Interview de Casey – Les rugissements du flow [Part1]
Par Isa • 25 juil, 2010 • Catégorie: musique, quartierDT2010
Pour beaucoup, Casey a été la claque sur la scène de Quartiers d’été. Présente sur scène avec B-James, son complice d’Anfalsh et Dj Hamdi aux platines, la jeune femme a fait montre d’un talent rare. Pourtant la rappeuse au charisme impressionnant et aux textes acérés est loin d’être une inconnue sur la scène hip-hop. Active depuis plusieurs années sur la scène underground par le biais de son collectif Anfalsh, responsable de plusieurs mixtapes, la jeune femme a déjà sorti deux albums qui ont fait date.
Le premier « Tragédie d’une trajectoire » (2006) comprend notamment un titre en duo avec Ekoué de La Rumeur, autre rappeur s’inscrivant dans une réflexion politique aiguisée. Car Casey ne fait pas du rap fm, elle tranche dans le vif, aborde les sujets qui réveillent les consciences. Elle parle de la vie dans les cités qui laminent, réfléchit sur les rapports de pouvoir et de domination à travers le prisme du colonialisme ou de l’esclavage. Sur son deuxième album « Libérez la bête » (2010), elle reprend les clichés transportés par les colonialistes ( « Espèce peu avancée/ Sans histoire écrite, ni récit donc sans passé/ (…)Et ses cuisses sont grasses/ Ses narines embrassent/ Chacune des extrémités de sa pauvre face/ Ses fesses sont une énorme masse/ (…)Leurs femelles sont fertiles et vaillantes/ dociles et idiotes, font elles-mêmes leur paillote/(…) Parfois le sauvage plonge dans la démence/ Mais le passage du fouet le ramène au silence ») et donne à hurler. Alors elle crache. La violence est sa force, la plume et le flow ses armes acérées. Ailleurs, elle lacère les idées reçues sur les Antilles avec un titre poignant « Chez moi » qui touche au plus profond.
La palette d’expression de Casey est plus qu’étendue et parfois, sa critique intransigeante se teinte d’humour. Dans « Apprends à t’taire » , elle renvoie les rappeurs et les chanteuses de R’nB de pacotille dans leurs longueurs. « Tu sais, bosser, souvent est une chose honorable / Alors attaque tout doucement et commence par le scrabble. » Avec Zone libre, dans lequel elle retrouve Hamé de La Rumeur, mais aussi Serge Teyssot Gay (Noir Désir), le batteur de Sloy (Cyril Bilbeaud) et Marc Sens (guitariste de Yann Tiersen), mais aussi B-James, Casey se frotte au rock qui grince, lacère et écorche. Aussi, parfois, les dents grincent et les mots de Casey ne plaisent pas toujours.
Qu’importe, la rappeuse garde son intégrité et choisit avant tout d’être fidèle à elle-même. Les « rêves illimités » des gamins des minorités, rognés, brûlés par le bitume de la cité, trouveront un jour peut-être une place, une géographie où exister. Et nul doute que Casey, sûrement, y sera pour quelque chose.

Alter1fo : Tu es venue à Quartiers d’été la semaine dernière. C’est un festival un peu particulier parce qu’il est gratuit pour être accessible à tous et surtout les organisateurs ont la volonté de proposer « du son et du sens » par le biais d’une multitude d’activités. Quand tu arrives dans un festival comme ça, tu es au courant de tout ça ? Les organisateurs t’en parlent ? Que penses-tu de ce genre d’initiative ?
Je ne peux en penser que du bien.
Quand tu fais un concert, en général, tu arrives, et c’est là que tu découvres ce qui se joue sur place. En fait, pour Quartiers d’été, je ne savais pas sur quelle ossature était montée l’organisation, mais j’ai juste vu que c’était gratuit et j’ai trouvé ça mortel.
Comment as-tu vécu le concert, toi, de la scène ?
Ca s’est bien passé ! L’accueil était sympa… J’étais passée à Rennes quelques mois auparavant, à l’Antipode. L’accueil était bon ! Ca fait deux fois que je viens à Rennes à quelques mois d’intervalle et c’est vraiment un bon accueil, vraiment chouette.
Je dois dire que nous, on t’a découverte là et on a pris une grosse claque et j’ai l’impression que pas mal de monde a eu le même sentiment…
Merci…
J’avais conscience qu’il y avait pas mal de gens qui ne connaissaient pas. C’est souvent ça dans les festivals. Je voyais qu’ils tendaient l’oreille, qu’ils prêtaient vraiment une oreille attentive…
Ca fait toujours plaisir que des gens puissent être curieux
En même temps, une partie du public connaissait les textes par coeur…
Il y en avait certains, mais pas tant que ça. Le ratio entre ceux qui ne connaissaient pas, qui découvraient et ceux qui connaissaient était assez disproportionné…
Mais tout ça, ça m’a fait plaisir, d’autant que je sais que ce n’est pas ce qu’il y a de plus facile à écouter en plein été comme ça, sous la chaleur (rires). C’était vraiment un bon accueil.
Le premier impact quand on t’entend sur scène, ce sont tes textes. Notamment le parallèle que tu sembles faire entre la situation actuelle et le colonialisme, l’esclavage. Est-ce que tu peux nous expliquer ce lien ?
Je ne sais pas, je ne cherche pas toujours à faire un parallèle, C’est juste que les rapports de domination et de pouvoir ne changent pas. C’est transposable à des milliers de situations
Effectivement, c’est ma condition en tant que gosse d’immigrés. C’est un prisme qui permet de regarder les rapports de pouvoir et de répression différemment, du point de vue d’une certaine minorité.
Mais sinon, c’est transposable à plein de situations différentes. Ce n’est pas tout le temps un parallèle volontaire. Ce sont des rapports qui sont assez génériques. On peut vraiment les déplacer dans plein de cadres différents.
Alors justement, il y a quelque chose qui m’étonne, c’est que tu ne parles pas, ou peu, des discriminations à l’égard des femmes. Je ne vois pas de revendications sur ce sujet-là. A priori, ce n’est pas ton sujet ?
Ah oui, c’est vrai, on m’a déjà posé cette question… Bizarrement non… Ce n’est pas dans mes priorités, je crois. Je ne sais pas bien expliquer pourquoi.
Ca me gonfle aussi, d’être obligée d’en parler parce que je suis une meuf, d’être dans ce positionnement-là… Je n’en parle pas, mais on devine bien qu’en parlant d’autre chose, ça vient prendre sa place aussi… On peut partir dans l’infiniment petit, décliner à l’envi, mais c’est une position tellement attendue… Ce que je fais déjà, en le faisant moi, je trouve que c’est déjà assez parlant..
Tu veux dire que tu prends déjà position en faisant du rap alors qu’on n’attend pas les femmes là-dedans…
Oui, déjà en soi… Et je trouverais ça surjoué , surfait, d’en rajouter une couche.
Moi, en étant là, en faisant du rap et le rap que je fais, je trouve que c’est déjà pas mal. Il y a ce qui se dit et puis ce qu’on n’a pas besoin de dire…
Peut être que les rapports coloniaux, la discrimination raciale, en soi, c’est déjà tout de suite pour moi le premier déterminant, la première détermination… Après le reste, on peut le décliner à l’envi, « t’as vu je suis noire, je vis en banlieue, je suis une meuf… » Après, tu fais des choix aussi, mais bizarrement, oui, je parle rarement de ça.
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