Quand la démocratie locale « à la Rennaise » décourage même celles et ceux qui la font vivre !

« Consultation », « concertation », « implication », « co-décision », « délibération », etc… Dans nos métropoles modernes, la démocratie participative se présente comme le Saint Graal de l’engagement citoyen. Mais derrière une rhétorique bien rodée, se dissimule malheureusement une réalité somme toute différente. En effet, les discours enflammés sur l’importance de l’écoute et la prise en compte des préoccupations des habitant·es sont souvent contredits par les faits. Consultations publiques bâclées, décisions préalablement prises en coulisses, réunions utilisées à des fins politiques. La démocratie participative dans de nombreuses villes françaises s’est transformée en une coquille vide.
Même si Rennes fut l’une des premières villes à instaurer des conseils de quartiers dans les années 1980 et à mettre en place un budget participatif dès 2016, le bilan n’est pas à la hauteur des espérances, et la capitale bretonne n’échappe pas à ce constat sévère. Luc, qui a toujours voulu faire de la politique autrement, en a subi l’amère expérience. Malgré 3 années à œuvrer pour une meilleure implication des citoyen·nes dans la cité, il a décidé de jeter l’éponge en novembre dernier. Désabusé.

Démocratie locale à Rennes : on fait le point
Démocratie locale à Rennes : on fait le point (Youtube)

Pour en apprendre davantage sur cette désastreuse mésaventure, on a retrouvé Luc, un soir de novembre, dans un bistrot du centre-ville. Pas de chance pour nous, un groupe de musique s’évertue ce soir-là à pousser la chansonnette au fond de la salle. Ambiance jazz-pop pas désagréable, mais clairement, impossible de s’entendre sans élever la voix ! C’est donc bien emmitouflés et depuis la terrasse que l’on a déclenché notre enregistreur numérique.

Luc a commencé par côtoyer les méandres de la démocratie locale à la Rennaise par « la petite porte », comme il nous le dit malicieusement. En octobre 2020, en réponse à la grave crise sanitaire et sociale du COVID-19, la municipalité initie un projet baptisé ‘Les Volontaires Solidaires de Rennes’. 420 citoyen·nes répondent présent, dont Luc. « Je menais dans les quartiers des actions de promotion et d’information du dispositif. Quand il s’est terminé en octobre 2021, je suis devenu porteur de paroles. Mon rôle consistait à ‘aller vers’, à la rencontre des habitant·es afin de les interroger sur les enjeux de la citoyenneté, et leurs aspirations en matière d’actions pour leur ville, et leur quartier. »

À cette époque, la nouvelle équipe municipale travaillait sur la deuxième version de la Charte Rennaise de la Démocratie Locale. Sa rédaction devait découler d’une démarche véritablement participative, en intégrant les idées émises au cours de différents ateliers organisés et les fameux témoignages recueillis par la vingtaine de porteurs de paroles. « En fait, c’était du bluff, rigole encore Luc. Que de la communication ! » Les mois passent, et ce dernier devient l’un des co-animateurs du conseil de quartier du centre-ville. Pour rappel, les conseils de quartier sont animés par l’élu·e de quartier, et un groupe d’habitant·es, représentant les différentes parties du quartier. Chaque conseil est doté d’un budget spécifique, entre 6 000 et 10 000 euros.

https://www.jeveuxaider.gouv.fr/villes/rennes
https://www.jeveuxaider.gouv.fr/villes/rennes

Mais après plus d’un an, Luc jette l’éponge. C’en est trop. « Les motifs de mon départ sont pluriels. Il s’agit de l’accumulation de plein d’éléments qui se sont progressivement agrégés. » Le tournant s’est opéré lors du dernier budget participatif (BP) où il était également membre du comité de suivi chargé de veiller à son bon déroulement. « De mon point de vue, nous avons été manipulé·es. Les gens en ont eu marre, et ont quitté le navire au fil des mois. » Pour preuve, ce comité comptait 50 personnes au départ pour finir à une dizaine seulement  lors de la dernière réunion d’évaluation, dont cinq de la mairie.

Participation en baisse pour la saison 6 du Budget Participatif

Alors évidemment, avant de démissionner de ses activités, Luc a expliqué son malaise aux différents interlocut·eurs·rices de la ville. Mais en vain. « J’ai tenté d’exposer toutes les difficultés rencontrées, même si la ville m’a refusé un temps d’expression au cours d’une réunion. J’ai clairement dit que mon expérience m’avait dégoûté de la démocratie locale. Cela ne leur a fait ni chaud ni froid », avoue sans détour Luc.

Si on lui demande quelques cas concrets qui l’ont franchement exaspéré, Luc est intarissable. L’exemple qui lui vient spontanément à l’esprit met en lumière le rôle ambigu du comité de suivi, qu’il décrit comme étant à la fois « garant de tout, mais consulté partiellement ». Selon lui, la municipalité a omis de tenir informé le comité des projets non retenus, alors qu’elle l’a impliqué dans l’arbitrage d’autres propositions. Luc ne décolère pas : « C’est absurde comme situation ! Nous ne sommes que des représentant·es. Nous n’avons pas à censurer quoique que ce soit. C’est aux habitant·es de décider ! » Ainsi, 4 projets axés sur la promotion du vélo et l’amélioration du stationnement du deux-roues ont été écartés au cours de ce processus.

Aussi, Luc n’en démord pas. L’absence de diversité au sein des conseils de quartier demeure significative et pose problème. « À l’échelle du quartier du centre-ville, pour le dire vite, on constate majoritairement une présence prédominante de personnes âgées, blanches et propriétaires. » Face à ce constat, il est légitime de se demander si les conseils ne favorisent pas les citoyen·nes les mieux intégré·es tout en accentuant la marginalisation de celles et ceux qui se sentent le plus éloigné·es des institutions publiques. Cette critique n’est d’ailleurs pas nouvelle : à gauche, comme à droite. Dès 2021, le groupe d’opposition Révéler Rennes interpellait sur le fait que peu de femmes, et de jeunes s’investissaient dans les instances. Le politologue, enseignant-chercheur à la Sorbonne, Loïc Blondiaux théorisait cet entre-soi. « L’observation sur la longue durée d’une expérience de démocratie de quartier dans un contexte urbain marqué d’une forte hétérogénéité sociale démontre que cette forme d’engagement politique n’échappe pas plus que d’autres (comme l’élection ou le militantisme politique ou associatif) aux logiques sociales qui gouvernent l’accès à la participation politique. Ce sont, en priorité, les populations les mieux intégrées socialement et les mieux formées intellectuellement qui font vivre ce type de dispositif, y investissent leur énergie et y exercent leur compétence. »

synthèses graphiques captées par Céline Ziwès (zedegrafik.com)
synthèses graphiques captées par Céline Ziwès (zedegrafik.com)

Enfin, Luc regrette le manque évident de dialogue avec la ville. Pour illustrer son propos, il nous raconte une mésaventure somme toute symbolique. Son conseil de quartier a produit 6 propositions au dernier budget participatif. Des propositions réfléchies, construites au cours des nombreuses séances de travail. « Les co-animateurs du conseil ont investi beaucoup d’efforts et de temps en présentant ces six projets. Cependant, ce n’est que le jour de la mise au vote que nous avons découvert que certains d’entre eux n’avaient pas été retenus, fustige Luc et de renchérir. Personne n’a pris soin de nous contacter au préalable, alors que nos mails ou nos téléphones sont largement connus. C’est un manque de respect évident envers des bénévoles qui s’investissent pleinement. »

La reconnaissance, la valorisation de l’expertise des habitant·es des quartiers semblent insuffisantes, comme reléguées au second plan. En même temps, la démocratie locale bouscule les codes. Elle impose une transformation des habitudes de réflexion et des modes d’intervention. Pas simple pour certain·es élu·es de lâcher quelques pouvoirs, d’assumer et d’accompagner avec bienveillance un nouveau mode d’action publique moins verticale et moins descendant. « La participation de type consultation n’a pas vraiment d’enjeux. La démocratie locale, elle, au contraire va directement modifier les politiques publiques en association directe avec les gens, explique Luc. Des élus peuvent se retrouver alors déstabilisés, c’est certain. »

Alors que nos verres sont vides, et que le froid commence à s’installer, un bilan s’impose. Luc ne regrette pas son investissement personnel, ni toutes les heures passées à travailler bénévolement sur son temps libre. Sans rancune. « Je suis juste dépité, la mairie n’a pas respecté ses engagements. Les conseils de quartier existent depuis 40 ans. ls se réunissent à minima 3 fois par an. Si on fait le calcul : pour quel résultat aujourd’hui ?  »

Son dernier acte, baroud d’honneur, a été de publier son récit sur la page web du conseil de quartier centre (à lire ici, NDLR), long d’une vingtaine de pages, expliquant à qui veut le lire les raisons de son départ. Malgré cette relative visibilité sur les internets, toujours aucune nouvelle de la municipalité ! Sauf une vague proposition de rendez-vous avec la direction de quartier. « De toute manière, je n’attends plus rien ! J’ai dit tout ce que j’avais à dire. D’autant que je garde un mauvais souvenir de ma dernière réunion, où un élu m’a clairement expliqué que l’échec du comité d’évaluation était ma faute. » Avant de se quitter, Luc nous avoue que selon lui, la démocratie locale à Rennes est au point mort, de manière irréversible. « Ça coince parce qu’il n’y a aucune action concrète, qu’il y a trop de discours inutiles et qu’il n’y a rien de structurant. Ce n’est clairement pas un problème de ressources, mais bien un manque de volonté politique. »

+ d’1fos : Alors que le taux de participation à Rennes aux élections municipales était de 31,67%, Nathalie Appéré au soir de sa réélection affichait une volonté, celle de « continuer à cultiver le renforcement de la démocratie locale et à donner encore plus qu’aujourd’hui les clés de la ville aux Rennais. C’est vraiment un enjeu important. »


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