Comme tous les ans, dès le début de l’été, chacun.e disserte autour de la programmation de la nouvelle édition de La Route du Rock. Cette année, le plus mal(ou)in des festivals aura lieu du 13 au 16 août et se partagera une fois encore entre le Fort St Père dans les terres, la plage Bon Secours et la Nouvelle Vague à St Malo. Ça fait un paquet d’étés qu’on prévoit, comme beaucoup, nos dates de vacances en fonction de celles du festival. Entre embruns, coups de soleil et cirés (on est des vieux de la vieille), le festival allie en effet comme chaque année une programmation travaillée et bien souvent enthousiasmante. On vous la détaille en deux longs (!) morceaux (comme deux faces d’un vinyle ou d’une K7, pour rester fidèles au logo des pirates malouins). On poursuit avec la face B mais on vous laisse choisir votre format en espérant vous y retrouver cet été.

Pulp : Who wants More ?
Parmi les premières annonces de noms de la programmation de cette nouvelle session de la Route du Rock été, celui de Pulp a été celui qui a fait battre un peu plus vite l’indie coeur de nombre de fidèles de l’événement. Que vous soyez un ou une fan hardcore de la bande de Sheffield ou pas, le retour du groupe dans le Fort sera certainement un des points forts de cette édition.
Au mitan des années 1990, les guitares cradingues et les rythmiques puissantes du grunge américain (Nirvana, Soundgraden, Mudhoney...) commencent à décliner dans l’actualité musicale suite, entre autres, au traumatisant suicide de Kurt kobain. Le Royaume-Uni va alors en profiter pour lancer une vague de groupes actualisant avec talent l’héritage de la pop mélodique des années 60/70 dans le sillage de formations comme The Smiths ou The Stone Roses. Les « big four » de cette déferlante brit pop, furent Oasis, Blur, Suede et… Pulp pour lesquels on garde un attachement tout particulier.
Dans son autobiographie, Jarvis Cocker, charismatique leader de Pulp explique avoir écrit à 18 ans un plan pour devenir célèbre en une dizaine d’année. On n’en connaît pas la teneur exacte mais on sait que s’il a bien atteint son objectif, il ne s’est pas déroulé sans accroc ni conséquences. Cocker est un ado filiforme et élevé par une mère seule car abandonné par un son père parti en Australie pour éviter de payer la pension. Pour augmenter son potentiel de séduction des filles, il forme Pulp à 15 ans avec ses camarades de collège de la ville post-industrielle de Sheffield au nord de l’Angleterre. Même si la maquette d’une de leurs chanson est repérée par l’éminent animateur de radio londonien John Peel, rien ne se passe et à la sortie du lycée ses camarades lachent Cocker pour étudier et voilà Jarvis qui se retrouve donc à bosser au marché aux poissons local. Le bonhomme étant tétu, il reforme une nouvelle formation avec laquelle il parvient à l’arrache à enregistrer un premier album It en 1983 marqué par l’influence de la folk sombre et ironique de Leonard Cohen et où son chant est encore très approximatif. Pendant une dizaine d’année, le groupe va subir une poisse aussi constante que tenace. Juste avant la sortie de leur second disque ample et gothique Freaks, Cocker se jette par une fenêtre pour impressionner une fille et devra rester de longs mois dans un fauteuil. Parti à Londres étudier le cinéma au St Martin’s College, le groupe manque bien de péricliter mais revient avec Separations un troisième disque mélangeant audacieusement acid house et disco-cabaret et sur lequel Cocker montre enfin l’ampleur de ses talents de paroliers et d’interprète. A son grand désespoir, leur label d’origine refuse pourtant de le sortir et c’est finalement les Rennais de Rosebud qui diffuseront le disque.
La reconnaissance du grand public ne viendra finalement qu’en 1994 avec His’n’Hers. Sur cet album somptueusement singulier, Cocker peaufine son personnage de looser sentimental dont il décrit les pathétiques aventures avec crudité, cruauté et une désarmante autodérision. Quelque part entre la mélancolie opératique de Scott Walker, l’outrance glam rock, les ritournelles pop synthétique des années 80 et une tradition cabaret anglaise flirtant avec le ridicule, Pulp trouve enfin une identité à la fois hors-norme et fédératrice.
Le succès populaire va se confirmer avec Different Class (1995) dont les imparables tubes Common People et Disco 2000 deviennent instantanément des classiques de la culture anglaise. Cocker a enfin atteint son objectif mais il reviendra avec une lucidité frappante dans l’ample This Is Hardcore (1998) sur les revers de cette célébrité chèrement acquise. Le groupe va alors sombrer dans des disputes internes qui vaudront une sortie très compliquée pour leur We Love Life (2001) composé et enregistré dans la douleur juste avant leur séparation officielle.
Jarvis Cocker entamera alors une carrière solo dans laquelle il laissera libre cours à sa fascination pour Serge Gainsbourg et la pop française. Pulp se reforme pour quelques concerts entre 2010 et 2013 mais il faudra attendre 24 ans avant que le groupe ne retourne en studio. Galvanisé par le retour du public sur ses nouveaux morceaux durant leur tournée de 2023 (notamment le très beau The Hymn Of The North), le groupe s’enferme en studio, compose une quinzaine de titres en trois semaines et en rassemble onze sur More sorti tout juste en juillet 2025 et dédicacé à leur bassiste Steve Mackey décédé tragiquement deux ans plus tôt. A la surprise générale, y compris la leur, l’album est une grande réussite éclectique mais totalement cohérent et toujours pimenté par l’humour cruellement lucide qu’on adore chez eux. Pulp est de retour et ils sont en grande forme. Etes-vous prêt.e.s à fêter ça avec eux ?
Leur seule date en France, ce sera le vendredi 15 août à La Route du Rock et on parie sans trop de risque que ce sera un des grands moments de cette édition.
Suuns : Que reste-t-il du soleil ?

Dans la famille retour inattendu au Fort, on retrouvera également les Montréalais de Suuns; une nouvelle qui éveille des sentiments ambivalents dans notre équipe. Nous avons en effet des souvenirs marquants de leur remarquable premier album Zeroes QC (2010), des tout aussi intenses Images du futur (2013), Hold/Still (2016) et Felt (2018) mais aussi de leur collaboration avec Jerusalem In My Heart de 2015 (tout ça sorti sur le label Secretly Canadian). On se souvient aussi très bien de leurs quatre passages malouins remarqués et remarquables. Ambiances d’apocalypse glacée, tendues de noirceur electro-pop, sombres et tétanisées : les morceaux de Suuns étaient alors des sommets de rock malade et blafard, d’électro vénéneuse et de post-punk obsédant. En live, les Suuns n’hésitaient pas à délivrer des sets exigeants, ne cédant en rien à la facilité, et osaient les sonorités dissonantes. Leur groove ralenti, les textures magmatiques qui affleurent sous la lave du chant susurré de Ben Shemie, et cette tension à la limite, toujours, d’avant l’explosion faisaient des concerts des Canadiens un grand moment de rock distordu, malade.
Depuis 2021, le groupe a signé sur le label Joyful Noise Recordings et opéré une mue qui ne nous a guère convaincu. Plus apaisés, plus éthérés, leurs albums The Witness (2021) et The Breaks (2024), montrent certes une volonté de la bande de ne pas faire de sur place mais nous laissent un peu de marbre avec un univers plus proche des expérimentations planantes de Radiohead. Deux disques ambitieux et agréablement déconcertants mais qui manquent cruellement de tension à notre goût. Reste maintenant à voir ce que tout ça va donner en live. Nous guetterons ce moment avec circonspection mais avec une curiosité certaine.
M(H)aol : ça va faire mâle !
M(h)aol (ça se prononce « male » avec ironie et un accent irlandais) est un groupe punk féministe et intersectionnel basé entre Dublin, Belfast et Londres. Remarqué avec leur tonitruant EP assez clairement intitulé Gender Studies (2021) puis avec leur tout aussi explosif premier album Attachment Styles (2023), le groupe reprend avec classe le flambeau d’un noise punk rageur, hypnotique et dissonant en y injectant des textes revendicatifs dynamitant sans tourner autour du pot la culpabilisation des victimes de violences sexuelles, l’étroitesse d’esprit ou encore le machisme trop ordinaire. En mai 2025, la formation a sorti son second album Something Soft avec quelques grands bouleversements au programme. En premier lieu, le disque n’est plus autoproduit, mais sort sur le renommé label Merge Records. De plus, le groupe passe de cinq membres à trois avec les départs de la bassiste Zoe Greenway et surtout de la frontwoman Róisín Nic Ghearailt. C’est la batteuse Constance Keane qui prend le relais derrière le micro toujours accompagné de Jamie Hyland (basse et production) et Sean Nolan (guitare).

Mené sur un rythme moins frénétique que le précédent, mais plutôt construit tour à tour comme une bombe à mèche lente ou comme un cauchemar glacé dont on peine à se réveiller, le disque retrouve un son bien abrasif et un amour des paroles poisseuses, répétées jusqu’au malaise. Vocalement, Constance est moins dans la puissance et l’expressivité que Róisín mais elle réussit à en faire un atout en jouant sur la retenue et l’intériorité ce qui fait merveille sur (entre autres) le morceau Pursuit dans lequel elle répète en boucle les pensées d’une femme suivie lors d’un trajet nocturne. Pointant avec férocité l’absurdité de la vie numérique sur You are Temporary, Internet is forever ou dégommant la condescendance que subissent encore trop souvent les musiciennes sur Snare, M(h)aol prouve que ces changements n’ont pas entamé son acuité à appuyer fort là où ça fait mal. Plus varié, plus aventureux, mais toujours aussi direct et explosif, ce second disque marque donc une nouvelle étape convaincante pour le groupe. Chaque titre semble taillé sur mesure pour la scène, ce que nous a confirmé haut la main leur prestation en juin au Pies Pala Pop festival (malgré un rythme un peu haché qui freinait un peu leur montée en puissance, mais on pinaille).
Porridge Radio : la fausse fin ?

On retrouvera également une des plus belles figures de la scène indépendante anglaise : Porridge Radio. Bien que Dana Margolin ait annoncé au printemps que leur ultime ep serait le dernier, Porridge Radio allonge encore sa tournée d’adieux et jouera à la Route du Rock (mais a aussi des dates prévues jusqu’en décembre ?). On ne sait donc plus que penser de cette fin annoncée qui s’éloigne constamment.
Déjà dix ans que le quatuor s’est formé au cœur de la foisonnante scène de Brighton à l’initiative de la chanteuse Dana Margolin. La bande a développé au fil de nombreux singles et de quatre albums un indie sadcore aussi mélancolique que personnel. Avec un sens mélodique peu commun et un art consommé de l’équilibre entre abrasivité et douceur amère, le groupe compose un univers singulier au charme délicieusement vénéneux. Leur troisième album Every Bad sorti en mars 2020 chez Secretly Canadian a été l’occasion d’une impressionnante montée en puissance. Avec ses textes au vitriol, sa grande variété et ses compos aussi irrésistibles que retorses, le disque ne manque pas de charme.
Leur grande forme de composition a été confirmée par Waterslide, Diving Board, Ladder To The Sky sorti en mai 2022 et plus récemment avec l’écorché Clouds in the Sky They Will Always Be There for Me en 2024 qui a collé les poils à tout le monde. Malgré le charisme et la totale implication scénique de sa frontwoman Dana Margolin, nous avions été un poil frustré.e.s par un set manquant de piquant en novembre 2021 sur la scène club à l’Antipode, mais nous avions aussi été impressionné.e.s par l’assurance dont avait fait preuve la bande lors de leur prestation à la Route du Rock d’août 2024. On gage que ce sera de nouveau le cas pour cette quatrième rencontre. On en est d’autant plus sûr que leur dernier EP The Machine Starts To Sing tout juste sorti en février 2025 est une merveille de sensibilité. Nous serons donc ravi.e.s de leur dire au, encore une fois.
Tropical Fuck Storm, tempête ou accalmie australienne ?
Nous avons d’abord connu le chanteur/guitariste Gareth Liddiard et la chanteuse/bassiste Fiona Kitschin au sein d’une des plus épatantes formations des années 2000 : The Drones. Formé à Perth, le groupe a, entre 1997 et 2016, peaufiné au fil de six albums (dont l’immense I See Seaweed en 2013) un univers musical entre swamp rock opératique et ballades punk abrasives aussi singulier que fascinant. Quand l’aventure s’arrête en 2016, nos deux complices continuent d’enregistrer des morceaux sous le nom de leur label Tropical Fuck Storm Records. Ce nouveau combo est complété en 2017 avec Lauren Hammel à la batterie (High Tension) et Erica Dunn (Mod Con, Harmony et Palm Springs) à la guitare, aux claviers et à plein d’autres trucs. Le duo présente le projet à ses nouvelles recrues avec un pitch limpide « To do some weird shit » (Pour faire des merdes bizarroïdes). Le quatuor va en effet prolonger l’aventure The Drones en reprenant son intensité tout en s’affranchissant des genres pour explorer des territoires encore plus expérimentaux.

Le résultat est un merveilleux chaos distillé au long de cinq premiers albums génialement foutraques : A Laughing Death in Meatspace (2018), Braindrops (2019), Deep States (2021), Goody Goody Gumdrops (2023) précédé du 5 titres Submersive Behaviour la même année. S’y culbutent avec une férocité remarquable collages imprévisibles, sonorités méchamment vrillées, chants ayant une horreur pathologique du tiède, odyssées ultra-sensibles et morceaux sadiquement déstructurés… Un tel maelstrom ne va évidemment pas sans haut et bas mais les fulgurances y sont tellement foudroyantes qu’on en oublie vite les rares temps en creux. Malheureusement pour la bande, Fiona Kitschin est tombée malade et le quotidien du groupe a forcément été impacté les quelques dernières années. Pour autant, le groupe, sa co-fondatrice allant mieux, a remis le couvert cette année pour un nouvel album Fairyland Codex (Fire Records) à l’artwork toujours aussi criard et surchargé, mais aux sonorités moins extrêmes. La miraculeuse radicalité de la musique de Tropical Fuck Storm s’y décline tout autrement. Mais en écrémant un peu les éléments disparates qui vrillaient auparavant leurs compos, les Australien.nes ne perdent en rien de leur acidité ni de leur anarchique verve, tout en donnant des atours plus calmes à leur mélancolie. On avait particulièrement apprécié leur concert à l’Antipode à l’automne 2022. On est donc ravi.es de les retrouver à la Route du Rock tant on est confiant.es dans leurs capacités à dynamiter leurs compos d’une énergie déjantée sur scène.
Yard Act élargit sa palette

Bien moins déjanté et bricolé que nos glorieux.ses Australien.nes, le quatuor formé par le chanteur James Smith, le guitariste Sam Shipstone, le bassiste Ryan Needham et le batteur Jay Russell s’apparente davantage à une success story dans la sphère indie rock britannique que nos tempêtueux.ses Australien.nes. La faute à la sortie d’un premier album efficace qui avait affolé tous les radars en 2022, The Overload (Island) aux riffs enthousiastes et au flow sautillant, narrant avec une certaine ironie et non sans humour la brutalité dévastatrice du capitalisme post Brexit et la résignation. L’album de Yard Act ne manquait certes pas de charmes en proposant une astucieuse synthèse entre Pulp et les Beasties Boys, tout en insufflant à ses morceaux un groove inattendu, le plus souvent porté par des samples malins. Une première venue à la Route du Rock la même année, malgré un set un poil déséquilibré perdant un temps de son mordant initial, aura confirmé que les quatre compères ont de la ressource et réussissent à relancer leur concert avec quelques titres bien sentis. Un live qui aura pour nous tout autant validé le potentiel des quatre gus de Leeds.
On les a retrouvés deux ans plus tard avec un nouvel album, Where’s my Utopia? à l’artwork aussi coloré que désenchanté (la planète crame, soyons en sûr.es). Produit par Remi Ka-baka Jr (Gorillaz), l’album se fait plus ludique et varié encore dans son instrumentation. Assumant leurs goûts divers et variés (de la funk au hip hop en passant par la pop et les cordes version Philly sound), naviguant de morceaux qui évoquent tout autant Beck (Petroleum) que Jarvis Cocker ou les Beastie Boys donc (Down by the stream), télescopant les styles, de rythmiques disco (Dream job) en soli de guitares, sans oublier la pop très produite toute basse en avant (avec Katy J. Pearson pour When the Laughter stops), du slam sur une rythmique électro (A vineyard for the north), ou des chorales en veux-tu en voilà. Bref, les Yard Act quittent le costume étriqué qu’on avait cousu pour eux et se ré-inventent plus divers que jamais, sans perdre pour autant l’auditeur.trice, toujours guidé.e par la voix grave et les histoires mordantes de James Smith. On est donc plus qu’impatient.es de découvrir comment les Britanniques choisiront d’inclure ces nouvelles directions en live.
Seda Bodega, prince de l’hyper pop
Dans un tout autre style, Seda Bodega viendra proposer son univers tout aussi varié avec une proposition audio-visuelle, le live Unadulter8, dont on ne sait pas encore grand chose et qu’on est bien curieux.ses de découvrir. Le garçon a seulement expliqué qu’il « compos(ait) tellement de musique qu'(il) n’a jamais l’occasion de partager, (qu’il a) senti le besoin de changer ça. (Il a) alors conçu ce nouveau spectacle avec » le compositeur et artiste visuel Christopher Royal King, intégrant « de nouvelles collaborations, des montages personnels, des trucs que vous connaissez déjà, le tout avec des visuels incroyables de Chris. » On en saura donc plus en live.

Mais pour rappel, l’Irlando-Écossais-Chilien est producteur, pour d’autres (Björk & Rosalía, Caroline Polachek, Shygirl, Oklou et on en passe), et pour lui-même. Il a ainsi produit deux premiers albums solo d’une avant-pop clubbing, Savador, d’abord, abrupt et introspectif en 2020 puis Romeo, sorti en 2021 sur lequel on retrouve Charlotte Gainsbourg et Arca en invitées et sur lequel Salvador Navarette, de son vrai nom, continue de décliner sa vulnérabilité psychique sur une électro breakée, très à l’image de ce que le garçon produit sur Nuxe, le label qu’il a co-fondé avec la rappeuse londonienne Shygirl et la productrice et chanteuse française Coucou Chloé (Seda Bodega et Coucou Chloé se réunissent même sous le nom de Y1640). Son dernier album en date, Dennis, paru l’an dernier sur Ambient Tweets est à la croisée d’une électro chromée, de l’indie rock et d’une hyper pop qui brille dans le noir. Voix glitchées, déformées par la synthèse numérique, nappes brumeuses et rythmiques electro sans pied : Seda Bodega navigue dans un rêve éveillé et nous invite à l’accompagner dans cet état entre deux mondes. Nul doute que l’immersion visuelle devrait encore en renforcer les effets…
Trentemøller, enfin le Nord
C’est avec un tonitruant « Enfin ! » qu’on a appris la venue du danois Anders Trentemøller à cette Route du Rock 2025. Nous guettions en effet l’occasion de voir le bonhomme en live depuis de nombreuses années et avec une fébrile impatience.
Trentemøller © Philippe-Mazzoni
Depuis deux décennies, Trentemøller a bâti au fil de sept albums envoûtants, de maxis redoutables, de compils élégantes et de remixes de grande classe, un univers fascinant et hautement attachant. Ayant fait ses débuts dans la scène house de Copenhague et auteurs de titres de clubs joués par excusez du peu Alex Gopher, Laurent Garnier ou Etienne de Crécy, sa musique évolue radicalement au milieu des années 2000 avec The Last Resort, un premier album sorti en 2006 chez Poker Flat Recordings qui reste un de nos disques favoris de tous les temps. Enfin libre d’exprimer toutes ses envies, il y déploie avec une ampleur saisissante son amour pour les basses texturées et les ambiances vastes et mystérieuses.
Ce coup d’éclat a été suivi par une discographie intégralement sorti sur le label In My Room Records et se renouvelant à chaque étape sans jamais perdre de son inspiration. Le tonitruant Into the Great Wide Yonder (2010) élargit les territoires explorés en inaugurant aussi les invités vocaux qui vont faire notre bonheur au fil des disques suivants. Sur le tout aussi fantastique Lost de 2013, on retrouve ainsi sur le bouleversant The Dream la tant reggrettée Mimi Parker et Alan Sparhawk de Low mais aussi Jana Hunter de Lower Dens, Jonny Pierce de The Drums à contre emploi ou encore Kazu Makino de Blonde Redhead… Après un tel déferlement d’invité.e.s, il ressert le propos avec Fixion en 2016 plus proche de la formation live avec laquelle il évolue et proposant une relecture merveilleusement subtile du meilleur de la pop sombre des années 80. Une démarche qu’il reprend et paufine encore sur Obverse en 2019 et Memoria en 2022. Pour son Dreamweaver en 2024, il crée cette fois un album en collaboration avec la chanteuse islandaise Disa qui l’accompagne sur scène. Comme sur chacun de ses disques précédents, le monsieur réussit l’exploit d’avoir un son obsessionellement travaillé sans jamais diluer l’émotion dans l’excès. Avec une telle abondance de morceaux monstrueux et une expérience live aussi impressionnante, on fait le pari que le concert sera un grand moment de célébration du pouvoir de la musique à nous rassembler. On vous donne rendez-vous au premier rang en tout cas.
Maria Sommerville, du Connemara à la lune
Maria-Somerville © Cait-Fahey
L’irlandaise Maria Somerville anime avec talent le très renommé Early Bird Show sur NTS Radio où ses sélections matinales vont de l’ambient et du shoegaze à des chansons traditionnelles. Elle a de plus sorti deux albums autoproduits : The Man Called Stone In My Shoe et All My People en 2018 et 2019, et plus récemment Luster sur le prestigieux label 4AD.
Très attendu après ses deux reprises très réussies de Seabird d’Air Miami et de Kinky Love des Pale Saints publiées sur les compilations du label, ce nouvel album n’a pas déçu. Avec ses nappes cotoneuses et ses ambiances délicates évoquant aussi bien Cocteau Twins que des formations shoegaze comme Slowdive. Dans ce disque d’absence et de coeur brisé, parfaite bande son d’une balade cinématographique dans les terres sauvages où il a été composé, le soleil perce parfois les nuages mélancoliques avec quelques envolées plus pop comme Garden ou Stonefly. Malgré cela, l’album reste un disque où il faut accepter dans la minutie des détails et des textures de se perdre pour en apprécier les beautés. Comment cette broderie sonore passera-t-elle sur la petite scène en ouverture du dernier jour ? On espère bien que la beauté lunaire de cette musique nous frappera en plein coeur.
Fine, folk du futur
Fine © DR
L’autre danoise de l’édition, ce sera Fine. Fine Glindvad Jensen est une auteure-compositrice-interprète et productrice danoise, qui a été chanteuse dans le groupe electro pop Chinah, qui a collaboré avec Sonne dans un projet nommé Coined, mais aussi co-écrit des chansons pour les stars de la K-pop NewJeans. En solo, elle a sorti sous le nom Fine, un premier album Rocky Top Ballads, chez Escho en 2024.
Mélangeant guitares fragiles, samples et instruments traditionnels, le disque propose des vignettes éthérées et délicates. Une musique chargée du souvenir des retournelles blue-grass que jouait son père sur son banjo mais qui porte aussi une déliciieuse part de mystère. Son univers sensible et envoutant devrait ravir les fans d’Hope Sandovall et, même si nous avons un petit doute sur sa capacité à occuper la grande scène, nous attendons sa prestation avec une sincère curiosité.
Biche : l’art d’attendre
Biche © Greg-Ponthus
Autre groupe qui aura la rude tâche d’ouvrir le bal, les parisiens de Biche démarreront donc la soirée du vendredi. En 2019, le groupe mené par Alexis Fugain (oui le fils de…) avait offert à la scène hexagonale une belle bouffée d’air psychédélique avec La Nuit des Perséides. Dans la lignée de Forever Pavot ou de Fred Pallem, le groupe y excellait à raviver des ambiances 60s en y injectant tour à tour un groove malicieux ou une indolence réveuse. Il aura fallu attendre cinq longues années pour entendre son successeur. Le disque s’appelle B.I.C.H.E. (pour Brève Interrogation sur les Cycles Humains Eternels) et il est sorti en février 2025 chez ça va sound.
L’album commence malicieusement sur ses paroles : ‘Le temps passe vite quand on y pense. Au mieux, il faudrait ne plus y penser ». Une façon de faire le lien mais aussi de dire qu’on passe à autre chose pour un disque plus électro pop et personnel que le précédent. Biche simplifie le propos et y gagne en limpidité et en efficacité. On pense au Katerine des années 90, à nos chouchous de Montgomery et bien sûr à Stereolab et ce n’est pas pour nous déplaire. Ces onze titres parfaitement tenus et regorgeant de déliceuses surprises devraient faire merveille en live et ce, d’autant plus, qu’ils seront accompagnés sur scène par Margaux Bouchaudon, chanteuse et compositrice du groupe En Attendant Ana.
Camilla Sparkss, l’étincelle qui met le feu aux poudres
Camille-Sparksss © Roger-Weiss
Parmi les artistes, qui clotureront les soirées au Fort par des aftershows, nous avons bien entouré en rouge le nom de Camilla Sparksss. Barbara Lehnhoff de son vrai nom est une musicienne suisso-canadienne d’électro-noise pop et aussi artiste visuelle. Elle est également une des co-fondatrices des épatants Peter Kernel avec Aris Bassetti. En parallèle, elle a donc développé depuis 2014, un univers hautement singulier et ravageur. Elle y mèle beats ravageurs, hurlements rageurs, darkwave, noise et expérimentations en se foutant bien des conventions et des limites de styles. Elle a ainsi enchainé le sauvage For You The Wild en 2014, le tout aussi ravageur Brutal (qui a été remixé brillament par Fakear, Rebeka Warrior ou Dälek) et l’étonnant Lullabies en 2023 regroupant des comptines pour adultes incluant une animation pour chaque morceau. Elle a aussi multiplié les EP et les collaborations avec A Place to Bury Strangers, Alec Ounsworth (Clap Your Hands Say Yeah) ou Eva Geist. Inclassable, insaississable, la dame n’est jamais là où on l’attend mais on peut être sûr.e que sa prestation sera une performance qui ne devrait laisser personne indifférent.
Nono Gigsta, le retour aux origines

Après son dj set sur la plage Bon Secours le même jour à 13h30, les Rennais.es (et les autres !) seront ravi.es de retrouver à nouveau Nono Gigsta (aka Gigsta autrefois, mais deux projets britanniques portaient déjà ce nom) derrière les platines pour un set tout en finesse et en éclectisme dont elle a le secret le vendredi soir. Les fidèles auditeur.trices de Canal B se souviennent de ses émissions passionnées au long cours (Track/narre) les vendredis soirs autour des musiques électroniques, tout comme de ses dj sets par ici et (bien) plus loin, toujours de haute tenue. Désormais installée à Berlin, la native de Belgique, qui autrefois habitait par ici, continue de cumuler les casquettes : DJ, productrice, promotrice de soirées, animatrice radio, créatrice de fanzines (sans oublier la recherche universitaire), Nono Gigsta continue de semer la bonne musique, que ce soit par le biais de son émission sur Cashmere Radio, Fictions, ou par ses dj sets pointus et particulièrement bien sentis. Nul doute que pour cet aftershow, ce passage de la nuit à l’aurore devrait se trouver magnifié par ses sélections
Curses : Attention aux malédictions !
Curses © Mila-F
On termine avec un autre groupe invité pour cloturer les soirées : Curses. Basé à Berlin, le duo formé par Luca Venezia au chant et à la guitare, et Dame Bonnet à la basse mélange les éléments sombres et romantiques de la pop des années 80 avec l’énergie percutante de la musique électronique. Le groupe a sorti deux albums chez Dischi Autunno, mais aussi plus récemment un troisième LP Another Heaven en 2024 chez Italians Do It Better.
On avoue ne pas être très convaincu par un univers gothique qui manque de personnalité et sent un peu trop le réchauffé pour nous. On jettera tout de même une oreille pour voir si cela prend plus forme sur scène.
Pauline Gompertz

On finit cette longue présentation avec l’ultime artiste programmée en aftershow du festival. Après son dj set sur la plage bon secours le samedi (à 13h30), Pauline Gompertz reprendra en effet les platines au Fort st Père cette fois-ci. Son objectif : vous emporter dans ses méandres musicaux jusqu’aux premières lueurs de l’aube. En plus de son activité de dj, la Finistérienne de naissance s’occupe également de la programmation d’Askip, espace d’exposition et bar associatif nantais. L’artiste plasticienne qui travaille par ailleurs autour du corps par le biais de vidéos et installations sous-tendues d’ironie s’emploie donc aussi à parler aux corps vivants des danseur.euses et se promet de vous faire danser sur ses sélections techno, break et bass music. Une immersion électronique des plus incarnées pour finir cette édition de la Route du Rock en beauté.
Si vous êtes venu.e.s à bout de nos deux généreux pavés, vous avez maintenant tous les éléments en main pour les quatre journées de cette nouvelle Route de Rock. On s’y retrouve très vite avec comme d’habitude nos revues de détails par journée, nos photos et nos reports à chaud durant tout le festival.