On a beau faire le pélérinage chaque année, on est toujours pris par la même émotion quand on pénètre dans l’enceinte du Fort Saint-Père. Et première bonne surprise, les portes ouvrent une demi-heure plus tôt qu’habituellement : en plus de fluidifier l’attente, cela permet aux premiers artistes de jouer devant une audience plus fournie. Autre nouveauté, l’occupation des douves par des stands que l’on trouvait habituellement sur le site : la pente a été adoucie, le lieu est très agréable, en léger retrait, ce qui offre une respiration pour festivaliers fatigués, avec même la possibilité de regarder les concerts sur écran. Il y a le stand prévention, les stands partenaires et de la restauration rapide. On y retrouve également le merchandising des artistes programmés, mais également des bacs de vinyls, des affiches et une librairie musicale. Une réussite. Tout comme cette première soirée de très haute tenue.
Compte rendu écrit à six mains par Isa, Mr. B et Yann
Horsegirl
photos (C) Titouan Massé
Après Memorials l’an dernier, nous sommes de nouveau particulièrement gâté.e.s en terme de groupe d’ouverture de l’édition. On retrouve en effet dès 18h30 une de nos formations coup de cœur de ces dernières années : Horsegirl. Ce trio, originaire de Chicago et désormais basé à New York, est composé de Penelope Lowenstein (guitare, voix), Nora Cheng (guitare, voix) et Gigi Reece (batterie). Malgré leur jeune âge, les trois jeunes femmes s’inspirent avec talent d’un temps qu’elles n’ont pas connu (nous si) : les années 90. Elles puisent ainsi leur inspiration dans le meilleur des groupes indy rock américains de cette époque. Après quelques singles et EP déjà très remarqués, les demoiselles ont sorti en 2022 leur premier long format : Versions of Moderne Performance enregistré avec John Agnello (Kurt Vile, The Breeders, Dinosaur Jr.). Pour leur second disque, Phonetics On and On (Matador, 2025), elles font cette fois appel à la magicienne Cate Le Bon.
Nous ne sommes pas les seuls à attendre de découvrir la version live, puisque le concert débute devant un public nombreux, avec la pépite Where’d You Go : la formule est connue mais c’est délicieusement irrésistible. Les harmonies vocales nous cueillent d’entrée, et l’enchainement New Rocker / Anti-Glory confirme notre coup de coeur. Il faut dire que les sonorités du trio nous sont tellement familières que l’on a la sensation de poser nos esgourdes dans un écrin moelleux. C’est mélodiquement imparable, les riffs élégamment distordus du premier album rencontrent les compositions plus épurées de Phonetics On and On, pour composer un set évident. Des accélérations savamment dosées (2468), des nappes de claviers délicates (Rock City), tout s’imbrique à merveille et on reste bluffé par cette capacité à digérer des années d’influences musicales lorsqu’on est aussi jeunes. Après une respiration plus lente (Julie) au milieu du set, le trio déroule une ultime salve de bombinettes dont l’entrainant I Can’t Stand to See You et son entêtant refrain ou Sport Meets Sound et sa ligne de basse répétitive (jouée sur une basse 6 cordes). Sans oublier le charmant côté lo-fi, avec la note continue aux claviers, maintenue à l’aide d’un scotch sur B Face. Le groupe termine son concert sur l’excellent Switch Over, parfaite conclusion pour un impeccable démarrage de cette 34ème édition du festival.
Cate Le Bon
On file devant la grande scène pour y retrouver la productrice du second album de nos adorables Horsegirl. La compositrice, musicienne et productrice Cate Le Bon est sans nul doute l’une des artistes de cette 34ème édition qu’on attend le plus. La Galloise nous a en effet enthousiasmé.es année après année, sortie après sortie et si elle revient plus de dix ans après son premier passage à la collection hiver, la musicienne a depuis épaissi son propos avec une indéniable classe et une inventivité sans limite. Bref, on est fébrile mais la bande à Cate va nous rassurer illico. Visière, lunettes de soleil, éventail et combinaison en lin, Cate Le Bon a laissé pousser cheveux et idées d’arrangements les plus classes depuis la sortie de son dernier album (Michelangelo dying paru à l’automne dernier chez Mexican Summer à la suite d’une douloureuse et éprouvante rupture amoureuse). Une tenture en fond de scène et des tissus satinés roses pour masquer les pupitres en rappel de l’artwork de ce dernier long format (même le jack de la guitare d’Euan Hinshelwood est entouré de tissu), le tout sous un soleil étincelant : le décor est posé pour un set qui va se révéler époustouflant de bout en bout.
Entourée par son complice de toujours Euan Hinshelwood, qui alterne entre guitare et saxophone, le pianiste Paul Jones, la non moins époustouflante bassiste Toko Yasuda (qui assure aussi diaboliquement les chœurs) et une batteuse dont on ne distingue pour notre part pas le visage derrière une grosse cymbale mais au jeu tout en subtilité (baguettes, sticks, mailloches, balais), Cate Le Bon entre sur scène sur les notes du poème chanté d’Ivor Cutler « Women of the World (Take Over) » (par Linda Hirst), ce qui nous propulse immédiatement dans l’ambiance feutrée et singulière de l’artiste galloise.
Essentiellement basée sur Michelangelo dying, la setlist commence par l’entame du disque, la doublette Jerome/Love Unrehearsed, et déjà tout y est : des compositions d’indie pop angulaires et arty, en même temps austères et troublantes, façonnées par des arrangements curieusement aussi minimalistes qu’aventureux. Guitares et saxophone s’y trouvent transformés par les pédales d’effets et y sonnent volontairement dans un retrait nuageux et brumeux.
Souriante, même si peu volubile mais remerciant avec un sourire franc dans le soleil, Cate Le Bon troque régulièrement son éventail contre sa six cordes pleine d’effets. Au dessus de quelques accords plaqués aux claviers, d’une basse qui semble jouer un morceau différent, le chant totalement à part au phrasé indéfinissable de Cate Le Bon (merveilleux Is it worth it ? Happy Birthday) y trouve un écrin aussi singulier que mystérieusement fantasque. Rien définitivement, ne sonne comme la musique de Cate Le Bon. On y entend du Bowie, du Roxy Music, du Laurie Anderson, mais surtout une voix unique et singulière, celle de Cate Le Bon, qui ose des instrumentations souvent imprévisibles et toujours en décalage (mais avec des morceaux qui restent en même temps accessibles !) et qui va jusqu’au bout de ses idées, qu’elle a baroques vous l’aurez compris. Les quelques titres de la setlist issus de Reward (dont les addictifs et merveilleux Daylight matters et Home to you) ou Pompeii apparaissent à nos oreilles comme les cerises sur le gâteau d’un concert qui nous aura ravi de bout en bout. Notre respectueuse et frémissante impatience aura définitivement été comblée au-delà de nos attentes.
The Divine Comedy

Cette parfaite entame de soirée va se prolonger avec le retour à la Route du Rock d’un des plus attachants songwriters de nos jeunes années : Neil Hannon de The Divine Comedy. L’irlandais y revient après une absence de deux décennies. Le temps a passé mais le charme du bonhomme reste toujours aussi intact.
Sur une Bande Originale bien lounge, il débarque sur scène accompagné de son backing band de luxe composé de Simon Little, Tim Weller, Tosh Flood, Ian Watson, Andrew Skeet et Marian Gibs. Ils démarrent fort en comblant les fans avec les imparables Something for the Weekend, Becoming More Like Alfie, Norman and Norma et Generation Sex.
Toujours aussi disert entre les morceaux, Hannon nous ravit avec la tendre ironie avec laquelle il évoque le temps qui passe, les amis absents, la fin du monde ou encore ses plantades dans les paroles ou l’ordre de la setlist. Ça pique un peu quand il demande qui était déjà là lors de sa venue en 2002… et en 1996, mais l’élégance et l’humour irrésistible des compositions d’Hannon parviennent à mettre du miel, même sur les plaies les plus douloureuses. Après le théâtral Bang Goes the Knighthood qu’il finit à genou puis l’émouvant Songs of Love de Casanova, nous avons droit à une présentation des musicien.ne.s aussi malicieuse qu’originale. Chacun des acolytes est en effet introduit tout en leur distribuant cocktails (avec glaçons en rythme), softs ou bières par un Neil Hannon en barman aussi élégant que facétieux. Et même s’il arrose copieusement la scène et la sécu au passage, ça reste la plus classieuse des présentations de groupes auxquelles nous ayons pu assister. Le set se concentre ensuite sur Rainy Sunday Afternoon, le treizième disque du monsieur sorti en 2026. Après le chacha cruel de l’implacable Mar-a-Lago by the Sea, nous avons droit à une très belle version d’Achilles tout en délicieux arrangements de violons et en chœurs épiques. Malgré la belle élégance des arrangements live, le set ronronne un peu sur son milieu, mais on savoure tout de même le solo tout en douceur d’Hannon sur The Heart Is a Lonely Hunter et les interludes malicieux du guitariste évoquant aussi bien Je t’aime moi non plus que Stairway To Heaven.
photos (C) Titouan Massé
Après un très touchant Absent Friends, le groupe va de nouveau emballer les choses avec un sautillant I Like suivi du monument pop National Express sur lequel le fort chante avec un plaisir immense Papalapapalala. Le concert parfait d’élégance nonchalante et de générosité se conclut en apothéose et en émotions sur les arpèges délicats d’Invisible Thread suivi de la cavalcade bouleversante d’un monumental Tonight We Fly qui nous colle tout autant un sourire béat, qu’une larme à l’œil.
Merci bien Neil et ses complices pour ce moment assez magique et rendez-vous dans 20 ans ?
Smerz
Direction la Norvège avec l’épatant duo électro Smerz. Enfin pas qu’Oslo, parce qu’on a cru comprendre que les deux se partageaient entre la Norvège et Copenhague. Composé d’Henriette Motzfeldt (chant, violon, clavier) et de Catharina Stoltenberg (chant, sampler), le duo existe depuis 2015 et s’est d’abord fait connaître avec une poignée de eps (Okey réédité en 2016 par les Anglais d’XL Recordings, Have Fun, en 2017) suivis par un premier album Believer (XL recordings, 2021). Un album sacrément détonnant et curieux, entre musique baroque, R’nb, électro, expérimentale et pop. En 2025, les deux poursuivent leurs expérimentations avec leur véritable second long format, Big City Life, sorti chez les Danois d’Escho. Treize morceaux qui continuent de mêler « les techniques de composition de la musique classique, l’expérimentation de la musique électronique et l’immédiateté de la [dream] pop » avec le même talent éclectique. Sans oublier une palanquée de projets parallèles, de l’invention du personnage d’une pop star pour l’EP Allina en passant par l’écriture d’une pièce chorale.
Le duo, accompagné sur scène par un batteur et un bassiste-guitariste-claviériste, entre sur une scène encadrée par deux rideaux à franges pailletées. Une entrée théâtralisée, ou chaque chanteuse incarne un personnage, nous invitant à partager la « Big City Life Experience ». L’expérience débute par l’hypnotique But I Do, à deux voix, avant que Catharina déroule Imagine This, plus parlé que chanté, en jouant avec le ventilateur en devant de scène. Les deux chanteuses multiplient les poses mais sans surjouer, le tout servant le show avec juste ce qu’il faut d’extravagance. Ca fourmille d’idées, du violon (Feisty) au clavier dissonant et aux cordes synthétiques (Big Dreams) en passant par les rythmiques free (Imagine This). Du côté vocal, on passe allègrement du spoken words de Catharina aux envolées lyriques d’Henriette. On doit l’avouer, on est parfois perdu et on prend un coup de vieux quand on constate notre manque de repères (à la différence d’un jeune public totalement conquis). Et puis, pour être honnête, on est moins convaincu par l’utilisation de l’autotune (Dreams), préférant le duo délicat sur le groovy You Got Time and I Got Money en conclusion du set.
On s’attendait à être déstabilisés et ce fut le cas. Même si certains démarrages ou conclusions de titres semblaient brouillons, il faut reconnaître qu’il est salvateur de se faire remuer dans ses certitudes. On est curieux de voir comment évoluera le projet Smerz, et on leur souhaite de continuer d’exploser les frontières musicales pour nous secouer encore un peu plus.
photos (C) Titouan Massé
Darkside
photo (C) Titouan Massé
On retourne ensuite sur la scène du Fort avec une autre tête d’affiche de la soirée : le projet du producteur électronique américano-chilien Nicolas Jaar et du guitariste américain Dave Harrington, DARKSIDE. On doit l’avouer tout de go, on manque le début pour prendre le temps de grignoter et de fait et on y prêtera une oreille un chouïa dilettante histoire de réussir à manger un tant soit peu proprement dans une foule compacte. Sur scène, plongé dans des volutes de fumée épaisses et compactes, le duo d’origine (Nicolas Jaar devant ses machines et au micro, Dave Harrigton et sa guitare toute pleine d’effets face à lui) est désormais accompagné par le batteur Tlacael Esparza qui incorpore à ses fûts des bongos qu’il frappe avec une délectation certaine, apportant une tonalité plus organique aux développements d’électro psychédélique (du down tempo sous l’influence du Floyd) proposés par Darkside. Les trois aimant expérimenter, improviser en concert, et ne jamais proposer tout à fait la même prestation, ils réagencent leurs morceaux pour construire un set qui procède par des ébauches de montées qui couvent un temps mais sans jamais finalement s’emballer. Nos jambes ne savent plus sur quel pied danser (au sens littéral), ce qui nous frustre un poil, à l’inverse d’une grande partie du public qui reste massé devant la scène.
photo (C) Titouan Massé
Bien qu’on ait autrefois beaucoup aimé leur ep inaugural (Clown & Sunset) avec ses textures rêches, ses sonorités hyper travaillées, ses quinze minutes de blues malade et narcotique qui lorgnait du côté du dub tout comme on avait été bluffé juste après par le remix détraqué et génial du Random Access Memories des Daft Punk (sous le nom de Daftside), on cherche en vain ce soir beaucoup de ce qu’on aimait chez le duo : les textures élimées entre craquètements et souffles qui râclent un peu l’oreille, les basses hypnotiques au groove légèrement malsain. Darkside fait au contraire le choix, à l’image de ses derniers albums (Spiral en 2021 et Nothing en 2025), d’influences plus éclatées (des guitares blues ici, de l’électro progressive sous acides là, du dub jazz plus loin, le tout régulièrement réhaussé de percussions latines) et d’un son moins bien moins heurté. C’est du dub, mais sans les basses, nous a soufflé un copain. On n’aurait pas mieux dit et on reste un tantinet sur notre faim (voire parfois exaspéré.es, osons le dire, par la propension du trio à parfois enfoncer des portes ouvertes). Aussi, si on reconnaît sans peine la maîtrise du trio pour mener son set à bon port, Darkside nous laisse un goût final d’aspartame à l’heure du repas. Tant pis pour nous et tant mieux pour la partie du Fort qui s’est laissé embarquer dans cette odyssée psychédélique.
Ditz
Après cet interminable trou noir duquel on a bien eu peur de ne jamais pouvoir s’extirper, nous allons fort heureusement être sortis de la torpeur qui commençait à nous gagner par un doublé final hautement mémorable. La première claque salvatrice, on l’avait sentie venir puisque c’est la quatrième fois que nous allons voir en live les pyromanes scéniques de Brighton de DITZ. On se souvient en effet avec une vivacité aiguë des claques soniques que la bande nous avait offert sur la scène des remparts en 2022 et sur la grande scène de l’Antipode en 2025. On ne doute donc absolument pas de la capacité du quintet à mettre le feu aux poudres et ça tombe bien, c’est exactement ce dont avait besoin le public à ce moment de la soirée.
Au diable les préliminaires, le groupe démarre pied au plancher par un tonitruant Taxi Man. Le chanteur Callum Francis, toujours aussi élégant en talon et sa robe de scène, organise le chaos avec un plaisir visible derrière un sourire narquois en slammant dans le public puis organisant un mur de la mort dès ce morceau inaugural. Avec une réjouissante férocité, pimentée d’un flegme incendiaire, ils nous balancent en pleine tronche et sans aucun répit de monstrueuses versions des bombes soniques de leurs excellents albums The Great Regression sorti en mars 2022 et Never Exhale de 2025 toujours en toute indépendance. À noter que leur discographie actuelle se complète par On The Bai’ou, un disque live bien furibard tout aussi chaudement recommandé. Leur set alterne joyeusement et habilement entre leurs deux albums sans baisser d’intensité les tubes noise punk comme God On A speed Dial, Ded Würst ou Summer of the Shark, et les morceaux (faussement) plus posés comme le fascinant The Body as a Structure. On a même droit à un nouveau morceau avec un sifflet joliment asthmatique. Un duo de guitaristes Jack Looker / Anton Mocock délicieusement abrasifs, une section rythmique composée de Caleb Remnant et Sam Evans avec une frappe de destruction massive et un chanteur en chef d’orchestre diabolique d’un réjouissant chaos, le tout est un bonheur de furie retorse enchaînant déflagrations dévastatrices et breaks vertigineux.
photo (c] Nicolas Joubard
Ni les problèmes assez spectaculaires de sons (Ont-ils fait sauter la sono de la scène des remparts ?), le micro à l’agonie ou les relous qui n’ont pas compris qu’on pouvait pogoter sans se mettre sur la tronche (lisez la charte du festival les gars, ça vous évitera de vous faire expulser du festival) ne parviendront à faire baisser d’intensité un set qui ne nous laissera aucun répit. Le concert se conclut sur l’enchainement de leur monstrueuse reprise du Fuck The Pain Away de Peaches, qu’il ne pouvait manquer vu l’affiche de la soirée, puis sur la basse vrombissante et les larsens perceuses de leur tonitruant et retors No Thanks I’m Full qui boucle en apothéose bondissante un concert, encore une fois, d’une intensité hautement mémorable.
Peaches
Si Ditz nous a mis un coup de fouet à cette heure tardive, que dire de Peaches qui va nous faire veiller au-delà de toute raison. Pour sa troisième fois à la Route du Rock (après 2004 et 2009), la Canadienne merveilleusement déjantée va nous offrir un show hors normes, entre kitsch, provoc’ (bienveillante) et encore plus d’humour. La Canadienne ne nous laissera pas un temps mort dans un set totalement débridé et inouï qui nous fera tout aussi bien pleurer de rire (!) que danser les bras en l’air au-delà de toutes mesures ! Il faut dire que depuis The Teaches of Peaches, premier album electro-clash des plus efficaces sorti chez Kitty Yo au début du siècle (2000), la musicienne, productrice et performeuse ne s’est jamais montrée avare en prestations drôles et crues. Ça commence donc tambour battant avec Peaches bondissant comme un ressort dans un costume à la Björk mais en version trash (on vous laissera voir les images) sur un Hanging Titties libérateur (Take me away Straight to the clinic, convert you to gay Keep it up or get out of my way). C’est tranchant, percutant, dansant à souhait et en quelques minutes la machine s’emballe totalement. Le décor se construit progressivement sur scène tout au long du show (ou même se déconstruit), les danseur.euses apportant et déplaçant praticables et projecteurs afin d’y bondir dans des danses suggestives au mauvais goût bodybuildé et assumé des plus fascinantes. Voire même y gonflent une immense structure gonflable dégoulinante en fond de scène. C’est trash, c’est clash, mais avec un cœur gros comme ça.
Dents en or, rouge à lèvres qui bave partout, Peaches enchaine les tenues (mentions spéciales pour les body Trans rights now et Gay for Palestine), -plus ou moins poilues et/ou pailletées- et les titres percutants avec une efficacité qui donne le vertige (d’I U she, à Slippery Dick, en passant par Fuck your face ou Panna Cotta Delight en première partie de set par exemple), perd un instant la tête (au sens littéral), revient dans un froufrou de jupons autour du cou terminé par une descente d’organes, avant de fendre la foule (ou plutôt de marcher tant bien que mal sur la foule avec ses sneakers aux semelles compensées !) tout en continuant de chanter (I mean something) jusqu’à la tour régie. De laquelle elle offre un Fuck how you wanna fuck et Not in your mouth none of your business revendicatifs et totalement épiques, avant de refendre la foule (à terre cette fois) se mêlant au public pour un Grip à la puissance démultipliée par la communion des corps libérés tout autour d’elle.
Les accents techno d’un You’re alright de retour sur la grande scène et sa danse du collier des plus ébouriffantes (I’m Iconic y repète Peaches : on l’affirme à sa suite) suivi d’un Boys wanna be her et ses scansions rock’n roll heavy glam à se déhancher à s’en démancher les fémurs nous happent encore davantage. Avant que Take it à la mesure de la pop millésimée et infectieuse des temps modernes (oups, she did it again) porte son propos encore plus loin, peut-être même jusque dans les chaumières puritaines américaines. On se doute que son Dick in the air et ses sirènes n’y passeraient pas crème. No Lube So Rude (sans lubrifiant, c’est brutal), a bien prévenu la Canadienne. Le quasi final (vous en avez entendu une chouette reprise juste avant, glisse Peaches, voici maintenant l’originale) Fuck the pain away que tout le Fort scande avec elle, dans un moment libérateur d’une rare intensité touche au plus près. Peaches soigne les âmes, Peaches soigne les corps. Sans jamais oublier de nous faire rire, les larmes au bord des yeux, pour finir seule en scène par un People versant Barbra Streisand-Funny Girl d’anthologie.
Au final, Peaches rappe, rigole, crie, condamne, réaffirme le droit de disposer de son corps, avec la même énergie que par le passé. D’autant que poser ça à 59 ans (on vous propose de faire la traversée en marchant sur les bras de la foule jusqu’à la tour régie avec un costume version bouée-intestins en plastique autour du corps pour vous en faire une idée !) est loin d’être anodin. Beats qui claquent, frictions limite indus, avec un son résolument actuel, Peaches rappelle l’urgence de la révolte dans nos contrées tentées par les virages extrêmes transphobes, xénophobes, homophobes (Not in your mouth none of your business qu’on hurle avec elle dans la foule!), masculinistes et on en passe. « When she talks, I hear the revolution (…) Rebel Girl, you are the queen of my world » chantait jadis Kathleen avec Bikini Kill en 1993. On ne dira pas mieux.
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