Maintenant 2014 – Triangles Irascibles par Yro : aussi bouleversant que sublime

Yro-Expérience2@Parcheminerie-Maintenant2014-alter1fo (8)Grosse claque ce vendredi 17 octobre avec la présentation de Triangles Irascibles par Yro dans le cadre du festival Maintenant.

On l’avait pressenti, et malgré quelques péripéties d’horaires (suite à des problèmes techniques, la représentation a été repoussée à 22h30), on s’est fait défourailler les tripes et le cœur par la nouvelle création d’Yro présentée au Théâtre de la Parcheminerie. Yro, on l’a vu la veille avec Transforma pour Bsynthome (voir là). On l’avait découvert il y a quatre ans, pour Cultures Electroni[k]. Le plasticien nous avait stupéfait avec le collectif allemand Transforma (déjà) pour Asynthome [ici] qui nous avait mis une grosse claque. Des objets très simples, des papiers découpés, des boules, de l’encre, un bac en plastique transparent, des saladiers. Bref, rien a priori d’extraordinaire. Et pourtant, quelle intensité ! On était ressorti de là complètement ébahi et stupéfait. On n’a donc pas été surpris que l’homme ait également bluffé les plus jeunes en 2011 avec des trésors d’ingéniosité fascinants développés pour illustrer les aventures spatialo-psychédéliques d’un cube noir []. Ou qu’il nous touche pareillement avec l’émouvant Eile où il semblait encore franchir un degré dans la maîtrise de son culbutage poétique et évocateur entre technologie et bricolage [ici] en 2012. Souvent donc, le garçon nous a remué l’estomac. Ce vendredi avec Triangles Irascibles, re-belote.

Le sonneur public

Avant de découvrir cette nouvelle performance, on s’arrête à l’étage de la Parcheminerie pour découvrir le Sonneur Public créé par Lucie Le Guen et Clément Lemennicier (qu’on connaît par ici pour Bumpkin Island ou Mha). A la manière des écrivains publics, le Sonneur Public est une machine qui vous invite à transformer vos écrits en sons. Sauf qu’au lieu de retranscrire les mots écrits sous forme oralisée, le Sonneur Public les transforme en sons qui n’ont rien à voir. Un pupitre dans lequel est dissimulé un scanner, une machine à écrire un peu plus loin, et, affichés sur des pans de bois, différents textes apportés par le public pour être transformés en sons. Liste de course, factures, poèmes, manuel technique ou page de roman : tout est bon pour l’appareil. Un homme s’essaie devant nous à taper son texte sur l’antique machine à écrire puis à le scanner, extrêmement curieux et impatient d’entendre ce que ça va donner. Des sonorités douces et vaporeuses s’étirent alors des hauts-parleurs, pour une symphonie particulièrement calme et plaisante. Le gars s’exclame alors, relisant son texte, dans un éclat de rire : « ça extrapole vachement » . On rit avec lui, heureux d’avoir pu découvrir cette étonnante expérience.

Yro-Expérience2@Parcheminerie-Maintenant2014-alter1fo (11)Triangles Irascibles

Une fois entré dans la salle et calé dans notre fauteuil, on observe le musico-plasticien s’installer côté cour, laissant une scène presque vide, mais la pleine place à l’écran où est projeté le fruit de ses manipulations. Tout comme Eile, justement, le propos de Triangles Irascibles présenté lors d’Expérience 2 ce vendredi touche à l’intime. Mais plus que de la manipulation d’objets à proprement parler, c’est ici de photographies dont se sert Yro -avec quelques formes géométriques, bien entendu ce fameux triangle…-. Des photographies en noir et blanc prises pour l’occasion, ou de vieilles photos familiales. Sur l’écran géant le résultat de ses manipulations est diffusé en temps réel. Grâce au maniement de ces clichés devant une caméra (reliée à un logiciel), Yro va en effet créer l’intégralité d’un film en direct sur scène, image par image. Comme s’il reconstruisait (ou déconstruisait) d’ailleurs le principe des 24 images par seconde pour réaliser un film animé.

Au fil de cette manipulation de photographies on devine le cheminement physique et mental de quelqu’un qui cherche à rentrer chez lui, ou plus exactement à retourner jusqu’à la maison où il a grandi. Pour retrouver quelqu’un qui compte, quelqu’un en train de disparaître. Des images familiales, un enfant qui crie, les mains sur les oreilles. Un réveil déboussolé et le voyage qui commence. De paysages urbains en visages qui apparaissent au milieu du béton et de l’asphalte, on s’accroche déjà à ces regards, à ces peaux qui disent nos vies. Un train, des espaces qui défilent, se figent, entrecoupés de photographies semblant à appartenir à une autre réalité, liant des fragments du passé à ceux du présent. La manipulation rend les images fragiles, fugaces, déformant parfois celles du souvenir et du présent d’un même mouvement. Les images tremblent, nos yeux brouillés avec. Une fois encore, Elie Blanchard (Yro) se glisse à la frontière de l’intime, explorant dans Triangles Irascibles son rapport à la famille. A la disparition.

Yro-Expérience2@Parcheminerie-Maintenant2014-alter1fo (9)Émouvante en diable cette nouvelle performance l’est d’autant plus qu’elle se trouve portée par la musique originale d’Erwan Raguenes (également membre de Sati qu’on a retrouvé avec le retour de Rick le Cube à l’Antipode MJC mercredi) qui accompagne avec beaucoup de finesse cette introspection en noir et blanc. Yro interprète également une partie de la bande sonore du film pendant la performance, se servant comme toujours de son bric à brac hétéroclite (ce morceau de plastique froissé par ses mains résonne encore dans nos oreilles nous lacérant le cœur) et de ses instruments pour rendre ses pérégrinations encore plus sensibles. Yro n’oublie pas non plus la narration, glissant ça et là quelques mots dont la typographie s’imprime sur nos rétines. Et ne sont pas prêts de nous lâcher.

Garde les yeux ouverts. On glisse avec lui, sur cette terre à rides d’un visage aimé, le cœur gros d’autant de fragilité et de fugacité. Là encore, cette image de l’enfant qui crie les mains sur les oreilles n’est pas prête de nous lâcher. On est tout autant bouleversé par ces détails choisis qui n’étaient pas le sujet de la photographie au départ mais qui viennent dire la réalité aussi bien, le sable mouillé par les vagues, l’ombre d’une silhouette sur le sol. Avec les dernières images, nos cœurs se serrent encore plus. Les lumières se rallument. Des applaudissements nourris et sincères éclatent. On vient de prendre une sacrée claque.

Photos : Mr B

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Le site d’Avoka : http://www.avoka.fr/portfolio/triangles-irascibles/

Le site d’Yro : http://www.yroyto.com/

Le site de Maintenant : http://www.maintenant-festival.fr/

 

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