À Rennes, les conseils de quartier, présentés comme l’un des poumons verts de la démocratie locale, peinent sérieusement à refléter la diversité sociale de l’ensemble de la population. C’est l’un des constats les plus marquants d’un rapport de la Ville, fort intéressant, publié il y a quelques semaines. Certes, le diagnostic est sévère, mais l’effort de transparence mérite d’être salué. Reconnaître ses limites constitue déjà un premier pas, même si cela ne nous empêche pas de tousser un peu… À moins que ce ne soit simplement à cause de notre vilaine grippe.

Car rappelons-le : les conseils de quartier ne sont pas une expérimentation hasardeuse sortie de nulle part. Ils datent d’une autre époque, presque aussi ancienne que la légende urbaine selon laquelle il manquerait un centimètre à la piscine de Bréquigny pour décrocher le label olympique. Institués par la loi Vaillant du 27 février 2002, ils sont obligatoires dans les communes de plus de 80 000 habitant·es. Si le compte est bon, 2002–2025, plus de vingt ans de réunions, de comptes-rendus et de tours de table… et pourtant, le verdict est sans appel. On ne parlera pas d’échec, disons simplement que cela n’a pas marché !

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 20 et 40 personnes par séance en moyenne. Autant dire, pas exactement la foule des grands soirs. Surtout, ces espaces reposent sur un socle parfaitement identifié : les mêmes visages, réunion après réunion. Le rapport parle d’un « noyau dur » d’habitant·es impliqué·es, comprenez : très à l’aise avec l’exercice, et déjà bien installé·es dans le tissu associatif ou les structures de quartier. « Ce sont un peu toujours les mêmes qui vont dans ces structures », résume un citoyen co-animateur. Un constat que les élu·es ne contestent guère : « Ce sont souvent les publics les plus engagés qui s’en saisissent ».
Que ce soient toujours les mêmes, après tout, pourquoi pas. Le problème, c’est qui sont ces mêmes. Le rapport pointe une surreprésentation nette des personnes retraitées et des catégories socioprofessionnelles supérieures. À l’inverse, les personnes en situation de pauvreté, les habitant·es isolé·es ou précaires restent largement absents de ces espaces censés parler au nom de toutes et tous. « Les conseils de quartier profitent plus à ceux qui ont les dispositions pour y participer », déplore un citoyen co-animateur. Cependant, les sujets abordés (aménagements, cadre de vie, projets urbains) concernent bien l’ensemble des habitant·es. Résultat : un dispositif qui donne parfois l’impression d’être confisqué par une minorité. La diversité, ici, attendra son tour. Dommage. Comme le résume le rapport, « dans les Conseils de quartier, les citoyennes et citoyens qui s’expriment ne représentent pas toutes les catégories de population des quartiers, alors que les sujets pourraient intéresser le plus grand nombre ».
Autre angle mort, et pas des moindres : la jeunesse. « Nous avons du mal à trouver des méthodes de concertation pour les jeunes », reconnaît une élue. Un aveu qui dit beaucoup et confirme cette incapacité persistante à penser la citoyenneté autrement qu’à coups de réunions en soirée, autour d’un ordre du jour déjà ficelé et établi. Ce constat n’est pas nouveau. Dès 2013, une recherche en sociologie (lire ici, NDLR) montrait déjà que les conseils de quartier produisent souvent une « double représentation », dominée par des notables locaux ou des acteurs associatifs aguerris, plutôt qu’une participation large et égalitaire. « Le paradoxe est éclatant puisque la démocratie participative se donne comme objectif de dépasser le règne des notables, au profit d’une ré-appropriation du politique par les citoyens, alors qu’elle en développe une nouvelle génération », soulignent les auteur·es.
Autre grief : la parole n’y circule pas toujours équitablement. Si la parité femmes-hommes est globalement respectée sur le papier, la réalité des échanges est toute autre. Pas vraiment un scoop : l’homme blanc cis a encore une fâcheuse tendance à occuper tout l’espace qu’on lui laisse, et même celui qu’on ne lui laisse pas. « Souvent on croit que c’est égalitaire, mais quand on regarde la fin des réunions, on remarque que les hommes ont beaucoup plus pris la parole que les femmes », observe un·e agent·e de la Ville. Peut-être l’occasion de poser ici le néologisme féministe américain manterrupting qui désigne ce comportement consistant, pour un homme, à couper la parole à une femme lors de discussions ou de débats en raison du genre de son interlocutrice.

Mais pour finir, le rapport pose surtout la question de l’utilité de ces conseils. Leur impact apparaît souvent limité. « L’utilité des conseils de quartier sur la décision publique est parfois trop faible car il s’agit surtout d’information descendante », note le rapport. Les recherches en sciences politiques l’ont également montré : multiplier les dispositifs participatifs ne garantit pas une démocratie plus effective. Dans bien des cas, les conseils de quartier servent surtout d’outils de communication municipale, permettant d’informer, ou de légitimer, des décisions déjà prises, plus que de les co-construire réellement avec les citoyen·nes. Alors, faut-il continuer à y participer au risque de cautionner un système imparfait ? Ou s’en détourner, au risque de laisser la place définitivement à celles et ceux qui maîtrisent déjà les codes ? La question reste entière, et nous, on cherche toujours la réponse.

Lire le rapport ici f29c8041646ce7a8f3933f10489675444863a36d
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