L’épatant festival Pies Pala Pop de l’association Des Pies Chicaillent revenait au Jardin Moderne les 12 et 13 juin 2025 pour une cinquième édition toujours aussi inspirée, aventureuse, pétillante, radicale, fédératrice… On revient en détails sur la première soirée du vendredi 12 avec Karaocake, Ebby, Dana Gavanski, Good Flying Birds, Dame Area, et Vítí et Land aux platines.

Depuis 2016, la belle bande de l’asso Des Pies Chicaillent s’ingénie avec une énergie réjouissante à pimenter les scènes rennaises les plus incongrues avec de savoureuses petites touches d’indie pop/rock frondeuses. Découvertes, pépites, légendes… l’asso a l’esprit large et aventureux. Leurs soirées ont, de plus, toujours le petit supplément de chaleur humaine et de passion qui les rend hautement sympathiques. Tout ce bel esprit est fort logiquement concentré dans leur épatant Pies Pala Pop Festival au Jardin Moderne. La cinquième édition de l’événement qui a eu lieu les 12 et 13 juin 2026 a, de nouveau, été un pur bonheur. Ambiance et accueil ultra-chaleureux, jauge au confort parfait, scène extérieure toujours aussi agréable, programmation parfaite, on commencerait (presque) à être à court de superlatif tant l’événement nous propose la quintessence de tout ce qu’on aime et défend. On démarre nos comptes-rendus, entousiastes, vous l’aurez compris, par un vendredi 12 juin dont on garde de très bons souvenirs.

Nous avons de nouveau eu le bonheur de collaborer avec Yann et PM de Canal B sur un plateau radio en direct du Jardin Moderne. Au programme du Grand Tout de ce vendredi 12 juin 2026 : aucun souci technique, Dana Gavanski, Karaocake, Good Flying Birds, Dame Area et un beau lapsus de notre part. C’est à écouter par là
Belle ouverture du bal par Karaokake

Du soleil, une équipe d’organisateurs.trices aussi chaleureux que bienveillant.es (Des Pies Chicaillent, la joyeuse bande aux commandes du festival) qui draine un public à leur image, des copain.es et Karaokake en guise d’entrée en matière de cette cinquième édition du Pies Pala Pop : on n’aurait pu rêver beaucoup mieux. Parce que Camille Chambon (aka Karocake, à la compo, au chant et au Casio), désormais rejointe par François Virot (batterie maligne et inventive et chœurs) et Charles Virot (impeccable bassiste) ont définitivement ce qu’il faut de magie dans les doigts (et dans les oreilles !) pour faire de ce premier concert du festival une réussite de bout en bout.

Après une longue pause depuis ses deux premiers albums sortis chez Clapping Music et Objet disque (Row and Stiches, 2010 et Here and now en 2017) -parce que la vie-, Camille Chambon a retrouvé le plaisir de la composition et des arrangements avec son complice de toujours (s’il ne faisait pas partie du projet jusque-là, François Virot avait joué avec elle derrière les fûts au tout début). Et c’est ce nouvel album pour l’essentiel (Take at all, prévu à l’automne chez Another Record et Tandoori Records en France) que les trois vont dérouler dans nos oreilles avec autant d’humilité que de classe. Rien de tapageur ici, à l’image du très beau Per te -au titre italien mais chanté en anglais- déjà mis en ligne.

Mais du talent, discret et sûr, à revendre. Des mélodies qui s’entremêlent aux voix et au Casio, tout en même temps douces, mélancoliques, chaleureuses. Des chansons toujours étonnamment évidentes sans jamais être simplistes. Et un équilibre merveilleusement subtil trouvé entre les trois musiciens : une basse ample et profonde, les voix de Camille Chambon doublées par les chœurs souples et aériens de François Virot, les sonorités profondément organiques de la batterie dialoguant avec les grains vaporeux du Casio… Ajoutez l’attention délicate portée au son dans son ensemble avec des silences qui permettent la résonance, la variété des timbres de la batterie (un tom à moitié recouvert d’un tissu, bongos…) qui ajoute encore à l’inventivité du jeu respectueux de François Virot et vous comprendrez que progressivement le public se laisse gagner par la découverte de ces nouveaux morceaux et la magie de l’instant. Comme si l’azur du soir ne suffisait pas, les trois ont rajouté du soleil dans les oreilles de tout un public désormais dans les meilleures dispositions pour la suite de la soirée.
Sous le charme de Dana Gavanski

Ça tombe bien, c’est Dana Gavanski et sa voix chaude et lumineuse qui suivent (même si une musicienne qui reprend I Talk to the wind du Roi Crimson a déjà toute notre attention). La jeune femme, née à Vancouver de parents serbes et désormais installée à Londres a déjà sorti pas moins de trois albums sur Full Time Hobby (Yesterday is gone en 2020, When it comes en 2022, Late Slap en 2024) précédé d’un premier recueil en 2017 Spring Demos, et mène en parallèle une carrière de musicienne et de créatrice de bijoux. C’est donc ses plus récentes gemmes musicales (pardon, c’était facile) que la fan d’Eliott Smith va faire étinceler aux oreilles des festivaliers.ères.
Si elle se présente sur scène en formation réduite avec juste sa guitare et son batteur Jack qu’on retrouve sur son dernier ep Again Again– (difficile économiquement de tourner en grand nombre) et jouera de ce fait essentiellement ses nouveaux titres (les chansons du dernier album perdraient de leur sens avec une instrumentation minimaliste nous a-t-elle expliqué juste avant), l’envoûtement n’est pas moindre ! La faute, sûrement, à sa voix magnifique (un mélange entre Cate Le Bon, Aldous Harding et Weyes Blood, excusez du peu) qui attrape directement au cœur tout un chacun.e devant la scène baignée de soleil.

Bien qu’un poil perturbée par une araignée qui se balade autour de son micro et qu’elle confie avoir craint d’avaler (!), Dana Gavanski délivre un set particulièrement prenant. La jeune femme, assise, s’accompagne d’accords grattés doucement sur sa guitare demi-caisse Epiphone, sans en faire résonner toutes les cordes, laissant les timbres s’accorder au mieux à son chant. Un accompagnement simple, mais expressif, rehaussé par le jeu particulièrement habile de son batteur qui sait aussi faire taire ses fûts pour simplement souligner d’une maracas les subtilités vocales de Dana Gavanski. Même seule (le batteur s’éclipse le temps d’un titre), la magie opère (malgré les bavardages d’aucun.es qui manquent un peu de discrétion). Dana Gavanski qui propose ce soir presque exclusivement de nouvelles chansons composées cette année (hormis un titre de Late Slap et un autre issu de When it comes) finit même son set avec une montée en intensité particulièrement prenante avec deux derniers morceaux qui finissent de gagner l’attention suspendue de tout un public.
Ebby, les meilleures lettres de l’alphabet

Après le soleil, c’est un magnifique coup de frais qui arrive de Rotterdam avec Ebby, un projet qu’on attend avec une très grande impatience dans nos rangs. D’abord parce qu’on y retrouve Doortje Hiddema qu’on avait adorée ici même il y a deux ans sur la même scène avec Sacrificial Chanting Mood (avec Alicia Breton Ferrer) mais également Michiel Klein qu’on avait tout autant apprécié aux côtés de Lewsberg au même endroit en 2022. Bref, au fil des dernières années, les Pies Chicaillent nous ont permis de découvrir la passionnante scène de Rotterdam et Ebby, en est une nouvelle incarnation qu’on pressent toute aussi excellente tant on a usé (voire abusé de) leur dernier album en date, abcde. D’abord incarnation solo de Doortje Hiddema sous le nom d’Euroboy (avec un premier album Ok Mum sorti en 2021), le projet a changé de nom (Ebby, donc, si vous suivez) en se transformant en trio, avec Michiel Klein (guitare Yamaha Pacifica de gaucher dans les mains) donc et Casper van der Lans (au centre, à la basse 6 cordes).

Si on est déjà captivé par leur choix de monter sur scène avec trois guitares et juste les programmations rythmiques déjà pas évident évident, leur premier titre Molenvliet construit sur un dialogue de riffs de guitare qui se répondent dans tous les sens nous cueille en quelques secondes. It’s real, I didn’t even tell my friends, répète Doortje tandis que la six cordes de Michiel Klein part dans des délires aussi incongrus que jouissifs, à la juste limite de la dissonance. Parks qui suit se révèle tout aussi immédiatement addictif : un ping pong aux guitares développe une rythmique diabolique, d’abord quasi percussive, mais devenant vite lancinante et répétée jusqu’à l’hypnose. Sur la toile de fond tendue par les six cordes, se greffent alors les dérapages au frein à main de Michiel Klein, le visage impassible et concentré, qui joue plus ou moins de larsens et autres trouvailles soniques du meilleur aloi. Le morceau s’étire encore, les têtes du public dodelinant scotchées par cette rythmique entêtante menée sans faiblir par Doortje et Casper, les oreilles toujours alertes aux accidents soniques fomentés par Michiel. L’explosion d’applaudissements à la fin du morceau sanctionne pour le meilleur une entame de set particulièrement réjouissante.

Les trois ont beau ralentir (temporairement) avec Feathers and Friendship, sans programmation rythmique, avec les trois guitares en version minimaliste, la tension y reste sous-jacente. La suite du set nous permettra, entre autres, d’y découvrir des versions aussi étirées que passionnantes d’Hands like mine (avec Michiel qui gratte les cordes sur l’headstock de sa guitare pour en faire entendre les notes suraiguës) ou d’un Appa Keboe final à la montée inexorable qui voit Doortje Hiddema tour à tour frapper le corps de sa guitare avec son médiator, se balancer lentement de larsens en stridences avec sa robe d’un autre siècle avant de repartir sur un riff machiavélique. Les chansons, qu’elles soient énergiques ou plus calmes, y abandonnent parfois leur fragilité initiale (hormis Lessons in Autonomy qui joue de silences, avec ses notes qui tombent -volontairement- à côté) mais la spontanéité qui les caractérise s’y incarne différemment : dans ce son toujours un poil rêche, ce minimalisme apparent des rythmiques hypnotiques (voire motorik), ou plus loin encore dans un solo à l’os. Ce délicat équilibre qui écorne le beau, le déchire jusqu’au cœur a pour unique boussole la sincérité qu’y s’en dégage. Alors certes, ces morceaux tendus de velours des caves est parfois ardu pour les oreilles moins funambules mais pour notre part, on adhère au set dans son entier.

On y appréciera aussi fortement que les trois ne se cantonnent pas à une formule (les larsens pour Michiel, les accords plaqués pour Doortje) mais échangent les rôles en se moquant des genres (dans tous les sens du terme). Les jeunesses soniques ont encore un bel à venir. Ebby, sans conteste, en est un.
Libérez Good Flying Birds !

La nuit est désormais tombée et il est temps pour les américains de Good Flying Birds de s’envoler sur la scène du Pies Pala Pop. Cette bande de trublions punk d’Indianapolis menée par Kellen Baker a démarré en publiant sur Youtube une série de vidéos en stop motion illustrant des enregistrements sur cassette 4 pistes. Le tout a été compilé sous le nom Talulah’s Tape sorti d’abord par Rotten Apple puis par Carpark et Smoking Room. Plus tôt dans la soirée, il nous racontait sur le plateau Canal B qu’il essayait de composer des morceaux « anti-punk » ou plus clairement « de jolies chansons au ryhtme rapide« . Pour notre part, nous sommes ravis que d’aussi jeunes gens reprennent le flambeau de formations des années 80 qui injectaient de grandes doses de mélodie à leur garage punk. On pense notamment aux écossais de The Pastels, ou aux groupes soutenus par le label K records. On conseille d’ailleurs fortement l’écoute de l’émission La Maison de Disques sur Canal B qui lui est consacré.

Sur scène, on retrouve Kellen Baker casquette vissée sur la tête et Gibson rafistolée au gaffer à la main, accompagné de Susie Slaughter au chant et au tambourin sautillant, de Luke Corvette à la basse et d’Ari Bales derrière la batterie. La bande enchaine avec une belle énergie ses tubes joyeux et vivifiants.

On comprend vite que derrière le côté bricolo de leur premier disque se cache des musicien.ne.s bien aguerris et tout ça est extrémement bien joué (presque trop peut être ?). La section rythmique impressionne avec des petites envolées tortueuses et très plaisantes que n’auraient pas renié les Lemon Twigs. Nous sommes par contre un peu moins convaincus par les solis de guitare de Baker qui se multiplient un peu trop à notre goût. Tout cela ne nous aurait guère géné si’il n’y avait pas eu un plus problématique : les voix. Le très chouette duo vocal Kellen/Susie, qui nous avait tant séduit sur disque est terriblement noyé dans la masse des instruments. Même si cela s’est résolu au fil du concert, ce rééquilibrage arrive trop tard pour que le charme revienne vraiment. Ce concert agréable mais frustrant, nous donne surtout envie de les revoir à leur plein potentiel. On suivra également avec grande attention la suite de leurs aventures discographiques.

C’est déjà la fin de cette belle soirée et il est temps de retrouver La bombe atomique scénique annoncée de ce vendredi : Dame Area. C’est la cinquième fois que nous voyons sur scène le duo italo-espagnol composé de Silvia Konstance et Viktor L. Crux et nous sommes ravis de les retrouver. Ils nous ont mis dedans-dehors à chacune de leur précédente prestation, nous n’avons donc aucun doute sur ce qui va arriver.

Nous ne sommes d’ailleurs pas les seul.e.s puisqu’on a vite compris que c’est aussi l’attente d’une majorité du public qui se presse devant la scène. La frêle silhouette de Silvia Konstance qui s’avance en front de scène, va de nouveau se faire fort trompeuse. Elle nous décoche sans aucun préavis une impressionnante démonstration de présence scénique. Arpentant telle un zébulon possédé avec une énergie sautillante inoxydable les quatre coins de la scène (y compris au cœur du public) tout en clamant ses textes avec une férocité et une puissance saisissante, la demoiselle nous emporte dans le sillage d’un ouragan de rythmes déglingués et de sonorités abrasives. Tour à tour stupéfiante, inquiétante, touchante, ébouriffante… elle entraîne dans son sillage de feu un public qui ne demandait qu’à s’embraser. À peine plus statique, Viktor L. Crux n’est pas en reste et se démène comme un beau diable sur ses machines et percussions, pour nous décocher poing rageur à l’appui des beats savamment abrasifs où l’on sent que chaque vrille sonique est soignée avec un amour maniaque. On note d’ailleurs que la palette sonore du duo s’est remarquablement étoffée. Le set ultra généreux impressionne par son ampleur sonique qui ne tourne jamais en rond malgré leur appétit féroce pour les spirales hypnotiques. La setlist, improvisée comme chaque soir, fait la part belle aux nouveaux morceaux de l’album à venir mais nous offre aussi de somptueuses versions des titres qu’on adore comme Vivo e Credo, La danza del ferro ou l’étourdissant No me cambiarás.

Dame Area donnait ce soir-là son 401ème concert (!). En huit années d’existence, ils se sont forgés une place qui leur permet désormais de jouer sur des scènes du monde entier en compagnie de figures mythiques comme Esplendor Geometrico ou Cabaret Voltaire. Cela ne les a clairement pas empêché de tout donner ce soir-là pour une prestation remarquable de bout en bout. La classe tout simplement.

On termine par un grand bravo au duo Vítí et Land qui a assuré avec classe les ambiançages entre les concerts. Ce duo est composé des deux fines gâchettes qu’on connait bien : Marilyn, du label rennais Ideal Crash, et de Martial, de Les Disques Normal). Visiblement, nous avons une quantité non négligeable de disques en commun. Indie jusqu’au bout des doigts mais jamais snobs, leus sélections nous ont mené de Cola à Stéréolab en passant par Weezer, Mansfield TYA, les Pixies ou encore les impeccables Montgomery. On a donc dansé et chanté à tue-tête sur cette belle collection d’hymnes et on les remercie bien bas pour cette communicative joie.
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