Comme tous les ans, dès le début de l’été, chacun.e disserte autour de la programmation de la nouvelle édition de La Route du Rock. Cette année, le plus mal(ou)in des festivals aura lieu du 13 au 16 août et se partagera une fois encore entre le Fort St Père dans les terres, la plage Bon Secours et la Nouvelle Vague à St Malo. Ça fait un paquet d’étés qu’on prévoit, comme beaucoup, nos dates de vacances en fonction de celles du festival. Entre embruns, coups de soleil et cirés (on est des vieux de la vieille), le festival allie en effet comme chaque année une programmation travaillée et bien souvent enthousiasmante. On vous la détaille en deux longs (!) morceaux (comme deux faces d’un vinyle ou d’une K7, pour rester fidèles au logo des pirates malouins). On débute par la face A. On vous laisse choisir votre format, en espérant vous y retrouver cet été.

King Krule, la classe à Liverpool
Issu d’une famille de musiciens, King Krule écume depuis plus d’une dizaine d’années les scènes et les platines indie rock depuis son premier album sous ce nom, Six Feet Beneath The Moon (True Panther en 2013) précédé d’un premier ep en 2011. Auparavant Zoo Kid (entre trip-hop et new wave), mais aussi Edgar The Beatmaker ou DJ JD Sports lorsqu’il s’essaie au rap, ou plus simplement sous son état civil Archy Marshall pour son album sorti en 2015 A New Place 2 Drown, le Londonien désormais installé à Liverpool aime mêler les identités comme les genres (musicaux).

Avec sa voix profonde et grave comme invariant, il navigue en effet entre post-punk, dark wave, sonorités plus urbaines et punk jazz (why not ?) avec toujours, une bienvenue singularité. Ça sonne en même temps curieusement lo-fi et complexe, tant King Krule cherche, explore, expérimente pour ses arrangements. Du saxophone rond et chaleureux ici, des hurlements punks là, un effet de guitare un peu pourri, des cordes cinématographiques ailleurs (arrangées par Sean O’Hagan des High Llamas sur le dernier album).
Au fil des longs formats et des eps, le garçon construit une discographie à la beauté ténue mais prenante. Ainsi, l’intense et complexe The Ooz (XL Recordings, 2017) deuxième album sous le nom de King Krule à la fragilité frontale décline une mélancolie désenchantée avant d’être suivi par Man Alive ! (XL Recordings, 2020), grand disque d’introspection brumeuse -mais rythmée !- accompagnant la naissance d’un nouvel enfant. Un live plus loin (You Heat Me Up, You Cool Me Down) en 2021, King Krule donne naissance au très réussi Space Heavy (XL Recordings, 2023), un poil plus aérien, marqué par une production peut-être plus directe, mais avec toujours ces allées et venues du saxophone d’Ignacio Salvadores tour à tour chaleureux ou sacrément tordu. Un disque d’une authenticité adoucie si l’on peut dire, mais dont on est impatient de découvrir les richesses en live. D’autant que l’inattendu ep SHHHHHHH ! sorti l’an dernier réunissant quatre titres rares (jusque-là uniquement disponibles sur des vinyles vendus sur la tournée), plus varié et pêchu dans ses rythmes, nous a fait forte impression.
Overmono, deux têtes dans les enceintes du Fort
Moins cyclothymiques que les Gallagher on l’espère, les frangins Russel devraient vous faire danser sous les étoiles. Également sur XL Recordings, le duo Overmono réunit en effet deux frères, Ed (aussi connu pour ses prods break sous le pseudo Tessela) et Tom (repéré pour ses morceaux techno sous le nom de Truss), rassemblés par leur amour de la club music britannique, bien qu’élevés chacun d’un côté de la même bourgade galloise (Monmouth) par des parents séparés.

Les deux se réunissent pour à la fois délivrer des dj sets bien sentis (voir leur mix pour Fabric en 2021 ou leur Boiled room à Manchester en 2023 ici) mais aussi pour donner vie à leurs propres tracks avec plusieurs eps à leur actif (un peu moins d’une vingtaine, dont les anthémiques Everything U need, See U ou Is U) mais surtout un premier long format cohérent, construit, Good Lies paru en 2023. 2 step, Breakbeat, Uk garage, truffés de samples vocaux, un détour rave ici, une pointe d’acid là : les deux Gallois s’y entendent pour vous coller des fourmis dans les jambes et se promettent de vous faire lever les bras vers la voûte céleste au-dessus du Fort St Père.
Kraftwerk : des artisans du passé qui ont écrit le futur
Au milieu des années 60, l’Allemagne est un haut lieu de la recherche musicale, notamment grâce au compositeur à l’époque bien vivant Karlheinz Stockhausen, qui donne entre autres pas mal de cours et de séminaires en Allemagne. Dans son sillon, pas mal d’autres compositeurs de musique savante viennent partager la bonne parole comme Pierre Boulez, John Cage, Lucio Berio… et petit à petit donnent envie aux jeunes Allemands de faire des choses différentes. En effet, leurs recherches musicales ne restent pas l’apanage d’happy fews, mais au contraire, la jeunesse est en contact direct avec ce qui se passe dans ces moments de partages. De fait, les jeunes musiciens allemands se proposent d’inventer leur propre musique, non pas en s’inspirant du rock and roll qu’iels ont désormais digéré, mais plutôt des compositeurs modernes qu’iels ont pu côtoyer : c’est la naissance du « krautrock », de la kosmische Musik avec Amon Düul (les deux), Can, Neu, Faust, Tangerine Dream… et Kraftwerk, qui comme quelques autres, utilise du matériel électronique.

Après avoir joué sous le nom d’Organisation (Organisation zur Verwirklichung gemeinsamer Musikkonzept si on veut être précis) et avoir sorti trois premiers albums (Kraftwerk en 1970, Kraftwerk 2 en 1972 et Ralf und Florian en 1973 qu’ils ne souhaitent pas voir ré-édités), les désormais Kraftwerk parviennent à peu près à stabiliser leur line-up (qui a un temps compté Klaus Dinger et Michael Rother qui partiront fonder Neu !) vers 1974 autour des deux figures de Florian Schneider et Ralf Hütter, deux passionnés de technologies nouvelles. Les deux fabriquent de nouveaux instruments et de nouveaux sons dans un entrepôt qu’ils tiennent à garder secret, le laboratoire Kling Klang. C’est de là que sortiront les disques qui vont révolutionner la musique électronique et qui influenceront durablement toute la musique actuelle, des pionniers de la techno de Detroit aux fondateurs du hip hop, en passant par Bowie.
Les Allemands voulaient composer die industrielle Volk Musik (aka la musique industrielle populaire). Ils souhaitaient en quelques sortes refléter la paradoxale aliénation des progrès du monde industriel et de la technologie, celle de la Ruhr où ils vivaient, d’où cette imagerie très forte autour de l’autoroute, des ordinateurs, du nucléaire… etc. Autobahn (1974), Radioactivity (1975), Trans Europ Express (1977), Die Mensche Machine (1978 avec les tubes The Robots ou The Model) puis Computer World en 1981 définissent en quelques années le son Kraftwerk : des lignes de basses et des rythmiques électroniques couplées à des structures harmoniques et mélodiques répétitives, réalisées à partir de synthétiseurs (tout au long de sa longue carrière Kraftwerk a toujours été attentif à intégrer les avancées technologiques musicales à ses compositions), accompagnée de paroles minimalistes chantées ou passées à la moulinette du vocoder (ou autres effets) dans plusieurs langues (allemand, anglais, français, espagnol, russe, japonais, italien… Quitte à sortir plusieurs versions d’un même titre, dans une langue différente).
En live, Kraftwerk est aussi sensible à l’esthétique sonore que visuelle et dès 1978, joue avec des mannequins de vitrine sur scène, qui seront plus tard remplacés par des robots à l’effigie de chacun des musiciens (et qui changent en fonction des évolutions de line-up). Pour la tournée de 1981, Kraftwrek crée un studio modulaire, ergonomique et portatif qu’il peut emmener sur scène. Autrement dit un système de quatre consoles d’abord reliées à des synthétiseurs (Minimoog, Polymoog, Prophet 5… puis Synclavier et autres…), des séquenceurs, des mixeurs et des racks d’effets, plus tard remplacés par des ordinateurs portables en 2002 et même des tablettes numériques tactiles en 2011. Pour la scénographie, les Allemands utilisent également les écrans sur lesquels ils projettent leurs visuels, allant même en 2011 jusqu’à projeter des images en 3D synchronisées au son, devant un public muni de lunettes 3D.

Pour notre part, on se souvient de leur passage aux TransMusicales de Rennes en 2004 pour clôturer leur tournée mondiale juste après la sortie de leur huitième – et dernier- album revendiqué, Tour de France – Soundtracks chanté en français dans un Hall 9 plein comme un œuf. Depuis 2009 (officiellement, mais 2008 dans les faits), Florian Schneider a quitté l’aventure et ne risque pas de la rejoindre (il est mort en 2020), mais pour autant Kraftwerk continue de tourner, de toujours remodeler les versions de ces anciens albums (voir la réédition de The Catalog en version 3D en 2017). Si l’on en croit les rumeurs, Kraftwerk aurait dû se produire à la Route du Rock en 2020, mais confinement et covid obligent, tout le monde est resté à la maison. Chance est donnée à chacun.e de se rattraper et d’aller écouter live ce monument précurseur et séminal.
Memorials, duo cher à nos cœurs et nos oreilles
Bon ces deux-là suffisent pour nous à justifier le voyage jusqu’au Fort St Père, d’autant que Verity nous a confié à quel point elle attendait cette date à St Malo (voir notre interview ici). En archi fan d’Electrelane, on a en effet suivi avec autant d’attention que de plaisir la formation de Memorials, duo britannique particulièrement passionnant créé par Verity Susman (d’Electrelane donc) et Matthew Simms (Wire, Better Corners, It Hugs Back, Uuuu, Fitted). Les deux ont joué régulièrement ensemble de façon informelle pendant une quinzaine d’années en plus de leurs projets respectifs, avant de fixer plus avant leur collaboration en 2022, suite à des commandes de bandes originales notamment et des demandes de concerts (une tournée avec Stereolab, qui leur proposa également d’enregistrer un second morceau pour la K7 An ultra momento disco sur Duophonics – à la grande joie de Verity, un internaute les avait d’ailleurs comparés à des jumeaux diaboliques de Stereolab après un concert en Angleterre).

S’essayant d’abord essentiellement à la composition de musiques de documentaires, ils en ont sorti deux en vinyle en mai 2023 (également disponibles ensemble en format double album). Music for film : Women against the bomb d’une part, qui accompagne le documentaire de Sonia Gonzalez racontant la lutte non violente pendant quasi 20 ans de milliers de femmes en pleine guerre froide contre la base militaire britannique de Greenham Common qui abritait des missiles nucléaires américains. Music for film : Tramps ! Vol I&II d’autre part, qui met en musique le documentaire canadien de Kevin Hegge sur la scène fauchée des New Romantics londoniens (fin seventies, début eighties) et leur flamboyance queer. Avant de donner naissance à un ep en 2024 suite à la commande par le Centre Pompidou de créer une pièce musicale en réponse à une œuvre de sa collection, l’installation Precious Liquids (1992) de Louise Bourgeois que Memorials a choisie.
Dans ces trois enregistrements ainsi que sur une poignée d’autres eps, les deux multi-instrumentistes faisaient montre d’un talent insolent pour mélanger une multitude de genres (pop, éléctro vintage, kosmische music, prog échevelé, folk déglinguée, avant noise, psyché, recherches expérimentales, voire free jazz) et les habiter avec une inspiration indéniable. Tant grâce à sa polyvalence (à deux, la liste d’instruments dont ils jouent est impressionnante – synthés modulaires, orgue farsifa, voix, guitare, saxophone, batterie et on en passe, sans compter qu’ils échantillonnent, traitent et mixent leurs samples à la main avec des magnétophones à bandes !) qu’à son audace, le duo a su intégrer les fortes contraintes (composer des chansons qui sonnent comme si elles avaient été chantées dans le camp de Greenam ou que les femmes auraient pu écouter à l’époque sur leurs walkman pour Women against the bomb ; s’éloigner de la musique néo-romantique et créer quelque chose qui reflète l’esprit anarchique et DIY de ces artistes pour Tramps !) pour écrire des morceaux aussi passionnants qu’étonnamment prenants et touchants.

Pour son véritable premier album (Memorial Waterslides – octobre 2024, Fire records) sans autre contrainte cette fois ci que celles qu’ils s’imposaient à eux-mêmes, Memorials réussit un disque aussi dense qu’habité, aussi cohérent qu’étrange, naviguant de pop songs aux mélodies irrésistibles (la triplette tubesque qui débute l’album) en longues plages de collages soniques (grâce aux fameux magnétophones à bandes) qui citent aussi bien Miles Davis (so what ?) que les expérimentations de Can, sans oublier une petite poignée de morceaux fragiles et beaux, plus sobres dans leurs arrangements mais qui touchent tout aussi juste. De ces albums trésors qui se bonifient au fil des écoutes et qui s’immiscent durablement dans nos oreilles. On est donc archi impatient.es de voir à nouveau ce travail de studio déployé en live. Car grâce au festival Pies Pala Pop, on s’est pris une claque mémorable avec leur prestation époustouflante de bout en bout en juin dernier.

En concert, Verity Susman et Matthew Simms passent en effet d’un instrument à l’autre avec une virtuosité déconcertante (tout en restant toujours au service du morceau), utilisent leurs magnétophones à bandes live (!), voire créent des chorales en superposant les samples des voix au fur et à mesure, mélangent chants, improvisations au saxophone, drones de synthé, percussions et boucles live, mêlant tout ensemble influences psychédéliques, électroniques, folk et jazz (pour dire très vite). Un peu comme si les genres passés se percutaient dans une bande son résolument moderne, particulièrement envoûtante. Mais toute expérimentale et barrée qu’elle soit, la musique de Memorials reste en même temps accessible et émouvante. Pour nous (même si on craint que l’horaire du concert soit trop tôt), d’ores et déjà un des highlights du festival. Vivement.
La Femme, (la malédiction de ?) l’éternel retour
Làs, revoilà La Femme. On est loin, tant s’en faut, de partager l’enthousiasme de la Route du Rock pour le groupe et deux fois (en 2016 -malheureusement on y était- et 2021) nous avaient déjà que trop suffi. Tant pis pour nous et tant mieux pour les fans, le groupe des Biarrot-parisiens menés par Sacha Got (à la guitare) et Marlon Magnée (aux claviers) revient. Certes, force est de reconnaître que leurs comptines d’électro surf yéyé un rien destroy sont devenues des hymnes imparables pour pogoter devant la scène, danser nu sur le sable, glander, fumer ou picoler avec les potes. Et cela dès la sortie de leur premier tube surf, Sur la plage, en digital chez les Brestois de Beko (avec aussi La femme ressort et Françoise), suivi par deux singles physiques en 2011, à l’artwork censuré (un hommage à L’Origine du monde de Courbet), tout aussi plébiscités. Idem avec La Femme en 2013.

Mais c’est avec leur premier album Psycho tropical Berlin, en alliant les références synthétiques frenchies des 80’s (Ruth, Marie et les garçons) aux guitares surf sixties, le tout, encore, à une énergie débridée et bien foutraque, que La Femme a trouvé son identité. Et un public. Qui l’a suivi avec autant de plaisir que de délectation sur Mystère sorti en 2016, également disque d’or. Suivront Paradigme en 2021 (où parfois le yéyé se colore d’électro swing, ouch et dont la subtilité nous émeut – de « je suce… » à l’hymne « Foutre le bordel »), puis Teatro Lucido sur lequel la Femme devient entièrement latine en 2022 (ce qui, par chance, nous rend l’album plus écoutable), avant Paris Hawai (2023) et Rock Machine (2024) cette fois-ci tout en anglais, et surtout des tournées un peu partout dans le monde.
Au fil des albums, l’alliage électro surf de La Femme s’est teinté de multiples influences et sur ce dernier album, le groupe s’empare du rock des eighties, mais là encore, davantage versant arena et solo qui gratte de la force que délicatesse à la Talk Talk ou sincérité à la Wire (au hasard). Ça reste donc foncièrement potache, et pour nous, insipide mais vous l’aurez compris, on est loin d’être objectif.ves. On souhaite malgré tout au groupe et au public un franc succès : on espère que la prestation des Frenchies mettra le dawa dans le Fort comme en 2016. Nous, on ira manger.
Bolis Pupul, une quête personnelle dansante
On sera sûrement plus heureux.ses du retour de Bolis Pupul au Fort St Père. On avait particulièrement apprécié sa prestation avec sa comparse Charlotte Adigéry en 2022 : le duo nous avait délivré un set particulièrement rafraichissant et inventif qui nous avait ravi.es au plus haut point. On y avait entre autres été emballé.es par les instrus ciselés avec un son de malade par l’Arp Odyssey de Bolis Pupul et sa psychédélique chemise violette : des développements aussi fins qu’irrésistibles pour les pieds et la tête. Le garçon a depuis initié un nouveau voyage en solo, porté par un disque éminemment personnel, Letter to yu sorti au printemps 2024 chez les frères Dewaele (Dewee).

Marqué par le deuil et la recherche d’une partie de ses racines, l’artiste belge y navigue avec finesse entre introspection et dancefloor. Dédiée à sa mère, venue de Chine enfant pour s’installer avec sa famille en Belgique et y vivre sa vie (avant de décéder dans un accident de la route en 2008), cette lettre est parsemée d’enregistrements effectués par l’artiste entre entre Hong Kong, Kowloon et Shenzhen lors de différents voyages sur les traces de ses origines chinoises. Le disque alterne ainsi avec autant de subtilité que de finesse les moments méditatifs (“This is where you were born 59 years ago/And I’m finally here / Why did it take me so long ?” chante-t-il sur Letter to Yu) et les morceaux plus percutants. La production ample et souple de Bolis Pupul toujours inventive et personnelle s’y développe de manière singulière, avec des synthés qui se tordent, se déforment portés par des rythmiques à la fois martiales et élastiques. Pour preuve ce Spicy Crab tout en spirales électroniques ou ces Doctor Says et Kowloon qui propulseraient tout un Ehpad le doigt levé sur le dancefloor. Des morceaux qui devraient, on en est certain.es, prendre encore plus d’ampleur en live.
Wu Lyf, l’inattendu retour
On a été surpris de retrouver Wu Lyf (World Unite Lucifer Youth Foundation) dans la programmation de la Route du Rock, tant il nous semblait qu’après leur venue aux TransMusicales en 2010 et la sortie de leur premier album, le très attendu et plébiscité Go Tell Fire to the Mountain l’année suivante, le mystérieux groupe de Manchester avait disparu des radars… On n’était pas loin du compte, puisqu’en réalité, les Mancuniens avaient bel et bien disparu, à l’image de leur « anonymat » il y a quinze ans (refus -quasi systématique- d’interviews, membres plus ou moins anonymes et communication pour le moins mystérieuse, situant par exemple le groupe au Vatican -Lucifer, vous suivez ?-). Certes on avait vu (hélàs encore) Ellery Roberts en 2016 avec Luh (Lost under Heaven) sur la scène du Fort, mais on n’avait plus entendu parler de Wu Lyf depuis bien longtemps.

On se souvenait par contre de ce premier et unique album, enregistré en quelques semaines dans une église de Manchester, mêlant basse, batterie, guitare, clavier à une urgence adolescente, un chant écorché, tout en explosions à fleur de peau. Une Heavy pop têtue, à la fois sensible et hargneuse, exposée, les entrailles à l’air, qui refusait les concessions (quitte à en devenir inaudible ?). Dont acte, à l’automne 2012, puisque que Wu Ly se saborde avec un communiqué d’Ellery Roberts qui trace un trait au cutter dans les chairs : « WU LYF is dead to me. The sincerity of “Go tell fire” was lost in the bull shit of maintaining face in the world we live. Clap your hands chimp everybody’s watching. A year spent losing faith; Innocence lost wide eyes see clear the dark. There’s blood running down streets of every city in the world, what’s a song to do, pretend it mean everything/nothing to you. Another distraction from the world we live. »
Et puis, sans crier gare (avec quand même une communication au cordeau, avec teasing sur les réseaux sociaux et affiches collées dans Manchester !), le collectif, désormais « guéri », officialise sa reformation, scellée par un premier single de six minutes, A new life is coming. On y retrouve les envies du groupe pour les climats plombés rattrapés par des envolées toutes tripes dehors. Ainsi, sur la scène du Fort, ces morceaux pourraient peut-être se transformer en hymnes de tout un public. Même si c’est un poil trop pour nous, c’est tout le mal qu’on leur souhaite.
Gans ne prend pas de gants pour ramoner vos oreilles
Après avoir joué pendant plusieurs années dans d’autres groupes de Birmingham, Euan Woodman et Thomas Rhodes, deux amis de longue date ont fondé le duo Gans en 2023. Et autant dire que les Anglais déploient une énergie qui devrait faire bouger le Fort dans tous les sens. Entre post-punk garage et électro, les deux musiciens allient une batterie frénétique et énergique à une basse sous amphétamines, auxquelles ils ajoutent des sonorités électroniques et des paroles pas particulièrement euphoriques, le tout bien sûr hurlé à qui mieux mieux.

Après une poignée de singles distillés via leur bandcamp et une K7 cinq titres parue en février, les deux auraient signé chez le label Strap Originals et travailleraient sur leur premier album. On pressent qu’auparavant les deux ramoneront en profondeur les esgourdes du public du Fort, avant de les passer en mode essorage 1400 tours/minute.
Frankie and the Witch Fingers dans la prise
Les Américains de Frankie and the Witch Fingers ne manquent pas d’énergie non plus et se promettent eux aussi de centrifuger le public du Fort dans des pogos endiablés. Formé dans l’Indiana à Bloomington en 2013 et désormais basé à Los Angeles, le groupe redevenu quintet est composé des membres fondateurs Dylan Sizemore (chant, guitare) et Josh Menashe (chant, guitare, claviers), ainsi que de Nikki Pickle (à la basse, auparavant dans Death Valley Girls) à partir de 2020, Nick Aguilar (batterie) à partir de 2022 et Jon Modaff (synthés) à partir de 2025.

Après une première K7 rock garage surf, Sidewalk, sortie en 2013 sur Nice Legs Records, le groupe va creuser son sillon en huit albums studio, à partir du premier sorti en vinyle Frankie and the Witch Fingers chez Permanent Records en 2015, intégrant ensuite petit à petit, au fil des albums, des influences psyché et acid rock (à partir de Heavy Roller en 2016 mais très fortement sur Monsters eating people eating monsters en 2019 ou Data Zoom en 2023), voire rythm and blues survolté (Brain Telephone, 2017) et funk vicié (Zam, 2019). Pour aboutir à la sortie en juin tout juste de Trash Classic (via Greenway Records et The Reverberation Appreciation Society). Porté par une productrice (c’est assez rare pour qu’on le souligne), Maryam Qudus (La Luz, Spacemoth) aux doigts de fée plutôt que de sorcière, l’enregistrement de ce huitième opus à Oakland est une réussite (bien sûr il faut aimer le garage psyché !), tant ces morceaux gagnent en cohérence sous sa griffe. Toujours aussi frénétique (même davantage), la bande y délivre un trip halluciné de garage psyché contaminé de dance rock et délivre un album qui gagne en variété. Peu de chance que ces cinq là endorment les festivalier.ères.
David Shaw & the Beat, électro pop pour la nuit

Pas étonnant que le nom de David Shaw and the Beat nous ait dit quelque chose. En effet, on avait bien usé ses vinyles sous le nom de Siskid parus chez Initial Cuts (Clean Breakfast et Hummer ep en tête) entre 2005 et 2009, tout comme on l’avait retrouvé aux côtés d’Ivan Smagghe et Arnaud Rebotini au sein de Blackstrobe dès 2004. L’Anglais a continué ses aventures, mais cette fois-ci en solo malgré ce nom pluriel, avec la sortie en 2012, d’un premier long format, So it goes, pour y intégrer ses amours originelles pour les musiques froides des eighties de Bauhaus à Depeche Mode (avec entre autre une reprise d’Infected de The The).
Electro pop glaciale et efficace, la Factory versant Martin Hanett : le Mancunien de naissance, longtemps parisien et désormais à Bruxelles y puise la matière à ses productions électroniques de pop synthétique. Déclinées ensuite sur un premier volume Love Songs With A Kick Vol. 1 sorti en en 2020 et sur le plus récent Love Songs With A Kick Vol. 2 & 3, diptyque paru à l’automne de l’année dernière à l’artwork arachnéen. On gage que ces morceaux synthétiques et vicieux devraient trouver un parfait écrin pour déployer leur mélancolie noire et dansante dans la nuit du Fort.
Black country, New Road : pop baroque
On doit le dire dès la sortie du séminal Sunglasses, écouté ici insatiablement, on est tombé raide dingue des expérimentations tourmentées de Black Country, New Road. En effet, après une épatante poignée de singles et For the First Time, un premier album très réussi sorti en février 2021 chez Ninja Tune, le groupe londonien formé par Isaac Wood au chant et à la guitare, Tyler Hyde à la basse, Lewis Evans au saxophone et à la flûte, Georgia Ellery au violon, May Kershaw au clavier et accordéon et l’excellent Charlie Wayne à la batterie faisait partie des figures de proue de la scène anglaise post-prog-rock avec Black Midi ou Squid… Sauf que quelques jours à peine avant la sortie de Ants from Up There, en 2022, un second disque moins qualitativement uniforme mais ponctué de fulgurances, Isaac Wood chanteur et compositeur principal de la bande, rétamé à l’os par l’aventure, avait annoncé son départ du groupe.

C’est alors qu’on avait retrouvé le désormais sextet sur la scène du Fort, pour l’édition 2022 du festival, le groupe annonçant qu’il ne jouerait aucun des morceaux des précédents albums. Les morceaux feu d’artifice qu’on y avait découverts, avec des explosions soudaines, des montées rythmiques, des calmes apaisés, très à l’image de ce qu’on connaissait alors des Londoniens, le free en moins nous avaient plutôt séduit.es. Mais sans que rien n’y sente vraiment le soufre. On avait écouté et aimé suffisamment de trucs alambiqués un peu théâtraux pour s’y être retrouvé.es, sans être totalement convaincu.es. Ça manquait justement de ce soufre qui nous avait tant laminé les oreilles à leurs débuts, de ces explosions free, de cette tension rêche que les six ont complètement abandonnés. On n’a pas trop envie de juger ceux qui restent à l’aune de celui qui est parti, ces six-là méritent mieux, mais force est de reconnaître qu’Isaac Wood (aussi parolier) apportait une tension, une angoisse voire une âpreté (malheureusement au détriment de sa santé) autour de laquelle se resserrait la belle bande comme un seul homme, et dans laquelle on se retrouvait pour notre part pleinement.
Un live (Live at bushhall en 2023) et un nouvel album plus tard, la bande des six continue à proposer quelque chose de réellement personnel et sincère, fourmille d’idées et avance à son pas. Les voix sont désormais assurées tour à tour par Tyler Hyde, Georgia Ellery et May Kershaw (elles harmonisent aussi parfois) et le dernier long format du groupe, produit par James Ford (Forever Howlong en 2025), oscille entre pop folk orchestrale, pop baroque et rock progressif avec son instrumentarium varié (de la guitare au clavecin en passant par la clarinette, le violon, la mandoline ou la flûte à bec…). C’est remarquablement écrit et exécuté, pour un résultat des plus charmants. A défaut de s’y trouver emporté.es, on sait déjà que les six gardent la même qualité de nuances en live et on devrait en profiter à nouveau à plein pour cette nouvelle édition de la Route du Rock.
LustSickPuppy, déchainement survolté

On finit cette première partie de la revue en détails de la programmation avec un.e artiste au débit de mitraillette, LustSickPuppy (parfois écrit Lust$ickPuppy) qui devrait secouer tout un Fort. A la fois rapper.euse, peintre, maquilleur.euse, mannequin, Tomasyn Hayes de son état civil vient de la scène underground new yorkaise et se produit avec des costumes et maquillages hauts en couleurs et créativités (c’est bien plus que du maquillage et cela fait intégralement partie de son live). Iel y mêle l’imagerie glam, celle des films d’horreur des années 80 et la culture BDSM, alliant motifs et textures colorés à des images sombres et monstrueuses.
Question musique, ça envoie fort, entre hardcore rap et EBM si l’on en juge par ses premiers eps, Cosmic Brownie (2020), As Hard As You Can, was released (2022) et un premier album réalisé en mode DIY et autoproduit, Carousel from Hell (2024), qui, on l’avoue, porte fort bien son nom. Ce premier long format ne dépasse pas les 20 minutes et pourtant on en a pour nos oreilles ! Entre anxiété décuplée et explicit lyrics bien senties, LustSickPuppy mélange gabber, digital hardcore, breakcore, harsh noise et hip hop de l’enfer pour un condensé de mélodies viciées et vicieuses, assénées à un rythme effrené qui vous engagerait presque à prendre rendez-vous immédiatement chez un cardiologue, tant ces bpms fleurent le chaos. Alors certes c’est clivant et pas à mettre dans toutes les oreilles, mais on a pour notre part trouvé ces premiers essais fort réussis et plus variés qu’on l’aurait cru au départ. On se prépare donc (on l’espère) à un live intense au débit de mitraille dans les enceintes du Fort.
La suite dans quelques jours…
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