Pour son premier livre, elle n’a pas choisi la facilité. En même temps, ce n’est pas le genre de la maison… Ou du cabinet, devrions-nous dire. L’avocate spécialiste en droit pénal au Barreau de Rennes aurait pu faire comme tant d’autres avant elle. Choisir une affaire où elle tient le beau rôle, seule face à cette « machine à broyer les gens qu’est parfois la justice. » Mais non. Rien de tout cela. Dans Jusqu’au bout du serment, co-écrit avec la journaliste Marie Zafimehy, Gwendoline Tenier raconte une affaire qui prend aux tripes rien qu’à entendre son nom. Le meurtre de Magali Blandin. Cette femme et mère de quatre enfants avait quitté son mari, Jérôme Gaillard, qui ne l’a pas supporté. Il l’assassine et enterre son corps en pleine forêt. Féminicide numéro 23. Année 2021. La pénaliste assure alors la défense de la mère du meurtrier, Monique Gaillard, mise en examen pour complicité de tentative de meurtre par conjoint. Gwendoline Tenier l’accompagnera jusqu’au bout… Au plus loin qu’elle a pu. Jusqu’à organiser ses obsèques après qu’elle et son mari Jean se soient suicidé·es dans leur résidence de la Turballe, quinze mois après celui de leur fils, au centre pénitentiaire de Rennes-Vezin le Coquet.
Dans une société qui oublie souvent que l’avocat·e est là pour garantir le droit inaliénable à être défendu, beaucoup trouveront que défendre l’indéfendable est signe de faiblesse morale, voire de complicité. Gwendoline Tenier le sait mais se raconte sans fausse pudeur. C’est là toute la force du bouquin. Ce qu’elle apporte, ce ne sont pas des circonstances atténuantes. Ce sont les pièces d’un puzzle que l’on refusait d’assembler : la mécanique familiale faite de loyauté, de peur et d’emprise. Les angles morts de la procédure judiciaire, ses coulisses rarement décrites.
Afin d’en savoir plus, huit ans après notre première rencontre, nous nous retrouvons devant son cabinet sous une chaleur étouffante pour un mois de mai. L’adresse n’est plus exactement la même, mais pour le reste, rien n’a changé. La poignée de main est toujours aussi franche, Gwendoline Tenier toujours aussi directe, volubile et enthousiaste.

À la base, Jusqu’au bout du serment n’aurait pas dû exister. Intégrer le cercle restreint des avocat·es-écrivain·es n’était pas dans ses projets. « Je n’avais pas envisagé qu’on puisse me solliciter un jour. C’est peut-être dû à un petit complexe d’infériorité », confesse Gwendoline Tenier. C’est un podcast qui a tout déclenché… Les Voix du Crime, diffusé sur RTL, et animé par la journaliste Marie Zafimehy. « Ce podcast a suscité des réactions auxquelles je ne m’attendais pas, que je ne soupçonnais pas. » Hasard ou destin, la directrice de collection Polar Réel chez les éditions Michalon l’écoute. Quelques mois plus tard, un SMS atterrit sur le téléphone de l’avocate. Le projet d’un livre se concrétise… Mais sous conditions, prévient cette dernière. Si c’est juste pour raconter le dossier à proprement parler, ça ne l’intéresse pas. « Il faut prendre de la hauteur. Sinon, cela reste trop basique. » Avec une exigence assumée sur le fond comme sur la forme. « Je voulais que ce soit ma manière d’expliquer les choses. Que ce ne soit ni policé ni transformé. » Alors, Gwendoline Tenier embarque Marie Zafimehy avec elle aux audiences, au tribunal, jusqu’à ce que les deux voix n’en fassent plus qu’une. Vis ma vie, version littéraire ! Pari gagné. « Les personnes qui me connaissent m’entendent dans ce livre. Même dans les ponctuations de phrases. »
Dès les premières pages, d’ailleurs, le ton est donné. On tranche dans le vif. Gwendoline Tenier avoue noir sur blanc vouloir être une pénaliste reconnue, « incontournable et respectée dans un monde masculin », et une mère solo épanouie. Tout ça en même temps. Sans devoir choisir. « Je n’envisage pas la demi-mesure. Si je m’engage dans quelque chose, c’est pour le faire au mieux. Je n’ai pas d’autre option que de réussir. Je pense que j’ai été élevée comme ça. Ce n’est pas toujours confortable, cela demande beaucoup d’énergie, des concessions aussi. Mais c’est ce qui me définit. Et j’ai voulu très vite que la personne qui me lit sache à qui elle avait affaire. » Dans une société qui valorise l’ambition des hommes et la dénigre chez les femmes en la confondant avec de la vénalité ou de l’arrogance, la rennaise met les pieds dans le plat-riarcat. Ici, on ne s’excuse pas. On assume, et on revendique. Ce n’est pas de la provocation. C’est de la cohérence. Tout comme prendre en charge le dossier de Monique Gaillard. « Parce qu’il est intriguant. Parce qu’il va permettre une vraie réflexion stratégique de défense. Et parce qu’il va être médiatique. Je voulais ce dossier et je l’ai eu. Rien n’est le fruit du hasard. »
Chapitre après chapitre, Gwendoline Tenier raconte l’évolution de sa relation avec celle qu’elle finira par surnommer affectueusement « Mamie Monique ». « L’idée était d’expliquer la construction d’une défense. Décrire comment on arrive à s’engager à ce point auprès d’un client. » L’engagement. Ce mot est lâché au cours de l’entretien, presque naturellement. C’est pourtant, selon nous, le fil d’Ariane du livre. Car dès leur première rencontre dans les locaux de la gendarmerie de Montauban-de-Bretagne, Gwendoline Tenier se jette dans la bataille. Totalement. Sans retenue. Parce que Monique Gaillard n’a plus personne. Emprisonnée à la maison d’arrêt des femmes de Rennes, elle est seule, sans famille, sans aide de l’extérieur. Et ce n’est pas une exception… C’est presque la règle. C’est ce que documente la journaliste Audrey Guiller dans Emprisonnées : l’invisibilité systémique des femmes incarcérées, l’abandon quasi systématique de leur entourage masculin, là où les hommes détenus peuvent compter sur leurs proches. Une asymétrie que la pénaliste a le mérite de remettre en lumière. « Il suffit de se poster un jour de parloir devant une maison d’arrêt pour s’en rendre compte. Côté hommes : une vingtaine de personnes, quasi exclusivement des femmes et des enfants. Les bras chargés de linge lavé, repassé, plié. Côté femmes ? Parfois personne. Voilà comment elles vivent leur détention. Isolées. » Bref, c’est la double peine.
Par la force des choses, Gwendoline Tenier et son associée Amina Saadaoui, deviennent plus qu’une équipe juridique. Elles gèrent ces petits riens qui améliorent le quotidien en prison. Jusqu’à devoir organiser les obsèques de Jérôme Gaillard. Et puis arrive l’hiver 2023… Nouveau drame. Monique met fin à ses jours aux côtés de son mari Jean+d1fos. Douze ans presque jour pour jour après le suicide de leur premier fils, Franck, survenu dans un contexte de séparation. « Ce jour-là, mon métier m’apparaît comme un sacerdoce. Je ne suis pas encore au bout du serment… mais presque. En tant qu’avocate, je ne suis pas censée perdre mes clients. Je ne suis pas censée, non plus, compter les morts. Pourtant, le dossier Magali Blandin semble n’être que ça. »

Avec le décès des principaux mis en cause, c’est la fin automatique de l’action publique laissant un goût d’inachevé d’un côté, une blessure supplémentaire de l’autre. Mais l’avocate n’avait aucun doute : elle allait plaider l’acquittement aux assises. « Le dossier l’imposait. » Ses arguments se découvrent au fil des confrontations, et des interrogatoires. Et si, lui demande-t-on, certaines personnes referment le livre sans avoir changé d’avis sur la culpabilité de Monique ? Et si elles restent persuadées que cette mère pouvait éviter ce drame ? Gwendoline Tenier réfléchit un instant. « Sans même aller jusqu’à convaincre… si ça peut entamer une conversation, amener au questionnement, ça me va ! » Pragmatique.
Ce livre n’est donc pas un true-crime de plus. Pas de voyeurisme. Chaque mot est pesé, préservant au mieux la famille de Magali Blandin. Mais citée plus d’une centaine de fois, son ombre plane sur chacune des pages. Parce qu’au bout du compte, c’est d’abord de ça qu’il s’agit. D’un féminicide. Et Gwendoline Tenier en démonte la mécanique, nourrie autant de son expérience que de ses recherches sur le sujet. Masculinité toxique. Emprise. Chantage affectif. Violence qui s’installe par couches successives. Et au centre de tout : la fru-stra-tion. « Tout n’est que frustration dans le passage à l’acte délinquant et criminel des hommes », affirme-t-elle. Cette incapacité à gérer les émotions ne tombe pourtant pas du ciel. Elle se construit. Dès le plus jeune âge. Dès la cour de récréation. Un écho direct aux mots de l’essayiste-historienne féministe Lucile Peytavin, « on ne naît pas homme violent, on le devient », qui détourne la célèbre phrase de Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe, « on ne nait pas femme, on le devient ». Pire, on en meurt ! « Il y a sans doute une grande responsabilité de Monique et Jean dans l’éducation de leurs deux fils. Qu’est-ce qui a été véhiculé pour que l’un se suicide et que l’autre tue au moment de leur divorce ? » Gwendoline Tenier pose la question à voix haute. En tant qu’avocate. En tant que mère d’un petit garçon qui grandit bien trop vite.
Et aujourd’hui, en tant qu’autrice. Depuis plusieurs semaines, Jusqu’au bout du serment a trouvé sa place dans les librairies. Le livre circule, fait parler. Articles, passages télé… Elle enchaîne les interviews. À l’aise devant les micros. Son livre raconte justement comment les avocat·es apprennent à apprivoiser les médias. À s’en servir. « Ce n’est pas de la manipulation. C’est de la stratégie. Mais cela peut être à double tranchant. C’est assez casse-gueule », glisse-t-elle. Cependant, cette récente exposition génère en retour son lot de commentaires négatifs, l’accusant parfois de manquer de respect aux victimes. Elle s’en étonne encore. « C’est surtout plus facile de détester les avocats. Parce qu’on apporte de la nuance. Et la nuance n’a pas bonne presse en ce moment. » Les critiques, les insultes, parfois les menaces. Elle encaisse et chaque jour répète la même phrase à ses collaboratrices : « Vous êtes à votre place, capables et légitimes. » Une sororité assumée. Car à ses débuts, elle a failli tout abandonner. Carrière, cabinet, Rennes… Faute de soutien, de main tendue. Faute aussi à ce machisme ordinaire de certains. Les remerciements qui clôturent le livre en disent long : Merci à ceux, confrères, magistrats, greffiers, qui m’ont rendu ce métier difficile. Un message clair, envoyé sans trembler. « Ils m’ont créée telle que je suis aujourd’hui. Ils ont obtenu l’effet littéralement inverse de ce qu’ils espéraient », conclut souriante Gwendoline Tenier. Ici, on ne s’excuse pas. On assume, et on revendique, qu’on vous dit !
Gwendoline Tenier est l’invitée mardi 2 juin à l’Espace Ouest-France (19h).
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