« La Perpétuité, c’est long ? » ou comment parler de la prison autrement

Entre les condamnations répétées par la Cour Européenne des droits humains à l’encontre de la France pour conditions indignes de détention, et les discours belliqueux des différents ministres de l’Intérieur, parfois prêts à piétiner quelques droits fondamentaux, parler de l’univers carcéral semble figé dans une impasse médiatique.

Mais par un heureux hasard d’un scroll sur un réseau social, une publication nous a interpellés. Une aquarelle précisément. Fraîche, inattendue, presque candide. On saisit rapidement qu’il s’agit là d’une planche extraite d’une BD qui témoigne, sans pathos ni sensationnalisme, le quotidien d’une psychiatre travaillant au sein d’un centre pénitencier. Comme Renaud qui, à la belle-de-mai, se demandait si on pouvait mettre de la musique sur la vie d’un flic, on s’est demandé si on pouvait mettre un dessin sur celle des détenu·es. Et la réponse est, assurément, oui.

En effet, les deux autrices de ce roman graphique ont pris soin de privilégier ces petits moments d’humanité cachés derrière les barreaux. Des anecdotes drôles, touchantes, parfois absurdes. On retrouve des éclats de vie, qui redonnent à ces existences cabossées une part de dignité trop souvent confisquée par les murs épais des prisons qui gomment toute individualité. Un ovni graphique, à rebours des discours sécuritaires et des indignations convenues. Forcément, on a eu envie d’en savoir plus…

BD : "LA PERPÉTUITÉ C'EST LONG?"
LA PERPÉTUITÉ C’EST LONG ?

Au cours de son internat, Gala fait un stage en addictologie. Elle y rencontre des patient·es ayant vécu l’enfermement et la privation de liberté. Pour rappel, selon la Fédération Addiction (réseau d’associations et de professionnels de l’addictologie, NDLR), entre 30 % et 40 % des personnes incarcérées présentent déjà des conduites addictives. « Cela m’a donné envie de comprendre ce que vivent les détenus, et comment la psychiatrie peut s’exercer dans ce contexte si particulier », nous confie-t-elle.

Loin d’être rebutée par la réputation austère et brutale du système carcéral français, cette expérience la conforte dans sa vocation. Elle choisit donc d’aller là où très peu s’aventurent. Délaissant le confort d’un cabinet privé, elle se lance dans un monde de béton aux arbres de barreaux fleuris de désespoir pour y exercer la psychiatrie.

Au fil de nos questions, Gala nous apprend que l’accès à un rendez-vous avec un·e psy en prison n’est pas réservé seulement à quelques-un·es : « N’importe qui peut écrire un courrier pour en demander un ». Certaines personnes à leur arrivée, notamment celles souffrant de troubles connus ou non stabilisés, sont rapidement signalées à l’unité sanitaire puis prises en charge. Toutes et tous n’y consentent pas pour autant : « Certains refusent de nous voir, et c’est leur droit », souligne-t-elle. Le consentement libre et éclairé est la condition sine qua non du suivi thérapeutique. Selon l’OIP, huit hommes détenus sur dix présentent au moins un trouble psychiatrique, la grande majorité en cumulant plusieurs parmi lesquels la dépression (40%), l’anxiété généralisée (33%) ou la névrose traumatique (20%).

LA PERPÉTUITÉ C'EST LONG ?
LA PERPÉTUITÉ C’EST LONG ?

Confrontée à la détresse des un·es et des autres, au manque de moyens, Gala vit une période professionnelle intense, parfois douloureuse qui l’amène au bord du burn-out. « L’environnement était particulièrement éprouvant. J’avais souvent le sentiment d’être impuissante face à la souffrance des détenus, exacerbée par leurs conditions de détention. Cette réalité allait à l’encontre de mes convictions et de mes valeurs. De cette tension entre mon engagement et les limites du système, est né ce projet de bande dessinée », confie-t-elle.

Pour cela, elle fait appel à Lou, sa sœur, qui dessine depuis l’enfance. « Autodidacte, je ne suis pas dessinatrice professionnelle, nous avoue-t-elle. Je suis en reconversion actuellement et, à la base, je réalise des films documentaires. Quand Gala m’a proposé l’idée, j’ai quand même hésité, et puis, je me suis lancée. C’était une belle aventure à tenter ! »

Gala relate avoir sur elle un carnet, témoin discret de ses consultations, où elle consigne les phrases qui résonnent et les situations qui marquent. « Au début, c’étaient surtout des moments drôles, parce qu’il y a aussi de l’humour en prison », précise-t-elle. Elle transmet ensuite ces fragments de vie, tous authentiques bien que romancés, à sa sœur, qui les métamorphose en images poétiques. Au fil du temps, des scènes plus émouvantes viennent enrichir la série. Cependant, les récits trop ancrés dans l’actualité politique ou trop précis sont écartés, afin de préserver une forme de neutralité et d’anonymat. « C’était pour nous une condition essentielle : garantir la confidentialité et la dignité de chacun », confirme Lou.

La perpétuité, c'est long ? au marché d’hiver de l’Angerie
La perpétuité, c’est long ? au marché d’hiver de l’Angerie

Mais le duo a d’abord tâtonné, testé, expérimenté avant de choisir ce style graphique facilement reconnaissable aujourd’hui. Un trait simple, à l’aquarelle. Presque enfantin, diront certain·es, un peu comme Sempé, diront les autres. « On voulait un vrai contraste avec la dureté du sujet, explique Lou et surtout éviter de tomber dans le réalisme ou dans le documentaire ». Le résultat est devant nous : une série de planches, tantôt légères, tantôt graves, mais toujours respectueuses. « J’ai été émue par la tendresse que ma sœur porte aux personnes qu’elle rencontre. Cela m’a beaucoup inspirée », avoue Lou.

Grâce à une cagnotte mise en ligne, les deux autrices ont pu imprimer une centaine d’exemplaires. La diffusion de leur ouvrage reste artisanale et se fait principalement via leur compte Instagram… à la demande. Mais les retours sont déjà nombreux, souvent empreints d’émotion. « Ce qui nous a le plus touchées, c’est que les gens ont compris ce qu’on voulait transmettre : une vision dépourvue de voyeurisme ou de moralisme », précise Gala.

Malgré presque 2500 personnes à suivre leur compte Instagram et cette première réussite, aucun tome 2 n’est – pour l’instant – à l’ordre du jour, même si l’envie de continuer l’aventure est là. « On veut que cette première bande dessinée soit lue, partagée, mais sans aucune pression. Ce projet est né d’un besoin, pas d’une stratégie », concluent-elles.



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