[2025] Des bouqu’1 sous le sap1 #18 : Impossibles Adieux

Marre de l’esprit de Noël ? Marre des infos cataclysmiques ? ça tombe bien, nous aussi ! Bienvenue dans notre 8ème calendrier de l’Avent Altérophile, dont on espère qu’il sera de nouveau original et divertissant ! Tous les jours (ou presque) jusqu’au 24 décembre, une idée de truc en papier à mettre sous le sapin ou à dévorer de suite. Bon pour l’âme, bon pour nos petits libraires-ami.e.s, bon pour les bibliothécaires, bon pour nos papetiers-ami.e.s, bon pour nos neurones. Ouvrez donc les pages jour après jour… Aujourd’hui, de la neige, forcément pour Noël… Mais avec du rouge dedans et ce n’est pas le Père Noël ! Et c’est d’une beauté fulgurante.

Bien que souvent peu significatif en termes de ventes pour les maisons d’éditions, le prix Nobel de littérature a ceci d’essentiel qu’il met en lumière des auteurs et des autrices (au sens premier, d’ailleurs puisque le festival de lumières annuel de Stockholm rend hommage aux lauréat.es du Prix Nobel la semaine de la remise des prix) à côté desquel.les nous serions malheureusement passé.es à notre plus grande honte. Et d’autant plus en récompensant désormais davantage d’autrices que par le passé (ce qui n’était pas difficile, nous direz-vous). En distinguant l’autrice sud coréenne Han Kang en 2024, « pour sa prose poétique intense qui affronte les traumatismes historiques et expose la fragilité de la vie humaine » le Nobel a consacré, comme pour Herta Müller dont nous vous parlions il y a quelques jours, des livres d’une fulgurante beauté.

D’abord poète et nouvelliste avant d’être romancière, Han Kang est née en 1970 à Gwangju au sud de la Corée d’un père lui-même écrivain, Han Seun-won. Elle déménage à Séoul avec sa famille quatre mois avant le soulèvement de Gwangju en mai 1980 : une mobilisation pacifique porté par des étudiant.es et le mouvement syndicaliste contre la junte militaire au pouvoir et pour la démocratie. Malheureusement, et Han Kang n’en sait encore rien, ce mouvement pacifiste sera réprimé dans le sang et avec une horreur glaçante si l’on en croit un autre de ses magnifiques romans Celui qui revient (2014) ou le déjà prenant Le vieux jardin (Zulma, 2010) de Hwang Sok-yong.

Cette histoire, Han Kang la découvre par le plus grand des hasards en tombant chez elle à 12 ans sur un livre caché : corps mutilés par les baïonnettes, visages détruits et ensanglantés, avec pour toile de fond sa ville de naissance, celle qu’elle vient de quitter. Ces images ne la quitteront plus et dès lors, elle n’aura de cesse, comme elle l’expliquait au Monde des Livres en 2023, de se « confronter à cette force contradictoire qui pousse les êtres tantôt à se jeter sur une voie ferrée pour sauver un enfant, tantôt à assassiner leurs congénères par milliers. Quel que soit le livre que [elle] écri[t], cette violence ressort. »

Pour Impossibles Adieux, son septième roman, qu’elle définit à la fois comme le livre d’un « amour immense » et comme « une bougie allumée dans les abysses de la nature humaine » Han Kang se penche sur le massacre de Jeju. Imaginez des dizaines de milliers de personnes tuées, violées, torturées : des femmes, des hommes, des enfants. On est en 1948. Les Nations Unies prévoient la tenue d’élections libres dans les deux zones de la Corée, au nord et au sud du 38ème parallèle. La zone nord s’y oppose. Et dans la zone sud (alors sous le gouvernement militaire de l’armée des États-Unis), cette annonce suscite une forte contestation, particulièrement dans l’île de Jeju au sud de la péninsule (aujourd’hui connue comme une île paradisiaque où passer son voyage de noces !).

Ce soulèvement entraîne une répression extrêmement brutale : Syngman Rhee, anti-communiste et nationaliste devenu président, proclame alors la loi martiale en novembre 1948. L’intervention de l’armée sud coréenne se solde, en 1949, par des dizaines de milliers de morts. Des milliers de communistes et des civils ont été tués ou arrêtés mais pendant quasi 50 ans (jusqu’à la fin de la dictature militaire au milieu des années 90), il était interdit d’évoquer ces massacres et ces arrestations sous peine de torture ou de prison.

Ainsi, quand en 1996, Han Kang décide d’aller passer quatre mois sur l’île de Jeju, elle n’en a jamais entendu parler. Une vieille femme du cru avec qui elle s’est liée lui montre un mur du village en lui disant que c’est ici que les villageois ont été fusillés lors du soulèvement. Alors qu’elle découvre cette histoire, la scène s’inscrit devant ses yeux avec un réalisme aussi saisissant qu’effroyable. Han Kang retournera sur l’île en 2018 et 2019 pour plusieurs séjours, et lors de ses marches sous la pluie, la neige et le vent, aux souvenirs des horreurs passées, naîtra le désir d’un roman.

Han Kang – Photo Paik Dahuim

Mais limiter ces 300 pages au simple récit de ce soulèvement meurtrier serait fatalement et injustement réducteur. Tant la beauté sensible et étincelante du roman d’Han Kang vient dire cette impossibilité de l’oubli. Partagé en trois parties (l’oiseau, la nuit et la flamme, trois symboles de légèreté pour contrebalancer la pesanteur du massacre), autour de trois personnages féminins aussi fragiles qu’intenses, ce roman est un long songe hivernal, où le rêve et la réalité se mêlent pour créer une troisième strate, neigeuse, un interstice précieux, celui où peuvent se dire et l’horreur et l’amour.

Ca commence un été caniculaire, par un rêve, récurrent, que Gyeongha a fait suite à l’écriture d’un livre sur de terribles massacres (d’autres!), celui d’un cimetière dont les stèles s’incarnent en de sombres silhouettes d’arbres qui risquent d’être ensevelies par la marée. Ce rêve, Gyeongha l’a raconté à son amie Inseon, autrefois documentariste, désormais menuisière sur l’île de Jeju afin de s’occuper de sa mère malade jusqu’à sa disparition. Parce que prises dans leurs angoisses présentes et quotidiennes, les amies ne se sont pas vues depuis longtemps. C’est alors que Gyeongha reçoit un message d’Inseon : elle a été transférée d’urgence de son atelier dans l’île à l’hôpital de Séoul suite à une grave blessure à la main. Inseon en est partie sans pouvoir s’occuper de son oiseau, Ama, qui risque de mourir de soif si Gyeongha ne se rend pas au plus tôt sur l’île.

Alors qu’elle subit des soins éprouvants pour ne pas avoir à ressentir toute sa vie, des douleurs de membres fantômes (qui font bien sûr écho à d’autres « membres » fantômes, ces morts sans sépulture coulés dans l’oubli des massacres de Jeju), Inseon demande à Gyeongha de prendre le premier avion pour son île natale pour sauver son oiseau avant qu’il ne soit trop tard. Comme dans un demi-rêve, Gyeongha s’exécute. Mais alors qu’elle arrive sur l’île, une violente tempête de neige s’y abat soudainement, rendant sa progression jusqu’à la maison d’Inseon aussi difficile qu’hasardeuse, la plongeant tel Hans Castorp dans un silence aussi dense que la chute des flocons, cette neige qui recouvre tout et brouille tous les repères.

Arbres sous la neige – Photo Paul Munhoven

On est alors happé dans ce continuité merveilleuse entre le rêve et la réalité, dans un fantastique qui ne se dévoile jamais  totalement, en renforçant par là même sa portée mystérieuse et envoûtante. Les personnages comme les situations dialoguent, enjambant les lieux et les époques, apparaissant ici alors qu’ils sont là-bas, formant une sublime chaîne d’échos qui innervent le texte. Les paroles de Gyeongha, la narratrice fusionnent avec les récits des rêves autant qu’elles s’en émancipent (« Dès que ma conscience se délite, un rêve se précipite sur moi »), et si la lectrice et le lecteur ne perçoivent plus distinctement ce qui est réel du rêve, l’histoire trop longtemps tue parvient à s’y dessiner avec une puissante précision.

Avec son style poétique, précis tout en sobriété et délicatesse (pour peu qu’on puisse en juger à travers la traduction), Han Kang incarne le paysage physique, mental de Gyeongha dans un tourbillon de sensations, dans une acuité des sens d’une infinie richesse. Avec une limpidité narrative impressionnante malgré sa construction en échos, ce récit de partage et de transmission est certes celui du deuil, mais aussi celui de l’amour et d’une renaissance. Comme cette flamme qui rejaillit de la bougie qu’Inseon tend à Gyeongha en partage, ce livre d’une beauté suspendue bat désormais en nous comme un cœur.


Impossibles adieux de Han Kang

Traduit du coréen (Corée du Sud) par Kyungran Choi et Pierre Bisiou 
paru le 23 août 2023 aux éditions Grasset
EAN : 9782246831242. Sur le site de l’éditeur.


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