« La justice est une machine à broyer les gens » (Gwendoline Tenier, avocate pénaliste)

« La justice est un des systèmes les plus injustes que je connaisse, c’est une machine à broyer les gens... » Sans concession ni langue de bois, Gwendoline Tenier n’hésite pas à appuyer là où cela fait mal. Celle qui aime comparer l’art oratoire de certaines de ses plaidoiries à un flow de rap aux punchlines aiguisées est une des rares femmes pénalistes à Rennes. A force d’user le parquet des tribunaux, au sens propre comme au figuré, elle s’est construite une solide réputation et son numéro de téléphone circule de mains en mains comme un précieux sésame. Des mains plus ou moins innocentes. Oubliez l’image d’Épinal de la veuve inconsolable et de l’orphelin pleurnichard, les personnes qu’elle défend peuvent être tout aussi bien impliquées dans le grand banditisme que dans le trafic de stupéfiants. Le rôle de l’avocat·e pénaliste est de défendre tout le monde et tant pis si cela donne des brûlures d’estomac à d’autres. Gwendoline Tenier consacre sa vie à combattre toutes les injustices, quitte parfois à assumer le mauvais rôle aux yeux du grand public.
Récemment, son nom a été cité plusieurs fois dans les médias suite à la condamnation retentissante à 10 mois de prison avec sursis(1) du chef de la BAC (Brigade Anticriminalité) de Rennes. C’était elle qui, en tant qu’avocate de la partie civile, poussait l’officier dans ses derniers retranchements. A un mois du procès en appel, l’occasion était toute trouvée pour en savoir davantage sur son parcours.

Rendez-vous…

Gwendoline Tenier nous accueille avec un large sourire et une franche poignée de main. Rien de tel pour nous mettre à l’aise et cela tombe bien. Avouons-le, nous n’en menions pas large avant d’appuyer sur l’interphone du cabinet. Même si le noir est notre couleur préférée, la robe d’avocat·e est dans notre imaginaire alambiqué signe de mauvais présage. Comme la soutane du curé ou l’uniforme du CRS, moins on en croise, mieux c’est ! Mais une fois installé dans son bureau à la décoration sobre et épurée, la tenue reste invisible aux regards indiscrets, tant mieux !

En quelques minutes, le caractère enthousiaste de notre interlocutrice nous fait lâcher le fil de nos questions. Volubile dès qu’il s’agit de parler de son métier, Gwendoline Tenier est une passionnée. D’ailleurs, aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle a toujours su que c’était sa destinée. Ce serait le pénal ou rien. « J’ai toujours eu un goût exacerbé pour la justice depuis mon plus jeune âge. Il m’arrivait parfois à l’école de prendre rendez-vous avec des professeurs pour plaider la cause de mes camarades ayant subi une décision arbitraire. »

Début professionnel et sexisme ordinaire…

Issue d’une formation littéraire puis diplômée de l’école des Avocats du Grand Ouest, Gwendoline Tenier a prêté serment en 2010. Ensuite, tout est allé très vite. Dès l’année suivante, elle ouvre son propre cabinet et se constitue une solide réputation professionnelle. Pas facile pourtant de faire sa place dans un milieu macho, pour ne pas dire machiste, comme le montre les nombreux témoignages sous le Tumblr ′Paye ta robe(2). « Lors d’une conférence donnée à notre école, une brillante pénaliste avait prévenu toutes celles qui se dirigeaient vers le pénal en nous disant que ce milieu n’était qu’un concours de ′celui qui pisse le plus loin′. » En vrai, les termes exacts étaient bien plus crus.

La profession d’avocat qui compte pourtant une majorité de femmes n’est nullement épargnée par le sexisme ordinaire, un comble ! (NDLR : le rapport Haeri(3) chiffre à 55,1%, la proportion d’avocates) « Ce ne sont pas les clients qui posent problème. Les miens m’ont choisie, ils savent que je ne suis pas un homme (rires…). Mais pour certains confrères, notre rôle devrait se restreindre aux affaires familiales, à s’occuper des divorces ou des personnes mineures. Être aux côtés des trafiquants ou des gars fichés au grand banditisme ne serait pas notre place… » On se souvient encore du tollé provoqué par l’avocat Pierre Blazy qui sous-entendait qu’une femme était incapable d’assurer la charge de bâtonnier du barreau…

On imagine alors toute la motivation et la force de caractère qu’il faut avoir pour se lancer mais Gwendoline Tenier est une addict de la robe noire. « Je ne vis que pour ça et oui, c’est une drogue. Essayer de trouver un métier où l’on peut dire des choses graves, difficiles à entendre, parfois violentes et même irrévérencieuses pendant plus d’une heure sans être interrompue.  Je peux me glisser, tour à tour, dans la peau d’un homme politique, d’un journaliste, d’un écrivain ou bien d’un chanteur engagé… A partir de là, je ne me vois pas faire autre chose. » Sans tomber dans de la psychologie de comptoir, même si nous adorons rester accoudés au zinc d’un bistrot de quartier, les souvenirs de son grand-père s’acharnant à obtenir des allocations financières aux ayants droits ne sont sans doute pas anodins dans sa construction personnelle.

G. Tenier – Plaidoiries avocats 2016

Clientèle hors-norme…

Aujourd’hui, autre époque, autre méthode. La sonnerie du portable a remplacé le ′toc-toc′ de la porte pour se faire annoncer quand on venait chercher de l’aide. Mais comme son grand-père, Gwendoline Tenier doit répondre aux nombreuses sollicitations. Chaque jour apporte son lot de surprises. « Quand on arrive au cabinet le matin, on ne sait pas qui a été placé en garde à vue et si j’ai été demandée. Jamais une semaine ne se passe comme on l’avait prévu… »

Toujours aussi cash, l’avocate a une vision claire sur son métier. « La justice est un des systèmes les plus injustes que je connaisse, c’est une machine à broyer les gens. » Sentiment partagé nationalement : 95% des Françaises et Français pensent « la justice trop lente », 88% la trouvent « trop complexe » et 58% ne la trouvent pas « efficace ». Ces chiffres pointent une défiance envers un système judiciaire perçu comme inatteignable(4). Gwendoline Tenier n’hésite pas à appuyer là où cela fait mal et à aller au-delà des évidences. De toute manière, impossible de faire autrement ! Plus de 60% de sa clientèle sont des trafiquants de stupéfiants. « Dans mon travail, je ne fais de cadeaux à personne, encore moins à mes clients car j’exige d’eux beaucoup de choses, comme de travailler leur champ lexical, leur manière de se présenter. Je suis la première à leur passer un savon s’ils sont irrespectueux envers les magistrats. »  Il faut donc avoir les reins solides pour gérer cette pression au quotidien. Une mauvaise stratégie, une mauvaise décision et c’est une vie entière qui peut être brisée par des années d’emprisonnement. La ′force tranquille′ est, certes, un slogan né d’un cerveau trop cramé par les rayons UV mais il faut avouer que l’expression lui va parfaitement. Amatrice d’équitation, elle préférera nous en citer une autre lorsque notre micro sera éteint :  ′Calme, en avant, droit !′, référence à la célèbre doctrine du Cadre Noir de Saumur.

Défense d’urgence…

Souvent avec les années, les avocats pénalistes arrêtent de faire du droit pénal d’urgence. Après tout, c’est mal payé et souvent mal considéré. Mais pour Gwendoline Tenier, il en est hors de question. Il y a trop d’enjeux. « La compa’ », comme elle dit, « est la quintessence de la défense pénale. » Elle lui permet d’appréhender sous différents angles sa pratique professionnelle et de remettre en question notre politique pénale. Et il y a de quoi faire. Surpopulation, conditions d’incarcération « inhumaines », la France, prompt à donner des leçons, est souvent condamnée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme (NDLR : et de la Femme) à cause de son système judiciaire.(5) Aujourd’hui, le « tout-prison » et le populisme émotionnel (NDLR : un fait-divers, une loi) menacent grandement nos libertés individuelles. Beaucoup s’en fichent puisque cela ne les touche pas (encore) personnellement mais d’autres restent vigilant·e·s. « En comparution immédiate, même si cela peut paraître paradoxal car nous sommes pris par l’urgence, nous avons une grande marge de manœuvre. Il faut savoir que les médias sont souvent présents. Si l’on doit dénoncer quelque chose d’inadmissible, on sait que c’est ici qu’on peut le faire et qu’on pourra être entendu. » Pour Gwendoline Tenier, être pénaliste, c’est être avant tout une citoyenne engagée sinon « c’est tiède et cela ne sert à rien. » Elle ne laisse donc rien passer et tant pis si la journée doit se finir après minuit. Mais que voulez-vous, elle a ′ça′ dans la peau.

Tribunal
Tribunal By Miguel Checa

Mentor – Erreur 404, Not found…

Nous avons pu déceler un seul regret sur ce parcours sans faute note. Celui de ne pas avoir eu de mentor au début de sa carrière. Cette relation en « binôme » fondée sur l’échange est là pour dissiper des doutes, des interrogations, pour encourager, soutenir et partager des expériences. « Le mentor est un modèle, un référent qui nous apprend tout ce qu’il sait et tout ce qu’il faut faire. J’aurais bien aimé avoir quelqu’un à appeler après une audience pour lui confier ma joie après un verdict favorable. Malheureusement, je n’ai pas eu cette chance… »

En plus d’intervenir dans des écoles d’avocat·e·s ou des collèges (comme celui de Rosa Parks), impossible de ne pas devenir une conseillère attentive à son tour. C’est d’ailleurs avec fierté qu’elle en parle.  « J’ai choisi de former une jeune femme, cela ne pouvait en être autrement. Peut-être est-ce du sexisme mais j’assume ! Au moins, ça rééquilibre un peu (rires…) La transmission est tellement importante chez les pénalistes que la coutume veut que l’on donne notre première robe d’avocat·e à celui ou celle que l’on a formé·e. Pour l’instant, la mienne n’est pas encore assez usée pour la lui transmettre mais cela viendra ! (rires…) »

Épilogue…

Bientôt 20 heures et il est temps de partir. Gwendoline Tenier nous raccompagne tout en continuant d’évoquer son métier. C’est fou tout ce que l’on peut se dire sur le pas d’une porte. Il y a les souvenirs d’affaires médiatiques, l’évocation des moments de doute ou proche du burnout. Mais ce n’est pas là l’essentiel. Ce qui marque Gwendoline Tenier profondément, ce sont tous ces petits moments, parfois inattendus ou furtifs, comme un regard, un échange, un mot, bref quand l’humain reprend sa place. Un peu de douceur dans un monde de brutes.

[PARTIE2]Retour sur le procès du patron de la BAC, avec Gwendoline Tenier


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(1) Fin de règne pour le « taureau » de la BAC de Rennes ?
(2) Paye ta robe: Le Tumblr qui raconte le sexisme ordinaire chez les avocats
(3) L’avenir de la profession d’avocat : entretien avec Maître Kami Haeri
(4) Peut-on avoir confiance en la justice? – Les Mardis des Bernardins
(5) La France est souvent condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme à cause de son système judiciaire. Comme toute l’Europe

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► Les avocats ont-ils un sens moral? 

► « L’avocate du diable », le témoignage de celle qui défend violeurs et meurtriers 
► Défendre des terroristes est-il éthique ?

7 commentaires sur “« La justice est une machine à broyer les gens » (Gwendoline Tenier, avocate pénaliste)

  1. GOUEZEL

    juste merveilleuse Gwendoline et bravo pour ton enthousiame professionnel ; je te reconnais bien là. bas toi

  2. Djeepthejedi

    Vivement la partie 2 c’est passionnant!

  3. Jan Bomber

    absolument passionnant ce récit ! j’attends la suite avec impatience ! grand bravo et grand soutiens à tout ceux qui exerce cette profession!

  4. Politistution

    Merci beaucoup ! Ça fait toujours plaisir… Bon, ben j’ai encore quelques nuits blanches à passer pour assurer la partie n°2 😉

  5. Rb

    Toujours de très bons articles intéressants de politistusion on attend la suite

  6. SKF

    Merci pour cette présentation intéressante. Ça complète bien les articles des deux derniers Mensuels, notamment celui qui présente le travail de Maître Pacheu, dont personnellement, j’apprécie beaucoup plus le style. D’ailleurs, je trouve qu’un entretien entre cet avocat et Politistution serait très intéressant. 😉
    Par ailleurs, qu’est-ce qui motive tous ces entretiens avec des avocats dans la presse locale en ce moment ?

  7. Politistution

    Merci ! Je prends note pour un futur entretien avec Maître Pacheu, qui sait ? 😉

    Concernant ces articles, il ne faut y voir qu’un concours de circonstance. Pour ma part, cela faisait longtemps que j’avais envie de rencontrer Gwendoline Tenier mais vu nos agendas chargés à tous les deux, cela n’a pu se faire que récemment. Au moment même où Le Mensuel réalisait son numéro « Spécial Pénaliste ».

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