Chien-Loup de Serge Joncour

Le roman Chien-Loup de Serge Joncour renoue avec les grands romans d’aventure, ceux de Jack London ou ceux de Jules Vernes. L’auteur nous offre avec ce récit une impressionnante fresque historique, où le présent paisible de Lise et de Franck, se heurte à une nature redevenue sauvage.    

A l’heure du tout numérique, cette confrontation à une nature la plus déglinguée est un pied de nez à l’obscurantisme, une provocation toute desprogienne à l’adresse de Google, ou autre Amazon, un tweet rageur sur la vie, la vraie, les deux pieds dans la glaise.
Dès les premières pages on frémit, « jamais on avait entendu beugler comme ça« , ! On sent l’animal Serge Joncour s’exprimer, il n’y a que lui pour vociférer sa haine de la mauvaise foi, clamer le respect la nature, celle que l’on ne doit ni oublier, ni déguiser, ni dédaigner. On ne pourra plus écrire sur la nature sans se référer à ce récit, comme à celui de Jean Hegland « Dans la Forêt ». L’homme reste ce qu’il a toujours été vulnérable.

La Grande Guerre

En arrière-plan, Serge Joncour déroule l’histoire de la grande guerre à Orcières, petit village de son Quercy près de Limoge. A un siècle de distance, ce sont les mêmes peurs, les mêmes défiances vis à vis de l’étranger.

A la déclaration de la guerre, au mont d’Orcières, séjourne un dompteur de fauves. Il est allemand. Des moutons disparaissent, tout le village est gagné par la peur, une peur qui enfle jusqu’aux dernières secousses, jusqu’au derniers dénouements dramatiques. Il est rare de passer au scalpel ce que l’on nomme la peur…
Car elle est mauvaise conseillère, la Peur. Une femme la brave : c’est Joséphine, une femme qui, à la mort de son mari médecin, défie la peur de l’étranger. C’est l’une des qualité de ce roman, ses multiples entrées. Serge Joncour se mouille, rentre dans la cage des fauves, avec ses tripes, et à l’égard de ses associés « je voulais voir votre peur dans vos yeux, y voir la trouille de votre vie. »
Çà, çà vous trempe dans le bonheur pour dix ans.

Renouer avec la vie sauvage n’est pas sans rappeler l’appel de la forêt : « Les anciens eux-mêmes ne déchiffrèrent pas tout de suite ce hourvari, à croire que les bois d’en haut étaient le siège d’un furieux Sabbat, une rixe barbare dont tous les acteurs seraient venus vers eux. Ou alors c’était le requiem des loups parce que les loups modulent entre les graves et les aigus, en meute ils vocalisent sur tous les tons pour faire croire qu’ils sont dix fois plus nombreux. »

Le présent et la guerre du numérique fait rage

Il y a le Franck des premières pages qui s’accroche à son smartphone comme une bernique à son rocher. « Même pas une barre » rugit-il page 75, « ça capte nulle part c’est de la folie ». Le grand producteur, toujours reconnu par la profession, est prêt à défier Netflix, et tous les autres, « les géants du numérique, des monstres », car, autour de lui, les charognards s’agitent. A commencer par ses associés, Travis et Liem. Ce dernier lui lançe : »le cerveau c’est comme l’iphone, il faut faire les mises à jour. »

Et il y a l’autre Franck, le double de Serge Joncour, qui au contact du chien-loup se métamorphose, entreprend une mue, écoute les silences peuplés de bruits, se fait chasseur, peu à peu oublie sa peur dans cet espace à l’écart, livre bataille, engage la lutte contre Netflix à sa façon. Sa lucidité s’est mise en marche.

Arrivé cloué par la peur dans ce Quercy déserté depuis la grande guerre, Franck, privé de tous contacts, concède une pause de trois semaines à Lise. Lise, elle, a déjà renoncé aux fastes de l’éphémère et du virtuel. Franck, devenu l’unique présence humaine à cent lieux de tout, va réapprendre à vivre, dominer ses peurs au contact du chien-loup, animal farouche, fidèle et un peu buté, mais plein de tendresse et de reconnaissance pour l’homme qui voudra bien l’adopter.

La phrase assassine de Travis, « t’aurais des gosses, tu pigerais« , ronge chacun de ses instants. Sa prise de conscience de la vraie nature du numérique, sa perception nouvelle de la violence du monde du cinéma, et de ses dangers mûrissent sa vengeance.

Pour Serge Joncour, le virtuel est devenu fou. Son livre vient nous le dire : aucune violence même animale est capable d’engendrer de tels monstres !
Tendresse et humour viennent jouer avec notre plaisir de déguster ces bons mots et livrer son roman le plus abouti, mais aussi, le plus sauvage. L’écriture est plus charnelle, l’expression de ses tripes est plus personnelle.

Une évocation aussi surprenante que réelle de la grande guerre, en fait le livre événement de cette rentrée littéraire. Tout Serge Joncour est là, sa voix noie ses pages de ses intonations qui nous font sourire tant elles sont si justes et drôles.

-Putain, mais où est ce que tu nous amènes, dans un trou ou quoi?
-Ben non, tu vois bien qu’on monte… C’est tout le contraire d’un trou. 

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Chien-Loup / Serge Joncour
Éditions Flammarion
Parution en 2018
Grand Prix Landerneau 2018

 

 

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