Marre de l’esprit de Noël ? Marre des infos cataclysmiques ? ça tombe bien, nous aussi ! Bienvenue dans notre 8ème calendrier de l’Avent Altérophile, dont on espère qu’il sera de nouveau original et divertissant ! Tous les jours (ou presque) jusqu’au 24 décembre, une idée de truc en papier à mettre sous le sapin ou à dévorer de suite. Bon pour l’âme, bon pour nos petits libraires-ami.e.s, bon pour les bibliothécaires, bon pour nos papetiers-ami.e.s, bon pour nos neurones. Ouvrez donc les pages jour après jour… Aujourd’hui, on l’avoue, notre sélection ne colle pas exactement à l’esprit festif de Noël, mais voilà un livre immense qu’on aurait tort de ne pas mettre en lumière… (et sous le sapin !)

En 2009, Herta Müller, une autrice allemande d’origine roumaine (elle est issue de la minorité souabe de Roumanie) a été a été récompensée par le Prix Nobel de littérature parce qu’elle « [dessinait] avec la densité de la poésie et l’objectivité de la prose, les paysages de l’abandon », ce qui nous a permis de la découvrir par ici, car alors, peu de ses œuvres avaient été traduites en français (et que notre allemand de pacotille ne nous permettait pas de la lire dans la langue d’Hannah Arendt !).
Il faut dire que les premiers romans d’Herta Müller ont été soumis à la censure de la dictature de Ceausescu et l’autrice a dû émigrer en Allemagne en 1987 après l‘interdiction totale de publication émise par le régime roumain suite à la parution de son second roman en Allemagne de l’Ouest. Proche de l’Aktionsgruppe Banat, un groupe d’intellectuels engagés de Timisoara, elle a également semble-t-il, subi des mesures «pour le compromis et l’isolement» (on vous laisse imaginer ce que la formule recouvre) émanant des services secrets roumains. Elle a aussi été renvoyée de son emploi après avoir refusé de coopérer avec la Securitate. C’est dans ce contexte qu’Herta Müller a publié en 2009 (en Allemagne, 2010 en France) ce livre arrache cœur au titre aérien La Bascule du Souffle.
Pourtant, malgré ce titre éthéré, ce roman est d’une aérienne pesanteur. En 1944, la Roumanie, alliée de l’Allemagne hitlérienne, est occupée par l’Armée Rouge. Elle se rallie donc à l’autre camp et faisant volte face, se retourne contre ses alliés d’hier. En 1945, le gouvernement soviétique obtient de la Roumanie que tous ses ressortissants allemands (dont les Souabes, donc) de 17 à 45 ans soient envoyés en Union Soviétique pour œuvrer à la reconstruction.
Autrement dit, au goulag et aux travaux forcés. La mère d’Herta Müller y a passé 5 années. Le poète Oskar Pastior également. Herta Müller et lui ont alors décidé de faire un livre à quatre mains sur ces années terribles en reprenant les souvenirs du poète. Malheureusement, au décès de ce dernier, Herta Müller a dû poursuivre le projet seule, et « abandonner le ‘nous’ de narration » . Mais, explique-t-elle dans la postface du roman, « sans les détails fournis par Oskar Pastior sur la vie quotidienne du camp, [elle] n’y serai[t] jamais parvenue » .

Et ces détails, dites le vous bien, vous ne pourrez plus jamais les oublier. D’abord cette neige qui trahit Trudi Pelikan, qui ne peut plus échapper à la rafle pour le goulag. La neige « mouchard[e] » car les empreintes sont révélées par la poudreuse. « Le silence, tout le monde l’aurait gardé, sauf la neige » . Puis le ciment, dont il faut « se méfier » , parce que c’est une denrée rare et que les surveillants ne veulent pas qu’il en soit perdu une poussière. Et pourtant, les sacs de ciment, en papier trop fin, ne peuvent que se déchirer, le vent ne peut que l’éparpiller, la pluie que le coller humide au papier. Plus on veut y prendre garde, plus il vous file entre les doigts. Et cela malgré les brimades, les coups, les injures. « Le ciment, c’est de l’arnaque, au même titre que la poussière des rues, le brouillard ou la fumée – il se volatilise, rampe sur le sol, vous colle sur la peau. On en voit partout, et il ne se laisse prendre nulle part. (…) A mon sens, seule la peur est plus rapide que le ciment dans la tête de l’homme. »
Et puis la faim, et ses anges personnels qui suivent chaque prisonnier et ne les lâchent pas d’un talon jusqu’à ce qu’on meure et qu’ils sautent sur les épaules d’un autre. Attention à se tenir assez loin alors pour ne pas se retrouver avec deux anges de la faim sur le paletot. Et les errances pour trouver une plante à peu près comestible, la Belle-Dame au nom trompeur, les épluchures dans les poubelles ou une poignée de neige à se mettre sous la dent. Tout est bon pour tromper la faim. Et puis, il y aura Irma Pfeifer. Tombée dans le mortier. Entraînée par son chargement basculant d’une planche de bois instable, son corps s’enfonçant au milieu des bulles du mortier. Que la direction du camp traitera de « saboteuse » …
Comme dans d’autres camps tout aussi tristement célèbres, chacun doit savoir qu’il est « un numéro et non une personne privée » . La déshumanisation semble également ici à l’œuvre. Les prisonniers s’écroulent, les uns après les autres, rongés par la faim, les vapeurs toxiques, usés par les travaux inhumains. Léo Auberg, le narrateur, ne les considère pas comme morts, tant qu’il ne les voit pas s’écrouler, raides, sous ses yeux : « Je me gardais bien de demander où ils étaient. Quand on est instruit par l’exemple de tant d’autres qui passent l’arme à gauche plus vite que vous, l’angoisse prend de l’ampleur. Elle devient énorme, au fil du temps, et elle a tout de l’indifférence, c’est à s’y méprendre. »
Aussi ne faut-il pas traîner pour être le premier à dépouiller un mort de ses vêtements ou du quignon de pain qu’il cachait sous son oreiller : « Dépouiller un mort est notre façon de le pleurer. A l’arrivée de la civière, la direction du camp ne doit avoir qu’un cadavre a emporter. (…) Le dépouiller n’a rien de méchant ; dans la situation inverse, il en ferait autant avec vous, et on serait content pour lui. Le camp est un monde à l’esprit pratique : pas de pudeur, ni d’épouvante, on ne peut pas se le permettre. » Car « quand on n’a que la peau sur les os, c’est courageux d’avoir des sentiments. Je préfère être lâche. »

Mais comme un talisman, une phrase protège Léo. La phrase que sa grand-mère a prononcé lors de son départ pour le camp, alors que personne ne se doutait vraiment, pas même lui, de ce qu’il allait vivre. Une phrase toute simple qui l’aide à tenir malgré tout. « Je sais que tu reviendras » , ce « petit rien qui [l] ’empêche d’être un monstre » . Tout comme l’attitude de tous les prisonniers avec Katie le Planton, handicapée mentale à qui tous (ou presque !) font attention « nous la traitons comme un bien qu’on aurait amassé. Elle nous permet de réparer le mal qu’on se fait les uns aux autres. Tant qu’elle vit parmi nous, le principe est que nous sommes capables de faire toutes sortes de choses mais pas n’importe quoi. »
Le camp, comment dire cet indicible ? Telle est la tâche à laquelle Herta Müller s’attelle dans ce roman. Le vocabulaire habituel pour décrire, dire les sentiments ne sert à rien pour dire le camp et l’indicible. Il y a des « mots bons à rien » . Le mot ‘souvenir’ n’est même « d’aucun secours » . Pourtant des mots touchent au plus juste. Comme « Aquarelle » que le père de Léo prononce dans sa vie d’avant, lorsqu’il rencontre des hommes en cachette dans le parc ou aux bains (l’homosexualité à l’époque était aussi un indicible). « Aquarelle. Ce mot savait jusqu’où [il] était allé trop loin » .

Alors pour dire le camp, il faut trouver d’autres mots. Une autre focale, un autre point de vue. Qui disent l’essentiel. Par fulgurances. En disant simplement parfois les objets. Le cœur s’incarne dans une pelle, l’espoir dans un mouchoir blanc. Parfois même, dans ce camp où les mots ne collent plus aux choses, ( « des poux, on en a dans la tête, les sourcils et la nuque, sous les aisselles, sur le pubis. On a des punaises dans son châlit. On a faim. mais on ne dit pas : j’ai des poux, des punaises, j’ai faim. On dit : j’ai le mal du pays. » ), les mots s’objectivent et deviennent objets à leur tour, prennent une consistance réelle, aussi tangibles que la noirceur du charbon, la sécheresse du pain ou la transparence de la soupe dont on voit la fin dans son écuelle. Parce qu’ « il est des mots comme des objets : ils transportent une histoire, ils se souviennent » note fort justement Emmanuelle Prak-Derrington. Léo, le narrateur et son auteur savent que les mots ont un pouvoir. C’est la phrase de sa grand-mère qui a permis à Léo de revenir. Il s’agit de « ce genre de phrase qui vous maintient en vie » . Sûrement un peu comme les livres d’Herta Müller.
La bascule du souffle (Atemschaukel) d’Herta Müller – Trad. de l’allemand par Claire de Oliveira dans la Collection « Du monde entier » chez Gallimard. Paru le 30/09/2010. Sur le site de l’éditeur.
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