Retour sur Mythos : troublant Monarques

Emmanuel Meirieu compose avec Monarques un étonnant récit mêlant humains estropiés, papillons en migration et histoires familiales tragiques. Monarques, c’est un récit sombre sur l’exil. Il est des destinées fragiles et chaotiques qui se croisent. Il est des chemins semés d’embûches qui ne gagnent pas à être arpentés… Monarques est ce condensé d’émotions et de parcours individuels. 

Étonnante première partie dans cette représentation : une vidéo en mode super 8 est projetée sur l’écran-rideau. Une voix chevrotante et émue raconte sa passion pour les papillons monarques, ceux qui tissent des liens invisibles dans la mythologie mexicaine. Ceux qui migrent tous les ans, à la même date, de la région des grands lacs du Canada jusqu’à un sanctuaire en pleine forêt du Michoacán au Mexique. Cette passion unissait deux frères, prêts à migrer avec leurs héros à l’aide de voile de parapente. Le destin est cruel et seul l’un des deux en sera capable. Cette introduction nous plonge dans la poésie des monarques, dans ce rêve fou de toute une enfance, dans la face sombre d’une histoire familiale.

Et cette première partie fait écho à la suivante, en miroir. Quand le rideau se lève, l’effroi tombe sur la salle. Le décor est glaçant. Cette Bestia, ce train de la mort, est bien plus réel qu’on ne l’imaginait. Il est là sur scène, imposant, sonore et débordant presque au pied du public. Sur cette masse imposante sont juchés des silhouettes morbides. De cette masse métallique s’extraie un homme, de guenilles vêtu, amputé d’un bras. C’est Jean incarné par le comédien Jean-Erns Marie-Louise. D’origine haïtienne,  il est un fidèle de la Bestia et repart à la recherche de son frère au Canada. Il est un monarque inversé en quelque sorte, faisant l’exact chemin des papillons en sens inverse. Il porte son ami Santiago, estropié lui aussi, marionnette de fortune dont on ne sait s’il est encore en vie, et le dialogue-monologue entre les deux personnages en devient troublant. De plus, Jean alterne entre haïtien et français, apportant une sensation de confusion et de dialogue parfois peu audible. Il s’extasie sur une chaussure ou encore sur une bouteille d’eau trouvée au milieu des détritus. Une joie simple qui confine à la folie et à la survie dantesque sur la Bestia, cet Himalaya à gravir pour tous les migrants.

L’ambiance est oppressante, le bruit perpétuel et entêtant du train brinquebalant sur les rails est déstabilisant. L’histoire familiale de Jean révélée petit à petit fait écho à la tragédie familiale de notre parapentiste canadien. L’irruption d’une femme enceinte sur la Bestia créé le silence et la fraternité. Reina fuit son pays pour donner une chance à sa future fille de vivre correctement. Le récit sordide de cette survie entre faim, soif, froid, danger et attaques de bandits s’illumine légèrement quand Jean décide de doter tous les migrants du wagon d’ailes de papillons monarques en carton coloré.

Une lumière qui prend toute sa place dans la 3è et dernière partie. Quand le train s’arrête et laisse atterrir le parapentiste fou, grimé des attributs du Día de los Muertos. La rencontre entre Jean et le protagoniste de la première partie prend alors un tout autre sens. Mais toujours en tissant des liens : la liberté n’est finalement qu’à un vol d’oiseau, à tire d’aile d’une voile de parapente aux couleurs des monarques. Les deux frères sont unis par une tragédie familiale sous l’égide de l’espoir.

Un public médusé en fin de spectacle qui mettra un certain temps à revenir à la réalité et applaudir. Un spectacle étrange, émouvant, qui joue avec le pathos jusqu’à plus soif tout en proposant une fin aussi lumineuse qu’irréaliste (à notre humble avis). Qu’importe, on est au théâtre et Emmanuel Meirieu a remué nos tripes et a touché notre curiosité avec cette histoire de papillons aux ailes rafistolées…

 

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