Commémoration des 80 ans de la libération du camp d’internement des Nomades de Rennes

Il fait doux ce matin, et c’est tant mieux. Il aurait été triste qu’une pluie d’automne vienne perturber cette journée particulière. En effet, aujourd’hui, 12 novembre 2025, l’Association Nationale des Gens du Voyage Citoyens (ANGVC) et l’Association des Gens du Voyage d’Ille-et-Vilaine (AGV35) commémorent le 80e anniversaire de la libération du camp des nomades de Rennes. Car oui, à quelques pas seulement de l’actuelle piscine de Bréquigny, s’élevait autrefois un camp d’internement. Avec barbelés et gardiens armés. Mais reprenons depuis le début.

Retour sur la commémoration des 80 ans de la libération du camp d'internement des Nomades de Rennes

RAPPEL HISTORIQUE

Sous la Troisième République, les populations dites nomades, associées à tort à l’errance et à la criminalité, sont de plus en plus surveillées, stigmatisées,  discriminées puis peu à peu, entravées dans leur liberté de circulation. Quand éclate la Seconde Guerre mondiale, les restrictions se transforment en interdiction. Les assignations à résidence sont décrétées en avril 1940 bien avant l’occupation allemande. Quelques mois plus tard, répondant aux ordres nazis, Vichy organise leur internement. Entre 1940 et 1946, plus de 6 500 hommes, femmes et enfants seront ainsi interné·es en France dans une trentaine de camps. Celui de Rennes ouvre en novembre 1940. La vie à l’intérieur est des plus précaires : hygiène déplorable, nourriture et soins insuffisant·es, logement insalubre, oisiveté forcée… Il ne fermera ses portes qu’en décembre 1944, soit six mois après la libération de la ville de Rennes.

L’existence de ce « camp de la honte » a longtemps été oubliée, ignorée. Ce n’est que dans le milieu des années 1980, grâce aux précieuses recherches dans le cadre son mémoire universitaire, qu’Arlette Dolo, commence à en reparler. Aujourd’hui, il ne reste de visible qu’une plaque discrète(1), rue des Frères Louis et René Moine, inaugurée en 2013 en présence du maire Daniel Delaveau. Douze ans plus tard, une nouvelle journée de commémoration a donc lieu. Enfin. Comme l’écrit l’ANGVC « En rappelant cette histoire, [cette cérémonie] invite à reconnaître une mémoire longtemps invisibilisée, celle de citoyens français frappés par une politique d’exception raciale, dont les effets continuent de marquer les consciences. » Car ce passé, aussi terrible soit-il, est aussi le nôtre.

Pour en apprendre davantage, on vous recommande chaudement la lecture de l’ouvrage Les Nomades face à la guerre (1939-1946) de l’ethnographe et historienne Lise Foisneau, chargée de recherche au CNRS.

Retour sur la commémoration des 80 ans de la libération du camp d'internement des Nomades de Rennes

12 NOVEMBRE 2025

Il règne déjà une effervescence dans le hall de l’espace social des Champs Manceaux. Et pour cause. Une distribution gratuite de fruits et légumes insuffle à l’atmosphère une énergie joyeuse, comme un contrepoint à la solennité du moment à venir.

Après avoir arpenté les allées de l’exposition installée à l’occasion, nous trouvons un siège un peu à l’écart. On attend. C’est là qu’une conversation s’engage spontanément avec notre voisine. « Vous êtes venu pour la célébration ? », nous demande-t-elle – « Oui, vous aussi ? » Par la suite, elle répond avec gentillesse à nos questions. Fille de déporté, mort en 1944 à Dachau, elle est de toutes les commémorations.

Sans y prêter attention, des silhouettes plus ou moins connues se rassemblent autour de nous. On reconnaît Xavier Desmots (adjoint délégué en charge du quartier Bréquigny), Priscilla Zamord (vice-Présidente de Rennes Métropole aux Solidarités, à l’Égalité et à la Politique de la Ville), Honoré Puil (vice-président de la métropole de Rennes, délégué au logement, à l’habitat et aux Gens du voyage), et Nicolas Boucher (président du Modem en Ille-et-Vilaine). L’équipe de France 3 Bretagne s’affaire déjà à capter des images (2). Ma voisine, bon-an mal-an, prend la pause sous les indications du caméraman. Sauf erreur de notre part, ce sont les seuls médias présents. Mais chut, la cérémonie commence.

Après une brève introduction, Honoré Puil, puis William Acker (Délégué Général, de l’ANGVC) prennent la parole dans le hall devenu trop petit. En cercle, une cinquantaine de personnes les écoutent attentivement. On retient des deux discours qu’en 2016, par la voix de François Hollande, la République a, certes, reconnu sa responsabilité dans l’internement des nomades, mais que cette reconnaissance demeure incomplète. « La France n’a jamais pleinement admis l’ampleur des mauvais traitements, ni son rôle dans le génocide, indique William Acker. Aucune réparation n’a été engagée, notamment pour les spoliations. » Pourtant, tout est documenté, archivé, là, sous nos yeux. Regarder en face l’histoire, la reconnaître est nécessaire. « En janvier prochain, un projet de résolution transpartisan sera déposé à l’Assemblée nationale, pour la reconnaissance officielle du génocide des Roms, Sinté, Yéniches et Voyageurs. », explique William Acker.

Mais un constat s’impose. « L’antitsiganisme existe encore en France en 2025 », martèle Honoré Puil. « Les gouvernements se succèdent et proposent toujours plus de répression, complète William Acker. Les Voyageurs continuent de subir des discriminations dans l’accès au travail, à l’habitat, à la santé. Pour certains parqués dans des aires d’accueil trop souvent à l’écart et polluées. » Les applaudissements sont nourris. Viennent ensuite la lecture de plusieurs témoignages par Laurent Martin (ANGVC Ille-et-Vilaine) et Christophe Sauvé (ADGVC44). Ici aussi, les mots sont dignes, puissants. Impossible de tous les retranscrire, nous nous souvenons de ceux-ci : « On les a jugés, rejetés, Les Gitans sont des hommes, Et eux aussi sont morts pour la France. » « Ma mère avait 12 enfants. Ils ont tous souffert du camp vous voyez les squelettes dans les films ? On était comme ça. » « J’avais 11-12 ans. On était en résidence forcée… On y est rentrés en 1941 et on est restés plus de trois ans . »

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C’est déjà l’heure du troisième temps fort. Quasiment en silence, le cortège se dirige le long de la rue des frères Louis et René Moine vers la plaque commémorative. En dessous, des gerbes de fleurs sont déposées. Sur le ruban, on lit : « À nos anciens nomades internés dans le camp de Rennes. » Une minute de silence est demandée, puis s’élève depuis une sono l’hymne national.

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La cérémonie s’achève à l’emplacement où s’élevait jadis le camp. Aujourd’hui, il n’en reste plus aucune trace. Désormais, un square, des jeux pour enfants et des immeubles ont remplacé les deux baraquements et les barbelés. On se dit alors que ces cérémonies prennent tout leur sens puisqu’elles permettent de préserver une mémoire que les lieux ne portent plus. William Acker prononce, un à un, le nom des personnes internées. Lorsque le dernier fini de résonner dans l’air, on applaudit une dernière fois. Quelque curieuses et curieux se sont penché·es aux fenêtres des appartements aux alentours pour observer. Un moment de convivialité est proposé pour celles et ceux qui le souhaitent. Pour nous, il est déjà temps de rentrer avec ces mots en tête : « Souvenons-nous d’eux, aujourd’hui, à Rennes. Souvenons-nous pour qu’aucune mémoire ne soit laissée dans l’ombre. Souvenons-nous, non pas pour rouvrir les plaies du passé, mais pour qu’enfin la justice et la reconnaissance viennent les refermer. »


(1) On dit « discrète » car même un journaliste d’un magazine local publié tous les mois n’arrivait pas à la retrouver et avait dû nous appeler en catastrophe pour boucler son article.

(2) : reportage disponible sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=XAq7F1HhGns


Entretien avec William Acker (12/11/2025)

 


Voir l’album photos en entier de la cérémonie ici sur Flickr

 

1 commentaire sur “Commémoration des 80 ans de la libération du camp d’internement des Nomades de Rennes

  1. Martin laurent

    Je remercie toutes les personnes qui sont venus assister à cette cérémonie qui m’a profondément ému. Ce travail de mémoire me tenait à cœur pour la mémoire des anciens internés. Mr martin laurent délégué ANGVC.

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