[Du plastique dans les cantines scolaires][3] – À Bordeaux, le plastique est désormais banni des cantines ! Comme quoi, c’est possible !

Depuis le 1er janvier 2025, l’article 28 de la loi EGalim interdit l’utilisation de contenants en plastique pour la cuisson, le réchauffage ou le service dans les cantines scolaires, universitaires, ainsi que dans les établissements accueillant des enfants de moins de six ans. Un an et demi après son entrée en vigueur, force est de constater que « Papy Plastique » fait de la résistance à Rennes.
En effet, malgré les risques avérés pour la santé liés aux perturbateurs endocriniens, désormais bien documentés scientifiquement, la ville ne prévoit une mise en conformité totale qu’en 2029, avec l’ouverture d’une nouvelle cuisine centrale, soit quatre ans après l’échéance fixée par ladite loi. D’ici là, seuls quelques groupes scolaires recevront des bacs en inox dès la rentrée 2026, avant un déploiement progressif dont les contours restent encore flous. Et quand c’est flou, hein…
À quelques centaines de kilomètres de là, Bordeaux a déjà achevé sa transition l’année dernière. Des bacs inox réemployables ont remplacé les emballages en cellulose couverts de film plastique dans les 119 écoles de la ville. Comme quoi, c’est possible !
Pour en savoir plus, nous avons discuté avec JP*, l’un des membres actifs du collectif Cantine Sans Plastique de Bordeaux.

Les plateaux compartimentés favorisent l’autonomie alimentaire des enfants et diminue le gaspillage, comme ici à l'école Saint-Bruno. © L.Timores / Ville de Bordeaux
Les plateaux compartimentés favorisent l’autonomie alimentaire des enfants et diminue le gaspillage, comme ici à l’école Saint-Bruno. © L.Timores / Ville de Bordeaux

Alter1fo : Bonjour JP*, pouvez-vous nous présenter l’origine du Collectif Cantine sans plastique de Bordeaux et ce qui vous a poussé à le créer ?

(JP, Collectif Sans Plastique Bordeaux) : Il faut remonter à la fin 2016, début 2017. À cette époque, on s’est rendu compte que la mairie de Bordeaux avait fait le choix de passer au tout-plastique dans les cantines, en remplaçant les assiettes par d’autres en plastique. (les assiettes en copolyester ont été généralisées aux écoles bordelaises en janvier 2017, NDLR). Des parents d’une école ont réagi immédiatement et se sont mobilisés pour convaincre la mairie de revenir en arrière. Un petit groupe s’est formé, puis a grandi au fil des réunions, jusqu’à devenir un véritable collectif. Et très vite, on a compris que le problème ne concernait pas seulement Bordeaux : Strasbourg, Nantes, Montpellier, Toulouse… toutes ces villes faisaient face à la même question de l’usage du plastique dans les cantines scolaires. Cela a donné naissance à un mouvement national, « Cantine Sans Plastique », avec, dans chaque ville, un collectif local. Et puis, cela nous a poussés à nous renseigner davantage. On a découvert que, dans la restauration scolaire, les repas étaient réchauffés dans des barquettes en plastique. On a donc décidé de poursuivre la mobilisation.

■ Le collectif, à l’échelle nationale, a joué un rôle déterminant dans la mobilisation citoyenne et associative, contribuant à l’adoption, dans la loi Égalim de 2018, de l’interdiction des contenants alimentaires en plastique dans les cantines. Que pouvez-vous nous en dire ?

Oui, ça a été un véritable travail collectif, de longue haleine, en plusieurs étapes. On a milité pour faire adopter une loi et on a pris contact avec plusieurs députés, notamment Loïc Prud’homme et Laurianne Rossi. À l’époque, cette dernière était députée LREM des Hauts-de-Seine et a déposé plusieurs amendements en 2018 pour interdire les contenants en plastique dans la restauration scolaire. Après plusieurs étapes parlementaires et même le rejet d’une première version, l’amendement a finalement été adopté en septembre 2018.

■ Quels ont été, selon vous, les principaux freins à ce changement ?

Même quand on est accompagnés par des scientifiques, biochimistes, biologistes, spécialistes des perturbateurs endocriniens, face aux responsables politiques, tout se réduit finalement à la loi. Tant qu’ils la respectent, ils ne se sentent pas concernés par le problème. Le principe de précaution ne s’applique pas. C’est triste, mais c’est ainsi. D’où l’importance du vote de 2018.
Ensuite, il y a les freins matériels, techniques et logistiques. Certaines cantines n’ont tout simplement pas l’espace pour stocker des bacs en inox. À Bordeaux, la cuisine centrale n’était pas assez grande et il a fallu attendre la construction d’un nouveau bâtiment pour être 100 % sans plastique. Et puis, il y a toute une réorganisation majeure des services du quotidien : revoir la livraison des plats, les liaisons chaudes ou froides, l’acheminement, prévoir le lavage des bacs en inox… Cela suppose également un accompagnement pour éviter les erreurs, plus précisément à prévenir les troubles musculo-squelettiques. D’ailleurs, nous avons pu participer au Forum d’AGORES, l’association professionnelle de la restauration collective territoriale, qui s’est tenu dans les Landes. À cette occasion, nous avons échangé avec des professionnel·les ayant une longue expérience du sans-plastique. Il nous a clairement été rapporté que, dans ce cas, les agent·es ne rencontraient pas davantage de troubles.

Enfin, un autre facteur a ralenti cette transition : la loi évoquait uniquement le « plastique » ce qui a permis à certaines entreprises de continuer à proposer du bioplastique aux municipalités, en le présentant comme une alternative légale. Or, bioplastiques est un terme générique qui mélange à la fois les plastiques biosourcés et les plastiques biocompostables. Ces bioplastiques ont l’avantage de se composter « plus facilement », même si cela reste relatif, puisqu’il faut souvent des conditions de compostage industriel, et donc de poser moins de problèmes au niveau des déchets. Mais là encore, cet avantage doit être nuancé : des chercheurs parlent davantage de « biofragmentation » que de « biocompostage ». Autrement dit, ces plastiques biocompostables se réduisent, au bout d’un certain temps, en microplastiques, potentiellement encore composés de perturbateurs endocriniens qui se retrouvent dans le compost. Quoi qu’il en soit, il n’existe aucune garantie, pour quelque bioplastique que ce soit, qu’il soit exempt de perturbateurs endocriniens. La question des effets sanitaires reste entière, et des bioplastiques testés en ce sens ont montré qu’ils ne sont pas plus sains que les autres. Dernier élément : il n’est matériellement pas possible de tester toute la diversité des plastiques existants. Trop de molécules sont concernées.

La cuisine centrale remplace ses barquettes jetables par des bacs réutilisables, une révolution écologique pour la restauration collective. (Photo TS -Mairie de Bordeaux)
La cuisine centrale remplace ses barquettes jetables par des bacs réutilisables, une révolution écologique pour la restauration collective. (Photo TS -Mairie de Bordeaux)

■ Pierre Hurmic (Bordeaux Respire, liste d’union de gauche et écologiste) est élu maire de Bordeaux en 2020, succédant à Nicolas Florian, maire sortant de droite. Y a-t-il eu un effet bénéfique ?

Oui. Pierre Hurmic et Delphine Jamet, écologistes, étaient deux conseillers municipaux d’opposition en 2017, et nous avaient déjà soutenus pendant notre première mobilisation. Une fois dans la majorité, ils ont continué à défendre notre cause. C’était un axe fort du début de la mandature.
Alter1fo : Bordeaux a achevé sa transition vers le « tout sans plastique » fin 2025. Le collectif s’est-il lancé dans une autre bataille ou cela a mis un coup d’arrêt ?
Collectif Sans Plastique Bdx : Récemment, la loi a été menacée par un projet de décret visant à exclure les contenants servant à la consommation des plats. On a réagi immédiatement. On a réactivé nos contacts et on a été accompagnés par d’autres associations, comme Générations Futures ou Greenpeace. Mais la loi risque encore d’être attaquée, j’en suis convaincu. Le syndicat des fabricants de plastique, Plastalliance, et les producteurs de plastique l’ont clairement dans le viseur. Ils reviendront à la charge, tôt ou tard.

■ Que retenez-vous de toutes ces années passées au sein du collectif ?

On en retire un enrichissement personnel immense, impossible à mesurer. Avoir vécu ce mouvement, pour moi, c’est extraordinaire. J’en garde des amitiés fortes. Et puis, au fil des rencontres et des discussions, j’ai appris beaucoup de choses. Lancer une mobilisation, ce n’est pas si compliqué. Ce qui l’est, c’est de durer et de réussir à créer de la confiance entre toutes celles et ceux qui la composent. J’ai échangé avec des personnes de toute la France sans jamais les avoir rencontrées. Et pourtant, ça tenait parce que l’objectif était sincère. On savait qu’on était dans le vrai.
Après, on ne va pas se mentir : c’est chronophage et épuisant. Pendant plusieurs années, j’ai passé des soirées et des week-ends à travailler sur le sujet, sans compter mes heures. Derrière l’enrichissement personnel, il y a eu une fatigue réelle.

+ d’1fos : On ne peut s’empecher de promouvoir ce livre : Burn-out militant – Comment s’engager sans se cramer. Collection : Essais Payot

■ Concernant ce qu’il se passe à Rennes, auriez-vous un conseil à donner ?

C’est utile de se faire aider par des élu·es d’opposition pour rappeler à la majorité ses obligations. En théorie, avec une mairie de gauche, ça devrait avancer plus facilement. Mais il y a des contraintes physiques et logistiques qu’on ne peut pas ignorer. On ne peut pas dire : « Demain, tout sera réglé ». Si les choses ne sont pas lancées assez tôt, tout se décale d’année en année. Et les contraintes budgétaires sont plus lourdes aujourd’hui qu’il y a huit ans lors du vote de la loi Egalim : les dotations de l’État ont baissé, et cela pèse sur les choix d’investissement. Par ailleurs, la presse locale peut jouer un rôle. Notre collectif a eu des articles au niveau national, ce qui a été précieux à certains moments.
Enfin, il y a beaucoup de choses à faire afin que les gens comprennent pourquoi c’est important et quels sont les enjeux derrière : organiser des conférences, des cinés-débats, faire venir des scientifiques. Il ne faut pas lâcher !

Merci !

Pierre Hurmic, le maire, en visite dans un self scolaire. © TS - Ville de Bordeaux
Pierre Hurmic, le maire, en visite dans un self scolaire. © TS – Ville de Bordeaux

photo illustration : Thomas Sanson / Mairie de Bordeaux

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