Girl power à l’heure du Thé : Safia Nolin et Sarah McCoy @ l’Antipode MJC

On doit avouer qu’on ne comprend toujours pas comment cette diablesse d’équipe de l’Antipode a à nouveau réussi son pari de proposer un Instant Thé à haute valeur artistique qui se révèle en même temps chaleureux, généreux et familial. Pour achever son flamboyant et particulièrement réussi Week-end à Rennes (si on en croit la foule qui se presse encore sur cette dernière journée à l’Antipode), l’équipe a en effet convié gâteaux (des excellentissimes et généreuses petites elfes d’It’s 5 O’Clock Somewhere), kids et plus grands à la découverte de deux artistes aussi touchantes que hautes en couleur, Safia Nolin et Sarah McCoy. Compte-rendu.

Safia Nolin

Tandis que les zouzous choisissent librement entre concerts et garderie (gratuite !), que les cupcakes fondent sous la langue et les bières pétillent avec la même générosité, on attend avec impatience de découvrir la jeune Safia Nolin (prononcez son nom à la française, la musicienne est québecoise) dont le visage s’affiche sous l’arc en ciel de l’Antipode sur le (très chouette) visuel de cette fin d’année (à son plus grand étonnement d’ailleurs !) et qui partage avec Sarah McCoy une adolescence cabossée (famille bancale et meurtrie, pauvreté, racisme envers ses origines algériennes, harcèlement, décrochage scolaire et déprime pleines d’addictions pour la faire simple/simpliste) et la musique-bouée de sauvetage.

Après un premier album au nom de son quartier québecois Limoilou (2015), à la mélancolie poignante où la folk s’exprime sans honte en french dans le texte, succès critique mérité au Canada, Safia Nolin a sorti son second album « officiel » le 5 octobre dernier, Dans le Noir, pas vraiment plus fendard mais tout aussi émouvant. Sur scène, dans un Antipode sacrément plongé dans le noir des lumières faiblardes accompagnent les premières notes de Miroir, commencé en douceur, mais dont le refrain, direct, juste guitare-voix, percute intensément Je sais que c’est moi la plus laide, je m’excuse de mon corps.

Belvédère, tout en renoncement et en accords mid-tempos ne dément pas cette jolie habileté à jouer sur les nuances, à donner différentes profondeurs à la mélancolie, et ce, malgré une instrumentation épurée. La (belle) voix de Safia Nolin y est pour beaucoup, tant on y sent à la fois la douceur, la colère et les fêlures. Accompagnée sur scène par son complice Joseph Marchand à la guitare (le plus souvent électrique), Safia Nolin enchaîne avec Dagues et ses arpèges aux deux six-cordes qui se répondent avant de poursuivre seule avec Les chemins, morceau phare s’il en est, d’une artiste qui s’enfonce dans le noir de ses textes pour espérer y trouver un peu de lumière. Les spots blafards ne disent pas autre chose et si tout est sombre, on ne s’étonne pas que la jeune femme se révèle en définitive lumineuse, guidée par la lueur de sa sincérité.

A contre-pied entre les morceaux, Safia Nolin et son complice jamais en reste, sont de véritables déconneurs et font rire le public à gorge déployée, évoquant gel douche, caribou, taxi québecophile, ou leur dernier repas au wok forever, jouant sur ces contrastes qui font nos vies, de l’introspection la plus sensible aux moments de rires partagés. Je suis la tempête, les feux de forêt dans ma tête poursuit la musicienne sur un Je ne comprends pas sensible et pas vraiment plus funky. Pour le premier morceau du set issu de son premier album, La laideur, Safia Nolin s’assoit même dos à la salle, sur un haut tabouret et sur les arpèges en cascade de Joseph Marchand chante avec la même poignante sincérité qu’elle ne sait pas qui elle est.

La neige, à deux guitares de nouveau, joue davantage sur les effets et donne une résonance différente à la mélancolie, notamment sur le refrain où la voix de Joseph Marchand apporte un chouette contrepoint à celle de Safia Nolin. Avant une surprenante cover de Wake me inside d’Evanescence à deux guitares folk qu’on préfèrera grandement pour notre part à l’originale, qui précède un nouveau titre où Safia est progressivement littéralement plongée dans le noir et pour lequel sa voix, changeant légèrement de registre se fait encore plus touchante.

On avait manqué le passage de la musicienne aux Bars en Trans en 2015 mais sa venue à Rennes l’a apparemment marquée (« je croyais qu’à Rennes, tout le monde était toujours bourré ») comme elle l’explique dans une hilarité devenue générale, présentant son complice à la guitare comme une lesbienne de circonstance qui va lui donner la réplique pour un Lesbian Break-up song tout acoustique, joué face à face, de part et d’autre d’un micro central avec une jolie délicatesse. Et la jeune femme de se vêtir d’une veste pailletée floquée d’un Belle de circonstance, pour une reprise de Notre Dame de Paris (sic !), entre espièglerie et désespoir, justesse et déconne. Avec la juste distance. Et quand on sait les attaques misogynes ou homophobes d’une abjecte violence dont la jeune femme est la cible au Canada, on sourit le cœur serré entre les lignes et les reflets pailletés.

Arrondir les saillies pour qu’elles ne fassent pas trop mal, choisir la douceur dans la voix et les guitares, pour contrebalancer les souffrances, prendre souvent le parti de la sobriété sans rogner sur son implication, creuser profond dans la sincérité sans tomber dans le misérabilisme (pour exemple Sans Titre adressé à son père parti sans jamais plus donner de nouvelles, mais dont la voix hante le début du morceau, enchaîné après), Safia Nolin réussit à tenir l’équilibre en impressionnante funambule. Et après un morceau de remerciements improvisé, conclut avec un France qui bascule soudain dans un déluge de crépitements lumineux, avant d’achever le set sur un Encore tout en délicatesse. On ressort de là, comme le public autour de nous, tout autant amusé que touché, car la Canadienne a définitivement quelque chose. Une émotion profonde, une mélancolie bouleversante, qui sourdent de sa voix et touchent au cœur.

Sarah McCoy

Les rangs se serrent encore davantage avant l’entrée en scène de Sarah McCoy. Les kids continuent leurs allers-retours devant la scène, se faufilant à loisir entre nos jambes, mais vont pour certains d’entre eux, se retrouver soudainement catapultés devant la scène, scotchés, les yeux écarquillés devant le personnage Sarah McCoy. Maquillée, piercée, costumée et tatouée de pied en cap, l’Américaine au puissant organe vocal est une bête de/sur scène et délivre son message avec une passion envoûtante. Are you listening ? Is there anybody out there ? chante Sarah McCoy avec une ferveur habitée.

Seule au piano à queue, l’œil souligné d’étoiles pailletées, l’artiste cueille immédiatement la salle. Dans un étourdissant silence, sa voix à l’impressionnante puissance et à la toute aussi remarquable justesse captive immédiatement, laissant entendre dans un frémissement une cassure profonde, un voile qui se déchire. Une voix grave et profonde, qui charrie un blues profond gorgé de soul, un blues fracassé même, voilé par la poussière des chemins d’errance arpentés Doc Martens aux pieds par la pianiste de Caroline du Sud depuis l’adolescence et qui finit par poser ses valises et garer sa camionnette, après des miles avalés sur La Route (des hobos) sur Frenchmen Street devant le club de jazz de Spotted Cat, New Orleans, à quelques centaines de mètres du Mississippi. Le Sud profond et ses fantômes déferlent. On écarquille autant l’œil que l’oreille. Et la salle autour retient son souffle.

Ce n’est pas mieux avec le jazz et impressionnant morceau qui suit, Between the lines, commencé par quelques secondes quasi a capella, avant un tournoiement d’accords plaqués, qui convoque aussitôt d’autres fantômes : mi-Bessie, mi-Nina, mi-Janis et mi-Amy (oui, on a toujours été nul en maths), Sarah McCoy répète « I will be just fine » et on entend à quel point la lumière gagnée sur l’ombre a demandé de combats.

Derrière elle, à différents plans de la scène, des tentures blanches descendent jusqu’au sol et les lumières particulièrement travaillées, passent de rouges profonds, chauds comme l’enfer à des bleus à peine moins chaleureux et créent un écrin parfait pour la performance de la diva punk. Sur le piano, une carafe en verre remplie de vin, avec un verre à pied made in l’Antipode incassable rigole Sarah Mc Coy. Autour quelques ampoules aux filaments qui rougeoient. Et surtout cette voix qui racle profond. Impressionnante, Sarah McCoy maîtrise les nuances de sa voix à la perfection, en varie le volume, le vibrato et les intonations avec toujours le souci de toucher l’émotion au plus près.

Mais s’amuse aussi. Joue sur l’aspect théâtral de sa performance. Plaisante, se moque d’elle-même. Déstabilisante et charismatique, la musicienne achève ainsi Boogieman dans un ricanement faussement diabolique qu’on entendra fréquemment retentir pendant toute la durée du set. A la fois déstabilisant et hilarant.  Sarah McCoy déclenche d’ailleurs fréquemment l’hilarité entre les morceaux. Ma vie est un enfer. L’amour viendra, me dit ma mère. La mort viendra oui, rigole t-elle. Ponctuant également son set des récits de ses erreurs de français passées l’ayant mise dans de drôles de situation, d’un vin pas terrible à une lumière dans le c…, Sarah McCoy rigole de ses errances qu’on devine aussi terribles que la puissance des éclats de rire qui accompagnent leurs récits. En même temps théâtrale et directe, la performance de l’Américaine joue sur les contrastes et on perçoit que ce chant à l’exubérance cabossée est aussi passionnant par son ampleur que ses fêlures. L’émouvant Mama’s Song, plus loin, viendra encore le confirmer.

Push your bullet into me, chante, habitée et  a capella, la musicienne, nous faisant soudainement frissonner, avant que sa voix ne s’amuisse sur une cascade d’arpèges en une délicate caresse, accompagnée par quelques notes jouées par une boîte à musique. Car Sarah McCoy n’est pas que sa voix, elle est aussi une passionnante instrumentiste. La pianiste de formation (comme Nina Simone) a comme toutes les filles du Sud appris à jouer d’abord à la paroisse de son église (normal, d’ailleurs, quand on est née d’une nonne défroquée, comme elle l’explique ce soir avec ce même rire aussi communicatif que glaçant), avant de s’en enfuir à toutes jambes et de croiser le diable des bluesmen sur le fameux crossroad. Les accords fantomatiques du d’abord cabaret Boogieman lorgnent en effet au final du côté d’un Satie et le jeu de l’Américaine sur les touches noires et blanches est tout aussi nuancé et varié que ne le sont ses arrangements vocaux. Ragtime, blues, jazz, avec toujours une justesse dans l’expression et dans les nuances, Sarah McCoy mélange ses influences avec une infinie classe.

Someday (? – on l’appelle comme ça, l’album n’étant pas encore sorti -enregistré avec Chilly Gonzales et Renaud Letang, ce premier album verra le jour en janvier 2019 sur Deutsche Grammophon, et on comprend pourquoi) et ses différentes parties éclatées qui vont dans une multitude de directions (de la soul la plus habitée à un blues hors d’âge, de martèlements poignants à des tourbillons d’arpèges, en passant par un pont que n’aurait une nouvelle fois pas renié Satie) est à ce titre un excellent exemple des aptitudes de l’Américaine à moduler avec autant de nuances sa voix et son jeu au piano.

Le très blues Beauty Queen, avec son ragtime sous prozac, semble par comparaison aller tout droit, mais la justesse de l’expression de la musicienne, tout comme sur Beautiful Stranger, apporte les nuances, les couleurs, le grain qui aussitôt accrochent l’oreille et captivent l’auditoire. Deux minots s’étonnent d’ailleurs quand rappelés par leur mère pour rentrer, ils rechignent et s’exclament « mais, elle a dit qu’il restait encore deux chansons » bien décidés à profiter jusqu’à la fin de cette prestation aussi pailletée qu’habitée. Comme le public autour, on n’en perd pour notre part pas une miette, tant le talent de l’Américaine nous impressionne. Mais surtout nous touche, car on y devine les errances par lesquelles la musicienne a dû passer, qu’elle évoque parfois à demi-mots, toujours dans des éclats de rire dont la pudeur égale la tonitruance. Au final, une prestation captivante de bout en bout qui nous fera attendre la sortie de l’album avec une réelle impatience. Mais surtout regagner le froid de novembre, l’âme et le cœur désormais réchauffés.


 

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