Marre de l’esprit de Noël ? Marre des infos cataclysmiques ? ça tombe bien, nous aussi ! Bienvenue dans notre 8ème calendrier de l’Avent Altérophile, dont on espère qu’il sera de nouveau original et divertissant ! Tous les jours (ou presque) jusqu’au 24 décembre, une idée de truc en papier à mettre sous le sapin ou à dévorer de suite. Bon pour l’âme, bon pour nos petits libraires-ami.e.s, bon pour les bibliothécaires, bon pour nos papetiers-ami.e.s, bon pour nos neurones. Aujourd’hui, une septième proposition, entre roman et récit journalistique.
Chaque fois que la couverture de son livre croisait notre regard, l’étiquette « vu à la télé » s’allumait dans notre esprit comme un néon blafard sur le point de rendre l’âme. Et, avouons-le, l’effet n’incitait guère à la lecture. Il faut dire que l’auteur, Paul Gasnier, officie dans une émission d’infotainment sur la TNT, ce mélange un peu bancal d’information, de divertissement et de culture. Et pourtant… quelque chose, dans ce récit, éveillait notre curiosité. En effet, dans La Collision, le journaliste remonte le fil des événements qui ont conduit Saïd, délinquant récidiviste, à faucher la vie de sa mère au cours d’un rodéo urbain en 2012 dans le quartier de la Croix-Rousse, à Lyon. Un ouvrage résolument humaniste, à mille lieues des récupérations politiques les plus tapageuses et poujadistes.
Et puis, un jour, sans trop savoir pourquoi, nous avons ouvert les premières pages. Comme lorsqu’on feuillette un vieil hebdomadaire de mode ou une revue automobile oubliée sur la table basse d’une salle d’attente. Surprise, la plume du journaliste nous embarque, et l’on ne repose le livre qu’après avoir terminé la dernière page. C’est donc avec intérêt que nous avons franchi les portes de l’Espace Ouest-France, rue du Pré-Botté. Le quotidien régional y organisait, ce samedi matin, une rencontre publique avec Paul Gasnier, interviewé par Juliana Allin, une voix familière pour les auditrices et auditeurs de la radio locale, Canal B.

Après avoir évoqué rapidement le prix Goncourt des lycéennes et lycéens qu’il a manqué de peu, Paul Gasnier raconte d’une voix dynamique la genèse de son roman, commencé en 2022. À ce moment-là, la France vit au rythme de la campagne présidentielle. Lui suit plusieurs candidat·es sur le terrain, assiste aux réunions, aux meetings, dont ceux d’Éric Zemmour, qui enchaîne les discours musclés et provocants : surenchère sécuritaire, populisme pénal, récit d’un prétendu ensauvagement de la société à travers le prisme de faits-divers. Et c’est là que quelque chose se cristallise. « Lors d’un meeting du parti Reconquête, raconte Paul Gasnier, j’ai eu le sentiment qu’on parlait de moi. Ma mère, bourgeoise, blanche, catholique, tuée par un jeune délinquant multirécidiviste, sous l’emprise du cannabis… Tout semblait cocher les cases de leur récit. » L’écriture s’est alors imposée, presque malgré lui. « Ce qui m’a exaspéré, poursuit-il, c’est d’entendre ces gens parler à ma place et donner à mon histoire un sens politique qui n’était pas le mien. » Car Paul Gasnier, victime indirecte, n’a jamais cédé aux bras tendus de l’extrême-droite. C’est précisément là que réside l’essence de son propos. « J’ai voulu montrer qu’il existe d’autres façons d’aborder la délinquance que par cette grille binaire et idéologique. »
Pour le journaliste, un fait divers, aussi tragique soit-il, devient trop souvent un tremplin vers des raccourcis dangereux, ignorant la complexité des situations. L’insécurité, insiste-t-il devant un public attentif, est un sujet bien réel, une préoccupation profonde pour beaucoup de Français·es, qui mérite d’être traité avec nuance et intelligence. Son livre s’inscrit dans cette lignée. « En fait, le titre aurait pu être Les Collisions, parce qu’il y en a plusieurs, et qu’il renvoie à différentes choses. C’est évidemment la collision entre ma mère et ce jeune Saïd, entre ces deux familles, entre ces deux France qui ne se connaissent pas. C’est aussi la collision entre mes idéaux de jeunesse, les valeurs de gauche dans lesquelles j’ai été élevé, et la brutalité du réel, qui semble les contredire. »

Paul Gasnier est ainsi allé à la rencontre de tous les protagonistes de l’affaire : avocat·es, policier·es, éducatrices, éducateurs, témoins, dont l’homme qui a tenu la main de sa mère après l’accident en attendant les secours. Et forcément, les proches de Saïd. Il rencontre plusieurs fois sa sœur aînée « celle qui occupe véritablement le rôle de cheffe de famille ». Il arrive à retracer le parcours de ses parents marocains venus s’installer à Lyon pendant les trente glorieuses. « Ce qui est intéressant et qui éclaire aussi la dimension genrée de la violence, commente Paul Gasnier, c’est que les deux garçons ont basculé dans la délinquance, le trafic de drogue et des comportements violents, tandis que les deux filles mènent des vies parfaitement stables. Elles sont mariées, ont des enfants et n’ont jamais eu de problèmes avec la loi, tout comme leurs parents. » Cette plongée dans cette histoire qui n’est pas la sienne devient indissociable de son propre travail de deuil, avoue Paul Gasnier. Cette démarche lui a permis de dépasser la colère et le ressentiment qui l’habitaient depuis dix ans. « Dans le livre, il y a deux narrateurs : le fils en deuil, qui raconte la mère qu’il adorait, et le journaliste qui enquête. J’alterne entre la douleur intime et la distance professionnelle. Personnellement, je crois profondément au pouvoir performatif de la parole : le fait de dire, publiquement, que l’on a tourné la page contribue réellement à le faire. En ce sens, ce livre m’a été d’une aide précieuse. »

13 ans plus tard, nous voici revenu en 2025. L’émotion est palpable, mais Paul Gasnier ne s’interdit pas d’évoquer sa mère. Au contraire. Le livre est, pour lui, avant tout fait pour ça ! « La littérature sert à sauver les êtres de l’effacement de nos mémoires. » Issue d’une grande famille de l’aristocratie militaire, sa mère avait choisi de s’émanciper des conventions pour inventer sa propre destinée. Architecte indépendante, féministe avant l’heure, cette femme de cinquante-quatre ans, que son fils décrit comme sa « meilleure amie », ayant avec elle une « complicité rare », incarnait une génération post-68, plus libre, plus audacieuse, parfois qualifiée de « bobo » avec mépris par CNEWS et autres Valeurs Actuelles, mais qui avait su accompagner les évolutions culturelles et sociales de la France. « Elle était d’une infinie douceur, et paradoxalement, elle a été tuée par un comportement dont le yoga se voulait être l’antidote. C’est assez tragique et ironique d’être d’être décédé ainsi » conclue Paul Gasnier. Ce dernier reste cependant humble devant l’ampleur de la tache qui reste à accomplir : « Je n’ai aucune ambition de convertir qui que ce soit de l’extrême droite. Ce n’est ni ma prétention, ni l’objectif du livre. » C’est dit !
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