Malgré une programmation des plus alléchantes cette année aux archives départementales d’Ille-et-Vilaine, il y a des conférences qu’on attend plus que d’autres. Celle-ci en fait clairement partie, d’autant qu’elle avait d’abord été programmée en janvier dernier dans le cadre de l’exposition « Elles. Leurs droits, notre histoire. Les Bretilliennes s’émancipent (19e-20e siècles) », avant qu’une vilaine grippe ne vienne tout faire capoter. Cinq mois plus tard, rebelote, et cette fois, pas de faux bond ! Ce mardi 18 mai 2026, Fanny Bugnon, Maîtresse de conférences en histoire contemporaine et études sur le genre à l’université Rennes 2, est bel et bien là, devant un public venu en nombre ce soir malgré un temps estival propice aux terrasses-apéros. Ce qui suit est une retranscription de nos prises de notes qu’on espère fidèle dans l’esprit, sans doute imparfaite dans les détails. Pour les curieux·ses qui voudraient approfondir le sujet, on ne peut que vous recommander de vous procurer son livre aux Éditions du Seuil, « L’Élection interdite, Itinéraire de Joséphine Pencalet, ouvrière bretonne (1886-1972). »

Douarnenez, commence Fanny Bugnon, est une ville qui « s’est développée autour de ce qu’on appelle une mono-industrie, celle de la pêche et de la mise en conserve du poisson ». À la fin du XIXe siècle, la ville compte quelque douze mille habitant·es, dont « quarante pour cent a moins de quinze ans ». Une ville jeune, active, tournée vers la mer. Vingt-et-une usines de conserve enchevêtrées dans le port et le tissu d’habitation. Ici, on n’habite pas près de son lieu de travail, limite on habiterait presque dedans. « Sept cents chaloupes » rentrent chaque jour au port. Les hommes pêchent, les femmes mettent en boîte ; l’extérieur pour les uns, l’intérieur pour les autres. « Ce qu’on appelle en sciences sociales la division sexuelle du travail », précise la conférencière.
![Douarnenez / Henri Belbéoch ; avec la collab. de "Mémoires de la ville" [et de Jean-Michel Le Boulanger]](https://alter1fo.com/wp-content/uploads/2026/05/sardinir-@gallica-700x440.jpg)
Ces femmes, ce sont les Penn Sardin, les « têtes de sardine », reconnaissables à leur coiffe à deux petits revers sur la nuque, leur châle, leur tablier, leurs sabots de bois. On les voit partout sur les cartes postales de l’époque. Une iconographie pittoresque, mais qui masque souvent leur condition de travail déplorable. Certaines journées s’étirent, en été, jusqu’à quatorze ou seize heures d’affilée. Ici, la loi qui interdit le travail de nuit des femmes dans les industries « ne s’applique pas », rappelle Fanny Bugnon. Les industriels ont obtenu une dérogation au motif de la fragilité de la matière première. La sardine n’attend pas. Pire, les Penn Sardin commençaient très jeunes à l’usine, parfois à 8 ou 10 ans, pour y être employées jusqu’à la fin de leur vie source . Le salaire, lui, est dérisoire : « 80 centimes de l’heure, le prix d’un litre de lait. Le kilo de pain est à un franc 25 ».
Le 21 novembre 1924, à l’aube de la morte-saison où les conserveries vont réduire drastiquement leur activité sinon fermer leur porte, tout bascule. Faim, fatigue, humiliations, inflation… On ne s’en sort plus. Alors, dans une usine métallurgique du port, les ouvrières cessent le travail. Elles réclament une augmentation de salaire, on exige un franc de l’heure !
Rapidement, la grève s’étend à toutes les conserveries de la ville. « C’est une grève de femmes », précise Fanny Bugnon, et la distinction a son importance : « Ce n’est pas une grève féministe dans le sens où il n’y a pas de revendication d’égalité salariale entre les femmes et les hommes. » De l’autre côté, ça observe. Les commissaires de police parlent d’une situation « grave sans être alarmante. » Raté ! Le nombre de grévistes double dans les heures qui suivent, le syndicat qui se constitue au fil du mouvement dépasse bientôt les deux mille adhérent·es dont les trois-quarts sont des femmes.
En même temps, le terrain est propice au mouvement ouvrier. Douarnenez s’est drapé du drapeau rouge depuis quelques années déjà : « Ce n’est pas, contrairement à une légende urbaine, la première municipalité communiste de Bretagne, mais c’est l’une des premières effectivement à élire un maire communiste », corrige Fanny Bugnon. C’était en juillet 1921, avec Sébastien Velly. Trois ans plus tard, Daniel Le Flanchec lui succède, et le rouge devient encore plus foncé.

Et pour cause, Fanny Bugnon décrit le tout jeune Maire comme un personnage haut en couleur, ayant fréquenté le mouvement libertaire, « chanteur à la voix de feu », qui parle français et breton. Son projet ? Faire de la mairie une « caisse de résonance des luttes sociales ». Quelques jours avant le début de la grève, il écrit dans l’hebdomadaire régional La Bretagne communiste : « L’Hôtel de ville nous appartient […] Travailleurs de Douarnenez, vous avez obligé vos ennemis de classe à craindre votre juste colère […] Nous avons enlevé la mairie à l’emprise des social-traîtres. Nous en ferons une véritable forteresse révolutionnaire. » Pas vraiment le genre à la retenue. On imagine sans peine le traitement médiatique qu’un tel discours recevrait aujourd’hui : les éditorialistes en apoplexie sur les plateaux, les « expert·es » en « républicanisme » convoqué·es en urgence.
Revers de la médaille, Douarnenez est sous surveillance permanente : commissaires spéciaux (ancêtres des renseignements généraux), préfecture, ministère de l’Intérieur, la ville est scrutée à tous les échelons. Fanny Bugnon projette une photo des dossiers constitués sur la grève pour illustrer son propos. « J’ai vu peu de dossiers de grève de cette taille », glisse-t-elle.

L’écho du mouvement se fait déjà connaître bien au-delà de la baie. Deux figures rennaises font alors le déplacement ; sept heures de train depuis Rennes pour atteindre la pointe finistérienne. On ne fait pas le voyage pour rien. Charles Tillon, 27 ans, permanent syndical, arrive dès le lendemain du début de la grève pour organiser la solidarité : collectes d’argent, de vivres, meetings. Et il le fait bien. Trop bien, même, au goût des autorités qui le surveillent de près. Les archives de police le décrivent comme quelqu’un ayant « beaucoup d’autorité », étant « un excellent orateur », « intelligent », menant « un train de vie régulier profitant de ses loisirs pour s’instruire ». La police, malgré elle, lui rendait un bel hommage.
Tillon ne fait pas le voyage seul. Lucie Colliard est du déplacement. Ancienne institutrice révoquée pour pacifisme, elle est ce qu’on appellerait aujourd’hui une organisatrice de terrain : chargée, selon Fanny Bugnon, « d’accompagner la syndicalisation et la politisation des femmes » pour la CGTU, la confédération générale du travail unitaire, placée dans le giron du Parti communiste. Son rôle dans la grève sera décisif : « c’est elle qui va dire aux femmes grévistes qu’un franc n’est pas assez et qu’il faut demander un franc vingt-cinq », le fameux Pemp real a vo !
Et puis à distance, il y a Louise Bodin, dirigeante de la fédération communiste d’Ille-et-Vilaine, socialiste, pacifiste et féministe, surnommée la « bolchévique aux bijoux » car issue de la grande bourgeoisie rennaise. Trop malade pour descendre à Douarnenez (elle souffre d’un cancer), elle écrit, signe des articles dans La Bretagne communiste.
Face à cette mobilisation, le syndicat patronal se raidit. « Ne voulant pas donner crédit aux méthodes des communistes », il refuse toute médiation avec des excuses assez originales comme « l’organisation de longue date d’une chasse à courre », et décline même quand c’est le ministre du Travail Justin Godard en personne qui la propose.
Le soir du Nouvel An 1925, aux alentours de dix-huit heures quarante-cinq, des briseurs de grève, une quinzaine, payés douze mille francs par le syndicat patronal (le chèque existe, signé par ces pieds nickelés du syndicat, NDLR), pénètrent dans le café de l’Aurore, place de la Croix, à deux pas de la mairie. Ils tirent. Daniel Le Flanchec s’effondre, touché aux cordes vocales. La rumeur de sa mort se répand dans toute la ville. Panique ! La foule se masse, hurle, entre dans l’hôtel de France considéré comme symbole du patronat local, et en saccage le rez-de-chaussée et sa salle de café. Quatorze mille francs de dégâts. Mais heureusement, plus de peur que de mal, et Fanny Bugnon note, avec humour, que Le Flanchec, fils de sacristain va s’en sortir. Mais sa fameuse voix de feu sonnera désormais de manière « métallique ».
L’attentat change tout. Le préfet, le ministère, la chambre de commerce de Quimper : tout le monde s’agite. Sous la pression, le patronat cède. Le 6 janvier 1925, un accord est signé. Les sardinières obtiennent l’augmentation du salaire horaire (un franc pour les femmes, un franc cinquante pour les hommes), l’interdiction des représailles contre les grévistes, la reconnaissance du syndicat, la majoration des heures supplémentaires et de nuit, et l’application réelle de la loi des huit heures — qui, jusqu’alors, ne s’appliquait pas vraiment.


Certes, les ouvrières n’ont pas obtenu le franc vingt-cinq scandé dans les rues, mais Charles Tillon se réjouit de cette victoire ouvrière « en saluant le courage des grévistes, la solidarité de la classe ouvrière, la fermeté du comité de grève qui ont triomphé de l’entêtement patronal. »
Épilogue amer, tout de même : ni les briseurs de grève ni le syndicat patronal ne seront condamnés. La violence du 1er janvier 1925 restera donc impunie. Mais qu’importe, la grève de Douarnenez, elle, a déjà fait des émules. Charles Tillon part dans une longue tournée syndicale et porte l’exemple douarneniste sur tout le littoral breton. Le Guilvinec, Lesconil… plusieurs villes vont s’engouffrer dans la brèche ouverte par les Penn Sardin. Douarnenez devient une vitrine, une référence, presque un mythe fondateur du communisme municipal français. Pour preuve, comme le résume un historien, « on ne trouve pas beaucoup d’équivalents en France. Il y a eu des grèves un peu partout dans l’entre-deux-guerres, mais quelles villes les célèbrent aujourd’hui ? source »

Fanny Bugnon referme ses notes sous des applaudissements nourris et franchement mérités. On ne va pas se mentir : on n’a pas vu le temps passer. La narration était claire, rythmée, enthousiaste… le genre de conférence qui donne envie de revenir au prochain rendez-vous des archives départementales. Et de courir acheter le bouquin