[2025] Des bouqu’1 sous le sap1 #05 : passion noirs polars

Marre de l’esprit de Noël ? Marre des infos cataclysmiques ? ça tombe bien, nous aussi ! Bienvenue dans notre 8ème calendrier de l’Avent Altérophile, dont on espère qu’il sera de nouveau original et divertissant ! Tous les jours (ou presque) jusqu’au 24 décembre, une idée de truc en papier à mettre sous le sapin ou à dévorer de suite. Bon pour l’âme, bon pour nos petits libraires-ami.e.s, bon pour les bibliothécaires, bon pour nos papetiers-ami.e.s, bon pour nos neurones. Ouvrez donc les pages jour après jour… et en guise de 5è proposition, du noir polar à 300% sous le sapin !

  

Âme sensible, s’abstenir ! Préfacé par Caryl Ferey en personne, La Sirène qui fume est le premier roman de Benjamin Dierstein, lannionnais de son état civil. Vous connaissez la noirceur de Caryl Ferey et celles de ses romans, autant vous dire que vous serez tout aussi bien servi par la plume de Dierstein !
 
La Sirène qui fume c’est un polar noir voire très noir où les vies personnelles et professionnelles de deux flics sont disséquées sans état d’âme. D’un côté, le capitaine Gabriel Prigent qui arrive à la PJ parisienne, plus précisément à la brigade criminelle, muté de Rennes, où il a dénoncé ses collègues ripoux. C’est aussi un flic écorché dans sa vie perso : l’une de ses filles a disparu et n’a jamais été retrouvée. Il débarque donc au 36 quai des Orfèvres avec aplomb, dans l’idée de ne pas se laisser faire par ceux qui considèrent son acte comme une délation et en ayant toujours en tête l’enquête non aboutie autour de sa fille.
Extrait : « — Ah le voilà, le justicier.
— Capitaine, ça suffira. — Laurence Verhaeghen. On se connaît, non ? J’acquiesce, on s’est déjà rencontrés lors des réunions intersyndicales pour lesquelles je montais souvent à Paris : Verhaeghen est à la tête de Synergie-Officiers Paris, syndicat réac contre lequel je me bats depuis des années avec le SNOP. — Gabriel Prigent. On se connaît oui, je m’occupais du SNOP Rennes. — Ah, un idéaliste, parfait. Courage Prigent, ici les belles idées ça finit souvent à la broyeuse. »
Face à lui, le lieutenant Christian Kertesz, de la brigade de répression du proxénétisme, ripoux jusqu’à la moëlle. Il écume les bars où prostituées de luxe et mafieux corses se côtoient et il trempe dans un business juteux mais parfaitement illégal.
Extrait : « Samedi 19 mars 2011. 
Deux heures du matin. Tu titubes dans la rue. Les lampadaires te bourdonnent dans la tête avec cette lumière orange blafarde qui donne la nausée. La même lumière orange, tous les soirs, toutes les nuits. Journée de merde, enquêtes de merde. Un exhibitionniste qui traîne du côté des Buttes-Chaumont et que tu n’arrives pas à coincer. Trois déclarations de viol : le samedi, c’est toujours carton plein. Ton enquête sur la filière serbe de Jovanovic et Deda, que tu traînes depuis quatre mois et qui n’aboutit à rien. Le quotidien de merde à la BRP. Et puis ton petit business avec Gérard, ton chef de groupe. Qui te permet de t’éloigner chaque jour un peu plus de ta dette. Pour finir la journée en beauté : des pintes de bloody mary au London Club. Tu n’es pas encore au lit que tu as déjà mal au crâne. »
Deux flics loosers dont les chemins vont se croiser autour d’une affaire sordide de meurtres de prostituées mineures. Une intrigue bien dégueu sur fond de contexte historique politique bien ancré dans la réalité de l’époque : on est en mars 2011, un an avant les élections présidentielles et Benjamin Dierstein excelle à distiller l’ambiance délétère de l’époque. Extrait : « Vous savez, la grande époque des beaux mecs comme nous, c’est terminé. Aujourd’hui, les voyous écoutent du rap, les putes ne parlent pas français et Pigalle est un supermarché géant. On doit s’adapter. »
 
Entre barbaries et faux-semblants, on plonge dans les abîmes de la vie parisienne nocturne, loin des clichés touristiques de la Ville Lumière. C’est crade, sordide, violent et le tout baigne dans un milieu interlope parfaitement infréquentable. Ces deux flics que tout semblait opposer finissent au gré des chapitres par pas mal se ressembler, chacun en proie avec ses propres démons et ses propres failles et l’envie d’en découdre. Le tout est servi par une double narration bien ficelée et assez haletante. On suit les pérégrinations psychologiques de l’un tandis que l’autre écume les bars de nuit clandestins, on enquête avec l’un et l’autre, chacun tirant des ficelles et des indices différents mais somme toute complémentaires, on ingurgite un joyeux cocktail d’anti-dépresseurs d’un côté et des litres de vodka et autres spiritueux de l’autre.
Extrait : « Six jours que je mange la même chose, des petites gélules et des petits comprimés blancs et jaunes et bleus de Prozac de Valium de Xanax de Deroxat de Ritaline d’Hypnogen et je ne sais plus quoi encore, six jours que je ne dors pas, je ne dors plus, je ne peux plus, je n’y arrive pas, il reste une fille à sauver, Fille Tatouée Numéro Quatre, je dois la trouver, je n’ai pas le temps de dormir, j’ai peur du sommeil, j’ai peur de voir tous ces cadavres qui viennent me voir dès que je ferme les yeux, six jours que je sens ma mâchoire qui gesticule et mes dents qui grincent, six jours sans une seule vraie nuit depuis que j’ai fait n’importe quoi au London Club, les seules siestes que je fais c’est debout, […] »
 
L’écriture est vive et nerveuse, l’ambiance est poisseuse, la zone grise entre le Bien et le Mal est oppressante et la violence exulte. La Sirène qui fume et ses 600 pages vous retourneront comme une crêpe. C’est non seulement le premier roman de Benjamin Dierstein mais aussi le le premier opus de la trilogie Echos des années grises qui compte  La Défaite des idoles (février 2020) et La Cour des mirages (janvier 2022). De quoi garnir le dessous du sapin !
 
La Sirène qui fume / de Benjamin DIERSTEIN – Nouveau Monde Editions (avril 2018) – ISBN 978-2-3694-2658-5 Sorti en poche chez Points en février 2023.
 

 
La Dernière Étape, c’est le nom d’un bar paumé entre Marseille et Nîmes. Plutôt un rade, genre resto routier à la Bagad Café, loin de tout : « La Dernière Étape est l’unique construction de ce coin paumé. Loin de la mer, loin de la ville, loin de tout. »
 
C’est le sud et il fait une chaleur écrasante ce jour-là. Dans ce bar, plusieurs personnes vont se croiser et se faire canarder. Un règlement de comptes qui finit en bain de sang. Une minute, quinze coups de feu et huit victimes. Une fusillade avec prémonition qui bascule dans le chaos.
 
Un roman qui transporte le lecteur dans une salle de cinéma : on suit le trajet des personnages et des balles, leurs vies et leurs morts. Huit témoins, huit points de vue : Melvin vient de sortir de prison et retrouve Jennifer, qui a tenu la Dernière Etape durant son séjour derrière les barreaux. Non loin, dans l’habitacle surchauffé d’une voiture, Slimane, jeune bleu, attend et doit prévenir son supérieur, le Panda, déjà en faction dans le troquet. Ils pressentent qu’un truc va arriver, que Kazmir, petite frappe attend pour venger son boss. Trois jeunes randonneurs viennent se désaltérer, une femme et sa fille patientent gentiment… Chaque personnage aura son temps de parole avant le chaos final. Des destins qui se lient pour leurs dernières heures en vie : « Les mauvais endroits et les mauvais moments, personne ne peut y échapper. Pas besoin de les chercher, ni même de les attendre, ils sont toujours là. Sous le vernis craquelé de nos espoirs et sous le baume mensonger de nos victoires. »
 
C’est le tout premier roman « adulte » de Guillaume Guéraud, qui écrivait déjà pour la jeunesse. Un roman choral percutant et efficace, non dénué d’humour : « La fin de la civilisation, c’est le capitalisme. Quand il a commencé à produire des bombes atomiques et des gobelets en plastique… ».
 
196 pages qui se lisent à tombeau ouvert : les chapitres sont courts et incisifs et on trouve à peine le temps de respirer ! C’est sombre mais hautement savoureux ! Un one shot à boire cul sec. On recommande vivement.
 
La Dernière étape / Guillaume GUÉRAUD – Editions La Manufacture de livres – paru le 13 mars 2025 – ISBN 978-2-3855-3183-6 Sur le site de l’éditeur

 

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