Compte rendu écrit à six mains par Isa, Mr. B et Yann, et photographié par Mr B.
Alors que ce dernier soir, la Route du Rock est à la fête avec les chiffres d’une belle affluence (27 000 festivalier.ères sur les quatre soirées, c’est-à-dire 2 000 personnes de plus que l’an dernier), on est pour notre part bien décalqué par la combinaison nuits courtes /bornes aller-retour en arrivant au Fort ce troisième soir. On craint donc que la première partie de soirée très calme sur le papier n’ait raison de notre légendaire bienveillance. Ce sera finalement tout le contraire avec une troisième et dernière soirée au Fort aussi réussie que celle de la veille (ce qui n’est pas peu dire !). On vous raconte.
Maria Somerville

La frêle et timide Maria Somerville a la terrifiante tâche d’ouvrir la soirée avec sa dream pop cotonneuse, naviguant entre ambient et shoegaze. Accompagnée par un batteur et un bassiste filiforme, après une intro toutes en nappes aériennes, la musicienne irlandaise à la touchante timidité entame son set avec le très shoegaze Spring, issu de son dernier album Luster sorti en avril sur 4AD (après ses deux longs formats auto-produits The Man Called Stone In My Shoe et All my People en 2018 et 2019). En plus d’une profonde réverb sur la voix à la manière des Cocteau Twins, ses compagnons de label, la musicienne accompagne chacun de ses accords sur sa jaguar d’un aller-retour de tremolo (plus exactement vibrato), transformant les notes en nappes éthérées. Corrib et Halo qui suivent évoquent tout autant les ambiances éthérées de Slowdive. On se dit alors qu’avec la musique de Maria Somerville, on aura deux solutions. La première, celle de se laisser happer par cette atmosphère vaporeuse toute en fragilité. La seconde, celle de passer au travers et de rester complètement en dehors.

Mais à notre grande surprise, le set s’éveille. Les trois gagnent en vigueur, en accélération : la basse se fait plus présente, le bassiste assure la seconde voix sur les refrains et le batteur monte en puissance. Ça se confirme par la suite avec le pourtant lent Projections, qui perd un peu de ses atours shoegaze en live pour nous rappeler davantage avec sa batterie monolithique et ses deux voix mêlées (et toutes proportions gardés) nos chéris de Low. Cette densification du propos se poursuit sur la longueur du set et malgré un morceau basse/guitare/choeurs sur lequel le batteur écoute ses comparses les genoux au dessus de ses fûts, le set se finit sur une très progressive montée en puissance, voyant le bassiste frapper de sa paume le corps de sa guitare, avant que le batteur ne martèle à son tour ses toms avec ses mailloches. Les sonorités se font plus stridentes au fur et à mesure de cette fin plus musclée. Au final, un concert plaisant qui aura tenu les paris de nous garder attentif.ves jusqu’au bout. Ce qui n’était, on l’avoue, pas gagné d’avance.
Fine

Après cette entrée en matière délicate, un autre moment de douceur musicale nous attend avec la danoise Fine. Fine Glindvad Jensen est une autrice-compositrice-interprète et productrice danoise, qui a été chanteuse dans le groupe electro pop Chinah, a collaboré avec Sonne dans un projet nommé Coined, mais aussi co-écrit des chansons pour les stars de la K-pop NewJeans. En solo, elle a sorti sous le nom Fine, un premier album Rocky Top Ballads, chez Escho en 2024.

Le concert débute avec la doublette A Star / A/B, jouée sans transition par Fine au chant, entourée d’un trio guitare-basse-batterie bien compact au centre de la scène, comme une bulle de protection (la chanteuse nous avouera au cours du set qu’il s’agit là de leur première grande scène). Rythmique délicate, riffs fragiles à la guitare, voix aérienne et chœur impeccable, le timing est parfait sous le soleil orangé de cette fin d’après-midi au Fort Saint-Père. Le rythme s’accélère légèrement sur le très réussi Whys avant de redescendre lorsque la chanteuse s’installe derrière son clavier : Remember the Heart et Big Muzzy sont de jolis morceaux mais le chant encore plus aérien et avec un poil trop de réverb’ plombe l’intensité initiale.

Heureusement, Fine délaisse son clavier sur la deuxième partie du set, et on reprend le fil du concert sur Days Incomplete et les jolis arrangements d’Adore You et son ralentissement final du plus bel effet. Après une parenthèse bluegrass, le quatuor achève son set sur Smile ? sur lequel on apprécie tout particulièrement le chœur de la guitariste. Alors qu’on craignait de sombrer dans la redoutée torpeur du troisième jour avec cet enchainement Maria Somerville / Fine, on passe finalement un très joli moment.
M(h)aol

On va bien secouer notre torpeur avec ce qui va suivre. La soirée se poursuit en effet avec la formation irlando-britannique M(h)aol (ça se prononce « male » avec ironie et un accent irlandais). La formation est un groupe punk féministe et intersectionnel basé entre Dublin, Belfast et Londres. Remarqué avec leur tonitruant EP assez clairement intitulé Gender Studies (2021) puis avec leur tout aussi explosif premier album Attachment Styles (2023), le groupe reprend avec classe le flambeau d’un noise punk rageur, hypnotique et dissonant en y injectant des textes revendicatifs dynamitant sans tourner autour du pot la culpabilisation des victimes de violences sexuelles, l’étroitesse d’esprit ou encore le machisme trop ordinaire.
En mai 2025, la formation a sorti son second album Something Soft avec quelques grands bouleversements au programme. En premier lieu, le disque n’est plus autoproduit, mais sort sur le renommé label Merge Records. De plus, le groupe passe de cinq membres à trois avec les départs de la bassiste Zoe Greenway et surtout de la frontwoman Róisín Nic Ghearailt. C’est la batteuse Constance Keane qui prend le relais derrière le micro toujours accompagné de Jamie Hyland (basse et production) et Sean Nolan (guitare). Mené sur un rythme moins frénétique que le précédent, mais plutôt construit tour à tour comme une bombe à mèche lente ou comme un cauchemar glacé dont on peine à se réveiller, le disque retrouve un son bien abrasif et un amour des paroles poisseuses, répétées jusqu’au malaise. M(h)aol prouve que ces changements n’ont pas entamé son acuité à appuyer fort là où ça fait mal. Plus varié, plus aventureux, mais toujours aussi direct et explosif, ce second disque marque donc une nouvelle étape convaincante pour le groupe.

Ce soir, on retrouve donc sur scène le trio de base désormais accompagné d’une bassiste supplémentaire : Malloryh Hawk, arrivée en renfort sur la tournée. Le quatuor scotche d’emblée le public par le contraste entre la tranquillité qu’iels dégagent et la puissance du fracas sonore déployé pour chacun de leurs morceaux. La bande interprète en effet dans un saisissant chaos sonore ses morceaux parlant de traumas… et de chiens morts. Batterie et basse monolithiques, chant à une /deux voix entre intériorité et hurlement, déluge de dissonances savamment orchestré, l’univers musical du quatuor impressionne encore une fois par sa radicalité et son humour sombre.

On apprécie ce mélange détonnant d’explosivité et d’abrasivité poisseuse, ponctué d’interludes déconcertants durant lesquels Constance et Jamie devisent de prénoms français ou de la longue liste de controverses concernant cette cochonnerie de Spotify. La troupe a largement gagné en maîtrise de ce rythme volontairement haché pour jouer avec les nerfs des gens depuis leur passage au Pies Pala Pop 2025 et on aime aussi tout particulièrement le fait que Malloryh accompagne beaucoup plus souvent Constance au chant. Le public semble aussi conquis que nous et l’enthousiasme ne fait que croitre au fil d’un set particulièrement vivifiant pour ce troisième jour de festival. Le groupe aura même droit à un rappel, ce qui est rarissime au Fort.
Trentemøller

C’est avec un tonitruant « Enfin ! » qu’on a appris la venue du danois Anders Trentemøller à cette Route du Rock 2025. Nous guettions en effet l’occasion de voir le bonhomme en live depuis de nombreuses années et avec une fébrile impatience. Depuis deux décennies, Trentemøller a bâti au fil de sept albums envoûtants, de maxis redoutables, de compils élégantes et de remixes de grande classe, un univers fascinant et hautement attachant. The Last Resort, son premier album sorti en 2006 reste un de nos disques favoris de tous les temps et notre discothèque rassemble nombre de ses disques sur lesquels on retrouve une impressionnante liste d’invités vocaux (la tant regrettée Mimi Parker et Alan Sparhawk de Low mais aussi Jana Hunter de Lower Dens, Jonny Pierce de The Drums ou encore Kazu Makino de Blonde Redhead…). Au fil des années, le monsieur a aussi écumé les scènes de toutes tailles dans une multiplicité de configurations, c’est donc peu dire que nous étions fébriles d’enfin le voir à la Route du Rock.

Pour cette tournée à l’occasion de la sortie de Dreamweaver, album sorti en 2024 et composé en collaboration avec la chanteuse islandaise Disa Jakobsdotter, il monte sur scène en formule quintet. On retrouve évidemment derrière claviers et diverses diaboliques machines, notre artificier sonore de précision accompagné de Brian Batz à la guitare, de Silas Tinglef derrière les fûts, de Jens Hein à la basse. A la voix et à la guitare, c’est Emmas Acs (qu’on retrouve aussi dans Crack Cloud) qui complète la formation en remplaçante de luxe de Disa. Le set démarre en douceur avec les cotonneux I Give My Tears avant d’exploser sur la redoutable montée rythmique de Dreamweavers.
Pour notre bonheur le plus total, la bande déploie avec une force imposante l’univers sonore du monsieur mêlant electro noisy, rock 80’s et cold wave, Une formule à la fois d’une efficacité rythmique redoutable et d’une finesse maniaque rare. Le remarquable équilibre entre immédiateté et richesse sonore fait merveille. On se régale de la puissance rythmique qui vous colle instantanément des fourmis de feu dans les guiboles tout en admirant l’ampleur et l’élégance avec laquelle est bâtie chaque revisite de morceaux qu’on connaît par cœur. Chaque titre est ainsi trituré, enrichi, remanié avec un talent monstrueux et une variété folle. Le groupe glisse même quelques clins d’œil discrets mais délicieux. L’esprit de Cure plane ainsi sur le Fort le temps d’un riff de guitare s’insinuant en douceur sur le déjà merveilleux Moan et la ligne synthétique du The Beach de New Order se glisse malicieusement entre d’autres morceaux de bravoure.

Même les moins connaisseurs du monsieur partagent visiblement notre enthousiasme et le Fort s’enflamme avec une jubilation aussi spontanée que fervente. Le set défile sur un rythme parfait qui ne laisse aucune seconde pour respirer. C’est donc en apnée qu’on chavire sur de somptueuses versions du Still On Fire du fabuleux album Lost et ses maracas diaboliques ou sur la divine ligne de basse de Take Me Into Your Skin.
C’est donc aller direct pour le paradis du dancefloor et du pouvoir qu’à la musique de nous rassembler. La réaction du public ravit visiblement notre Anders et ses acolytes et leur bonheur communicatif achève d’accentuer la sublime tornade qui emporte les festivalier.e.s.

On ressort de là un peu abasourdi.es par un tel déferlement de classe et de générosité mais tellement heureu.ses que ce tant attendu rendez-vous avec Trentemøller se soit déroulé d’aussi magistrale manière. On compte sur lui pour avoir l’occasion le plus vite possible de remettre ça.
Suuns

Le retour des Montréalais de Suuns était à la fois attendu et redouté dans notre équipe. Nous avons en effet des souvenirs marquants de leur remarquable premier album Zeroes QC (2010), des tout aussi intenses Images du futur (2013), Hold/Still (2016) et Felt (2018) mais aussi de leur collaboration avec Jerusalem In My Heart de 2015 (tout ça sorti sur le label Secretly Canadian). Mais depuis 2021, le groupe a signé sur le label Joyful Noise Recordings et opéré une mue qui ne nous a guère convaincu.es avec The Witness (2021) et The Breaks (2024). Quant aux lives, c’est quitte ou double : on s’était pris une monumentale fessée en 2013 avec un concert d’une intensité folle, et on avait été déçu par un set sans âme et un son bien crade en 2016 sur la grande scène.

C’est en trio que la bande de Ben Shemie entre sur la scène des remparts, sous les notes synthétiques d’Overture. Une bonne moitié du set est composée de titres de The Breaks paru l’année dernière. On est rapidement rassuré.es, les arrangements plutôt subtils délaissent quelque peu la face éthérée de l’album, et mettent en avant des sonorités plus froides et dissonantes. Si Road Signs and Meanings ou The Breaks ne réussissent pas encore à nous emballer, Fish on a String et sa ligne de basse pesante est une réjouissante redécouverte. Le chant susurré de Ben Shemie n’abuse pas du vocoder, et on redécouvre même Pie IX dans une version plus épurée mais tout aussi tendue que sur album (Zeroes QC). Un set intéressant mais qui suit une courbe sinusoïdale : on se réjouit des guitares abrasives d’Instrument (Hold/Still) mais on peine à s’enthousiasmer sur The Breaks.

Alors que l’on se dit que le set ne décollera pas vraiment, le trio décoche une parfaite version de Doreen, qui débute en guitare-voix pour finir en déluge synthétique sombre et hypnotique. Et la doublette finale extraite d’Images du Futur confirme cette excellente fin de set. Le riff decrescendo et apocalyptique de 2020 est d’une froideur clinique et Music Won’t Save You mélange parfaitement tension retenue et fougue instrumentale. Ben Shemie termine en remerciant sincèrement le festival, qui a grandement influencé le parcours du groupe. Même si nous ne sommes pas complètement convaincu.es par la mue opérée par Suuns, ce concert s’est finalement révélé plus captivant que prévu, suffisamment pour que l’on continue de suivre la bande dans les années à venir.
Kraftwerk

Nourri.es d’électro et de techno versant Underground Resistance/Basic Channel et consorts, on a une révérence absolue pour la séminale influence de Kraftwerk sur les musiques électroniques (et toutes les autres !) et on se réjouit de retrouver les Allemands en chair et en os sur la scène de la Route du Rock (enfin pas le regretté Florian Schneider puisqu’il a quitté l’aventure en 2009 – officiellement, mais 2008 dans les faits- et qu’il ne risque pas de la rejoindre puisqu’il est mort en 2020), et cela, 21 ans après leur passage aux Transmusicales. Pour autant, alors qu’on s’attendait à une visite au musée plutôt qu’un concert (Ralf Hütter fêtera tout de même ses 79 ans (!!) dans une poignée de jours), les quatre vont livrer un set d’une incroyable générosité et d’une impressionnante densité qui nous laissera des étoiles dans les oreilles.

Si l’on en croit les rumeurs, Kraftwerk aurait déjà dû se produire à la Route du Rock en 2020, mais confinement et covid obligent, tout le monde était resté à la maison. Chance est donnée à chacun.e de se rattraper ce soir et les rangs se serrent subrepticement devant la scène surmontée des quatre consoles minimalistes surélevées, serties de leds lumineuses en révélant les arêtes, et derrière lesquelles Ralf Hütter (membre fondateur du groupe), Henning Schmitz, Falk Grieffenhagen et Georg Bongartz vont prendre place. Une voix synthétique annonce l’arrivée de die Mensche Machine Kraftwerk, tandis que le décompte de Numbers résonne, répétant en allemand les chiffres de 1 à 8 s’affichant dans un vert lumineux à la fois sur l’écran noir géant et sur la surélévation des pupitres. Dans le public, l’excitation monte d’un sérieux cran et explose brusquement dans les cris à l’arrivée des quatre musiciens qui s’avancent en ligne, Ralf Hütter en tête, tels des robots humains dans leurs costumes spatiaux cousus de leds lumineuses (qui changent de couleurs selon les morceaux durant tout le set pour un effet visuel des plus réussis).
Avec les liminaux Numbers, Computer world, Computer world 2, les quatre, quasi immobiles derrière leurs consoles exposent le son Kraftwerk à un public pour l’essentiel ravi : des lignes de basses et rythmiques électroniques couplées à des structures harmoniques et mélodiques répétitives, réalisées à partir de synthétiseurs et autres machines, accompagnées de paroles minimalistes chantées ou passées à la moulinette du vocoder (ou autres effets) dans plusieurs langues (allemand, anglais, français, espagnol, russe, japonais, italien…). On a d’ailleurs l’émouvant plaisir de voir que Ralf Hütter (le seul à avoir un micro-casque) chante en direct la plupart des « paroles », d’une voix un peu basse certes, mais dont la fragilité des années rend cette machine bien plus humaine et touchante. Même si d’aucun.es se révèlent surpris.es par les rares (mais subtiles) interactions du groupe (« trop froid » diront certain.es) avec le public, on trouve au contraire totalement notre compte (comme l’immense majorité du Fort) dans ce minimalisme aux manifestations émues ténues (on n’attend pas de Kraftwerk qu’ils se transforment en Jarvis Cocker) et on salue chaque début de titre, de The Man-Machine à Autobahn en passant par Tour de France ou Trans Europa Express, de cris extatiques de concert avec une foule toute aussi ravie que nous.

L’immense et magistral Home Computer/Its more fun to compute enchainé nous propulse de la Ruhr à Detroit avant un détour dans l’espace en navette spatiale ou Spacelab pour survoler la planète bleue puis St Malo, le Fort St Père et atterrir en navette spatiale devant la scène du Fort (ce n’est pas une image, ou plutôt si : ce sont les images projetées derrière le groupe dans les cris d’un public malouin aussi ravi qu’hilare). Bouche bée, on prend encore plus pleinement conscience de tout ce que doivent les musiques électroniques à Kraftwerk (dont Air présent au même endroit l’an dernier par exemple) en pensant aux années de compositions des titres qui s’enchaînent (la fin des années 70 !). Après un Electric Café, toute une foule repart en coccinelle sur une Autobahn dont les 25 minutes initiales se trouvent bien sûr raccourcies et revisitées, mais sans sacrifier de longs développements plus abrupts alors que défilent les bandes blanches de l’asphalte sur l’écran, à l’inverse de The Model, tube indémodable qui se trouvera joué tel qu’à l’origine pour l’immense plaisir d’un public chantant à tue-tête sa mélodie anthémique.

En mêlant imageries modernes toutes en leds, alternant code informatique binaire (11001101), points lumineux dansants, images stylisées en 3D, d’abord à de vieilles (ou fausses vieilles !) images en noir et blanc (les mannequins de The Model, les coureurs cyclistes de l’enchainement Tour de France / Prologue / Étape 1 / Chrono / Étape 2), ensuite à des images quasi simplistes à la limite d’un kitsch désuet (le visuel d’Autobahn, son auto-radio, le clipart de l’ordinateur), Kraftwerk compulse les temporalités tout comme l’organique et l’électronique, démontrant une fois encore l’actualité et la pertinence de ses apports et de son propos aujourd’hui.

La version totalement indépassable de Radioactivity qu’ils vont nous proposer le confirmant avec une imparable classe. Après le clapping accompagnant la rythmique transformée du compteur geiger, on a une boule dans la gorge à l’énoncé des catastrophes nucléaires (on le répète, avec sa musique Kraftwerk souhaitait refléter la paradoxale aliénation des progrès du monde industriel et de la technologie), d’abord en anglais puis en japonais (le mois d’août est le triste anniversaire d’Hiroshima et Nagasaki) avant que le morceau habilement revisité se transforme progressivement d’électrons tournoyant autour d’atomes en fission nucléaire, en une machine à danser à propulser tout le Fort sur le dancefloor. Plus tard, après les très clubbing compatibles Chrono et Etape 2 (Tour de France), le Trans Europa Express et son addictif gimmick mélodique muteront eux aussi en une redoutable dance machine, incorporant dans leur développement (Metal on Metal) un passage quasi teinté d’indus et d’EBM (de quoi ces diables d’Allemands ne sont-ils pas précurseurs ?)

A la descente du Trans-Europa-Express (“Wir laufen ein in Düsseldorf City Und treffen Iggy Pop und David Bowie” – Nous arrivons à Düsseldorf et rencontrons Iggy Pop et David Bowie), on quitte le Musik Film du Kling Klang (un clin d’œil à leur studio et laboratoire secret Kling Klang) pour aller jusqu’à Detroit avec le morceau plus récent Planet of visions (une version retravaillée d’Expo 2000, basée sur un remix de 2001 d’Underground Resistance) qui, on l’avoue nous met dedans dehors. Cette connexion qui s’est établie par le biais d’Electrifying mojo (un animateur radio qui passait Kraftwerk sur les ondes à Detroit) entre la musique de quatre Allemands de la Ruhr et trois gamins Afro-américains de Belleville (Derrick May, Juan Atkins, Kevin Sauderson, les pionniers de la techno de Detroit) fait partie de ces miracles rares que quasi seule la musique semble permettre et qui nous émeut profondément.
Comme tout un Fort, on peine à se remettre et l’enchaînement final Boing Boom Tschak/Music Non Stop qui voit progressivement les quatre musiciens quitter leur console à tour de rôle pour aller saluer le public en s’inclinant dans un halo de lumière, est d’une infinie classe. Dernier à sortir, Ralf Hütter remercie la foule (Merci, au revoir, Auf wiedersehen) avant de débrancher son micro et d’aller s’incliner à son tour avec humilité et la main sur le cœur dans les cris et les applaudissements de tout un public. La foule, extatique, scande à l’unisson Music Non Stop et se verra entendue. La bande des quatre revient pour offrir un écarlate et généreux We are the robots, chanté lui aussi par tout un public. On sort de là aussi ravi.es qu’ému.es, tant Kraftwerk, en compulsant son passé au présent, se sera montré ce soir, encore plus grand que sa légende.

Sega Bodega
Difficile d’enchaîner après un monument. C’est pourtant la lourde tâche qui incombe à Seda Bodega, le petit prince de l’hyper pop, qui lance ses machines sur la scène des Remparts. Producteur, pour d’autres (Björk & Rosalía, Caroline Polachek, Shygirl, Oklou et on en passe), et pour lui-même, le musicien a réalisé deux premiers albums solo d’une avant-pop clubbing, Savador, d’abord, abrupt et introspectif en 2020 puis Romeo en 2021 (avec Charlotte Gainsbourg et Arca en invitées) sur lequel Salvador Navarette, de son vrai nom, continue de décliner sa vulnérabilité psychique sur une électro breakée, très à l’image de ce que le garçon produit sur Nuxe, le label qu’il a co-fondé avec la rappeuse londonienne Shygirl et la productrice et chanteuse française Coucou Chloé (Seda Bodega et Coucou Chloé se réunissent même sous le nom de Y1640).

Son dernier album en date, Dennis, paru l’an dernier sur Ambient Tweets est à la croisée d’une électro chromée, de l’indie rock et d’une hyper pop qui brille dans le noir. Ce soir, il vient défendre un tout nouveau live audio-visuel, Unadulter8. Pour présenter son singulier univers, l’Irlando-Écossais-Chilien a choisi d’accompagner ses productions sonores des projections visuelles de l’artiste Christopher Royal King mêlant collages de tunnels, fils électriques, planches photographiques de femmes nues, des corps queer ou des explosions de couleurs, et on en passe. Musicalement, le garçon mêle voix glitchées, déformées par la synthèse numérique, nappes brumeuses et rythmiques électro souvent sans pied, et même des samples de violons tournoyants. Si on n’est pas complètement perméable à l’univers du musicien, et surtout pas en position d’en évaluer les mérites qu’on reconnait aisément, on est particulièrement curieux.ses de découvrir ces musiques qu’on écoute peu. On reste donc un petit moment devant cet attachant artiste avant d’enfin regagner les bras de Morphée qu’on a bien trop délaissés ces derniers jours de festival.
Notre galerie photos complète de la soirée du samedi :
En conclusion
Ainsi s’achève pour nous une édition 2025 de la Route du Rock contrastée mais au final assez emballante. Au rayon des bonnes nouvelles, le public a bien répondu présent avec ces 27 000 entrées sur les trois journées et l’arrivée de Matthieu Pigasse, désormais partenaire de l’événement avec sa structure Rock Action, apporte à l’événement une sérénité dans la préparation de la prochaine édition et dans leur quête de plus en plus compliquée de têtes d’affiches suffisamment rassembleuses. On a aussi apprécié d’avoir (enfin) une météo d’été sur tout le festival. Merci le soleil.
L’édition de cette année a été particulièrement marquante avec Pulp qui a rassemblé le Fort dans une ferveur rare et Kraftwerk qui a livré un show impérialement spectaculaire. Pour le reste, nos coups de cœur collectifs ont été nombreux et variés : Memorials, Bolis Pupul, Biche, Porridge Radio, Tropical Fuck Storm, M(h)aol et enfin Trentemøller. Ainsi que bien sûr la standing ovation pour Christophe Brault lors de sa conférence sur les grandes figures du rock au féminin qui nous fait particulièrement chaud au cœur. Nous avons été moins convaincu.es par certains choix d’horaires (Memorials à 18h !), par des formations pas encore abouties (Gans) et par une soirée de jeudi peu emballante (La Femme et Wu Lyf, erreurs de casting à notre goût). On a appris que Beth Gibbons avait été envisagée un temps pour ce premier soir. On se mord les doigts que cela ne se soit pas fait.
Petit bémol, malgré des progrès, l’accueil du public reste encore largement perfectible avec la bouffe et les toilettes qui ont, encore une fois été au centre de nombreuses conversations de festivalier.e.s. On regrette aussi la rareté des points d’eau avec une météo aussi chaude. Pour notre part, on ne comprendra jamais pourquoi ces points restent très souvent aussi compliqués dans les événements français alors que partout en Europe ce n’est absolument pas le cas.
Au final, on gardera surtout de très bons souvenirs d’une édition qui marque le début d’une nouvelle étape pour le festival malouin et on prend d’ores et déjà rendez-vous pour la prochaine édition.
Tous nos articles sur la Route du Rock 2025 ici
La Route du Rock Collection Eté a eu lieu du du 13 au 16 août à St Malo et au Fort de St Père

Bonjour et merci pour ce retour ultra-détaillé sur cette nouvelle édition de la route du rock, on la revis en vous lisant!
Comme vous avez l’air bien renseignés, est-ce que vous sauriez pourquoi le partenariat de la RdR avec Arte n’a pas été reconduit cette année?
Et sinon est-ce que vous connaissez l’histoire de la cassette pirate, le logo actuel de la Route du Rock?
Pour le logo avec la cassette pirate, ils ont chipé celui de la campagne antipiratage britannique « home taping is killing music », lancée en 1981 par la British Phonographic Industry. Le logo était imprimé sur les pochettes intérieures de plusieurs labels. Il a été détourné pour des t-shirts dans les années 90’s, on en trouvait à Camden notamment.