Depuis le 1er janvier 2025, l’article 28 de la loi EGalim interdit l’utilisation de contenants en plastique pour la cuisson, le réchauffage ou le service dans les cantines scolaires, universitaires, ainsi que dans les établissements accueillant des enfants de moins de six ans. Un an et demi après son entrée en vigueur, force est de constater que « Papy Plastique » fait de la résistance à Rennes.
En effet, malgré les risques avérés pour la santé liés aux perturbateurs endocriniens, désormais bien documentés scientifiquement, la ville ne prévoit une mise en conformité totale qu’en 2029, avec l’ouverture d’une nouvelle cuisine centrale, soit quatre ans après l’échéance fixée par ladite loi. D’ici là, seuls quelques groupes scolaires recevront des bacs en inox dès la rentrée 2026, avant un déploiement progressif dont les contours restent encore flous. Et quand c’est flou, hein… Ce calendrier, jugé lent et opaque, fait bondir le collectif Cantine sans plastique de Rennes, qui multiplie les actions pour alerter l’opinion publique et pousser la municipalité à accélérer sa transition vers le « 100 % sans plastique ». Pour en savoir plus, nous avons discuté avec A*, médecin et docteure en biologie, l’une des membres actives du collectif.

[Alter1fo] : Bonjour A* ! Et merci d’accepter de répondre à nos questions. Tout d’abord, comment et pourquoi avez-vous rejoint le collectif ?
(A*, Cantine Sans plastique) : Tout a commencé vers la fin de l’année 2024. J’étais alors représentante des parents d’élèves. Lors d’une réunion sur la restauration scolaire à Rennes, en discutant avec une autre maman, j’ai découvert une réalité que je n’aurais jamais imaginée. Ma fille mangeait des plats réchauffés dans du plastique quasiment tous les jours à la cantine. Ça a été un choc ! Cette maman essayait déjà de faire remonter l’information depuis un bon moment, sans grand effet malheureusement. C’est elle qui a eu l’idée de fédérer des parents issus de plusieurs écoles pour peser davantage. Au fil du temps, un petit groupe s’est structuré et le collectif est né. Aujourd’hui, on dénombre entre quatre et six personnes très actives, et une trentaine d’autres qui contribuent de manière plus ponctuelle lors de tractages, d’affichages, etc.
■ Vous avez pu visiter la cuisine centrale de Rennes située dans le quartier Beauregard, qu’avez-vous découvert ?
Ce jour-là, j’ai vraiment mesuré l’ampleur du problème. Le plastique est omniprésent ! J’ai découvert qu’une majorité des viandes servies est cuite sous‑vide, en poches plastiques plongées au bain‑marie, selon une méthode de cuisson longue à basse température. Or, on sait que plus la durée d’exposition au plastique augmente, plus la migration des composés chimiques vers les aliments s’intensifie.
Même des préparations, comme les sauces, qui ne sont pas cuites dans du plastique sont transférées encore chaudes, à 80 degrés parfois, dans des barquettes en plastique afin qu’elles refroidissent. Vu qu’il nous semblait simple de les refroidir dans de l’inox, nous avons demandé pourquoi cette solution n’était pas mise en œuvre. On nous a répondu qu’il « faudrait changer beaucoup de choses » : les cellules de refroidissement, les chariots ou même les frigos… Bref, tout l’équipement est pensé et adapté aux barquettes plastiques. Nous avons sollicité des éléments concrets et écrits concernant ces blocages techniques… mais sans succès. Pourtant, d’autres villes comme Toulouse (partenaire de Rennes au sein du dispositif Tremplin, NDLR) ont réussi à supprimer le plastique de leur cuisine centrale, en un an et demi à deux ans, notamment avec l’appui d’associations. Comme quoi, c’est possible ! Il y a également d’autres villes : Fontenay-sous-bois, Strasbourg, Bordeaux ou Brest.
+d’1fos : Le plastique chauffé libère des micro-plastiques et des additifs chimiques directement dans les aliments. Une étude publiée en 2025 dans The Lancet Child & Adolescent Health conclut que cette exposition est associée à des troubles hormonaux, métaboliques et neurodéveloppementaux chez l’enfant.
■ Selon vous, pourquoi Rennes est-elle autant à la traîne ?
Notre sentiment est qu’il y a d’abord eu un manque de préparation, et d’anticipation. La municipalité semble avoir voulu tout gérer en interne, avant de prendre conscience de l’ampleur du chantier. La ville nous a longuement expliqué les contraintes techniques : pas de bacs inox de la bonne taille, et de moindre contenance pour qu’ils soient moins lourds, pas de capacité de lavage. Certaines sont réelles, nous en sommes bien conscients. Mais ils nous ont été présentés comme des obstacles infranchissables, alors qu’ils appelaient surtout à trouver des solutions. L’externalisation du lavage auprès de plateformes tierces spécialisées, que nous avions suggérée, a par exemple fini par être mise en place.
Aussi, beaucoup d’offices scolaires ne sont pas aujourd’hui adaptés au « sans plastique ». L’audit réalisé ce printemps, que nous réclamions depuis décembre, révèle que la moitié des écoles est déjà prête, ou presque, à sortir du plastique. L’autre moitié ne l’est pas. Une large part des travaux indispensables n’est toujours ni financée ni planifiée. Or, ces interventions auraient pu être réalisées bien avant 2025, puisqu’elles ne dépendent en rien de la cuisine centrale. Faute d’avoir été anticipées, elles risquent désormais de devenir le principal point de blocage, y compris en 2029.
+d’1fos : Les offices scolaires considérés comme problématiques et nécessitant une intervention lourde représentent environ 6 % du total ; ceux considérés comme problématiques, mais pouvant, sous réserve d’adaptations minimales du bâti et de changement de matériel, permettre des améliorations significatives sans extension représentent environ 52 % ; enfin, ceux considérés comme moins problématiques, avec des adaptations essentiellement matérielles à prévoir pour la laverie ; sous réserve d’études complémentaires concernant les accès ; représentent environ 42 %.
■ La Ville explique ce retard en mettant en avant la nécessité de préserver de bonnes conditions de travail des agent·es, qui seraient exposé·es, selon elle, à des risques de troubles musculo-squelettiques en manipulant l’inox.
C’est un argument légitime. L’inox est plus lourd que le plastique à usage unique. Il faudra bien entendu former les équipes, adapter les gestes, réorganiser le travail. Mais on ne peut pas décemment opposer la santé de nos enfants à celle des agent·es. Ces deux problématiques doivent être traitées ensemble, pas l’une contre l’autre ! Surtout que ces dernier·es sont aussi exposé·es, puisqu’ils mangent les mêmes plats que les enfants. Depuis le début, nous demandons à ce qu’ils et elles soient pleinement associé·es, afin que les changements se déroulent au mieux et s’appuient sur leurs retours terrain. Bref : une concertation réelle, un dialogue continu pour comprendre les besoins, ajuster les solutions et avancer ensemble, dans l’intérêt de la santé de toutes et tous.
■ Vous dénoncez aussi un manque de transparence de la part de nos élu·es. Pouvez-vous nous en dire plus ?
L’utilisation de plastique chauffé dans les cantines scolaires n’était mentionnée nulle part dans les documents remis aux familles, alors même que la Ville y détaille depuis longtemps de nombreux autres aspects, notamment le bio. Il a fallu la pression du collectif pour que cette information apparaisse désormais clairement sur le site internet. Beaucoup de parents l’ignorent encore, ou ne l’ont découvert que récemment. Certes, une lettre d’explication a bien été envoyée en mai 2025, donc après l’entrée en vigueur de la loi, mais beaucoup l’ont reçue de façon dématérialisée avec les factures de cantine. Conséquence directe : beaucoup ne l’ont pas vue, ni lue. Le collectif a, dès le départ, demandé un audit complet, et une réunion publique pour expliquer la situation. Cette réunion n’a toujours pas eu lieu.
■ Et c’est d’autant plus incompréhensible qu’il s’agit là d’un enjeu de santé publique. Que dit la science sur ce risque ?
Effectivement, la littérature scientifique a énormément progressé sur le sujet. Il faut le rappeler : aucun plastique en contact alimentaire n’est sans effet. Une barquette chauffée peut libérer des phtalates, des bisphénols, c’est-à-dire des perturbateurs endocriniens reconnus par l’Anses, l’Efsa ou l’OMS mais aussi des PFAS, et des microplastiques. Leur migration est favorisée par la chaleur, mais aussi par les aliments gras et/ou acides. Or, les enfants sont particulièrement vulnérables puisque leur développement neurologique et hormonal est encore en cours. Aucun parent ne réchaufferait chaque jour, chez lui, un plat dans du plastique au four.
Je pense qu’il y a aujourd’hui un vrai paradoxe en matière de santé publique. Des plans nationaux, comme ceux visant à réduire l’exposition aux perturbateurs endocriniens, sont mis en place, mais, en parallèle, on ne vérifie pas toujours suffisamment que les collectivités, les crèches, les établissements publics ou privés respectent les règles qui existent. Pourtant, cela concerne des situations d’exposition qui peuvent être massives, chroniques, c’est-à-dire auxquelles les enfants peuvent être confrontés de manière répétée, parfois tous les jours pendant des années.
+d’1fos : Le 15 juin 2026, 139 médecins exerçant en Ille-et-Vilaine, en milieu hospitalier et/ou en ville ont alerté l’Agence régionale de santé de Bretagne sur l’exposition des enfants rennais à des plastiques alimentaires chauffés. Ils rappellent la vulnérabilité accrue des enfants face aux perturbateurs endocriniens et notent que le ministère de la Santé déconseille lui-même, depuis avril 2026, de réchauffer les aliments dans des contenants en plastique3.
■ Vous insistez pour dire que ce n’est pas qu’un sujet de parents inquiets pour leurs propres enfants. Pourquoi ?
Parce que l’enjeu concerne aussi les coûts futurs de santé pour 14000 enfants (maladies chroniques, cancers etc, voir le rapport sénatorial Bolo) en lien avec l’utilisation de ces plastiques chauffés. Il dépasse même le seul cadre sanitaire : il est aussi écologique. Les cantines rennaises utilisent environ deux mille barquettes jetables chaque jour, soit près de 120 kilos de déchets plastiques évitables. Trier ne suffit plus, et nous le savons ! Le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas. D’autant plus que les micro plastiques relâchés dans l’environnement continueront de polluer pendant des dizaines d’années.

■ La majorité municipale se revendique pourtant engagée sur l’écologie, la santé et le bien-être des enfants. N’y a-t-il pas là une contradiction entre la parole et les actes ?
C’est précisément ce qui nous a le plus surpris. Au départ, personnellement, j’avais plutôt confiance. On imaginait une mairie ouverte à nos arguments puisqu’elle se présente comme sensible à tous ces sujets, et communique beaucoup sur les pesticides, sur la qualité de l’eau de la Vilaine, sur le bio dans les cantines, domaine dans lequel elle obtient d’ailleurs de réels résultats. Nathalie Appéré déclarait récemment, à propos du Sage Vilaine : « Pour ma part, je ne transigerai jamais avec notre santé¹. » Un principe qu’on ne peut que partager. Pas de problème là-dessus !
Cependant, je constate que, sur les sujets dont elle n’a pas la maîtrise directement, comme les pratiques agricoles, la mairie communique beaucoup et prend des positions fortes. En revanche, sur la question des plastiques, dont elle a pourtant la compétence et la responsabilité exclusives sur toute la chaîne : la restauration scolaire est en régie municipale, il n’y a pas de prestataires, elle n’avance pas au même rythme. Elle est même allée jusqu’à voter à l’unanimité, lors d’un conseil municipal en 2024, le non-respect de la loi EGAlim visant à protéger la santé des enfants avant « l’horizon 2029 », soit plus de quatre années d’exposition supplémentaire après l’entrée en vigueur de l’interdiction. Pourquoi ? Est-ce que cela coûtait trop cher de faire autrement ? On nous a expliqué que c’était un « objectif incitatif », que d’autres villes ne respectaient pas la loi mais ce n’est pas une raison valable ! On attendait mieux de Rennes. D’où une certaine dissonance… difficile à comprendre.
Si l’on ne transige pas avec l’eau que l’on boit, pourquoi le faire avec la nourriture que nos enfants consomment ? Des aliments bio, mais contaminés à la cuisson, c’est absurde d’un point de vue sanitaire : les effets ne s’annulent pas. Strasbourg, avec une maire écologiste, a été l’une des premières villes à agir pour sortir du plastique chauffé dans ses cantines, ils ont suivi et pris le relais de la mobilisation citoyenne bien avant 2025. Toulouse, politiquement différente de Rennes, a transformé sa cuisine centrale en un an et demi environ. Ce n’est donc pas une question de couleur politique : la santé publique est transpartisane, c’est une responsabilité collective.
■ À la veille de la rentrée scolaire, que demandez-vous concrètement ?
Nous demandons un calendrier clair, une transparence totale école par école et une véritable association dans la recherche de solutions, et dans les choix plutôt qu’une communication après coup. Nous ne demandons pas l’impossible, ni une solution clé en main du jour au lendemain. Nous demandons simplement qu’on cesse de nous répondre que « ce n’est pas possible » et qu’on nous explique précisément ce qui bloque encore, et comment la Ville compte lever ces blocages avant 2029. Pour trouver des solutions, encore faut-il les chercher !
■ Un dernier mot pour conclure ?
Oui. Le marché public passé par la Ville cet été mentionne noir sur blanc que les actions du collectif ont contribué à faire avancer le dossier. Et le plus étonnant, c’est que nous ne l’avons pas appris par la mairie. Personne ne nous a jamais informés de l’existence de ce document, ni du fait que nous y étions mentionnés. Nous l’avons découvert par un tout autre biais. C’est révélateur. D’un côté, on nous présente parfois comme des parents excessifs ou mal informés sur les aspects techniques. De l’autre, dans un document administratif que peu de gens liront, la Ville reconnaît par écrit que notre mobilisation a fait bouger les lignes. Nous aimerions surtout que cette reconnaissance se traduise concrètement par une vraie transparence à l’égard du collectif et les familles. Nous voulons aider dans l’intérêt des enfants, avant tout.

1 Nathalie Appéré, communiqué de presse « Sage Vilaine : le gouvernement torpille la démocratie locale », Rennes Métropole
2/4 Rapport parlementaire sur la sortie du plastique en restauration collective, Assemblée nationale
3 « Cantines à Rennes : 139 médecins s’inquiètent des repas toujours réchauffés dans des barquettes en plastique », Ouest-France

- Pétition : ✋ STOP au plastique chauffé à la cantine – À RENNES !
- La Ville de Rennes indique de son côté avoir engagé un premier déploiement de contenants inox dans quatre groupes scolaires dès la rentrée 2026, avant une généralisation progressive jusqu’à l’ouverture d’une seconde cuisine centrale prévue en 2029. Une adresse a été mise en place par la municipalité pour les questions des familles sur ce dossier : zeroplastique@ville-rennes.fr.
- Une étude de l’Association des maires de France (AMF) montrait, dès 2024, que 62 % des communes avaient déjà abandonné les contenants plastiques un an avant l’entrée en vigueur de l’interdiction, et que le retrait était en cours dans 28 % d’entre elles : la preuve, selon la rapporteure de la proposition de loi examinée à l’Assemblée nationale, que des alternatives existent et fonctionnent déjà largement en France.
- Un rapport parlementaire sur la sortie du plastique en restauration collective, s’appuyant notamment sur des données de l’OCDE, rappelle que la production de plastique représenterait environ 3,4 % des émissions mondiales de CO2. En restauration collective, l’essentiel des plastiques utilisés sont à usage unique, avec un impact climatique important. Quand Toulouse a supprimé le plastique de ses cantines, cela a représenté 90 tonnes de plastique en moins par an, par exemple.
- Exemple de barquette en plastique utilisée par la cantine centrale de Rennes ↓

Bravo pour votre pugnacite.
En espérant que la maire de Rennes mettra tout en oeuvre pour conjuguer discours et actes.