Mise en examen… de conscience ?

Le journaliste et éditeur rennais Bertrand Gobin, auteur sur son blog de plusieurs articles évoquant le passé du fondateur des magasins Leclerc durant l’occupation, va être mis en examen dans les prochaines semaines pour diffamation. Un comité de soutien a été créé afin de réclamer la cessation des poursuites intentées contre le journaliste indépendant.

14 décembre 2009, Edouard Leclerc, célèbre entrepreneur français et fondateur de l’enseigne E. Leclerc, est décoré de la Légion d’honneur par Nicolas Sarkozy. Cette date marque le départ d’une affaire qui mène aujourd’hui Bertrand Gobin devant les tribunaux, après près d’une année d’enquête. « Edouard Leclerc aurait pu emporter avec lui les zones sombres de son passé sans cette décoration », nous déclarait Gobin, président du Club de la presse de Bretagne, toujours en attente d’une « mise en examen qui devrait tomber vers la fin du mois ».

Edouard Leclerc, accusé à la Libération d’avoir livré plusieurs noms de résistants aux autorités allemandes de Landerneau durant l’occupation, a bénéficié d’un non-lieu de la cour de justice de Quimper en 1945. Il se voit de nouveau confronté à son passé près de soixante-cinq ans plus tard, à la suite de la mise en ligne de documents sur le blog de Bertrand Gobin (http://www.bertrandgobin.com/) au mois de février de l’année dernière.

Edouard Leclerc rejette les accusations de Bertrand Gobin

En mars 2010, dans la foulée des premiers articles de Gobin, la famille d’un résistant breton fusillé en 1944, François Pengam, écrit un courrier à la Légion d’honneur pour protester contre la décoration de l’entrepreneur. Les proches du jeune résistant s’interrogent sur le fait que « la République décore un homme qu’elle a elle-même reconnu irresponsable de ses actes ». Un certificat « de complaisance » d’après le journaliste rennais, qui, documents à l’appui, s’attache à démontrer la responsabilité d’Edouard Leclerc dans cette affaire. Régulièrement, Bertrand Gobin mettait à jour son blog suivant l’avancée de ses recherches documentaires. Déjà éditeur de l’ouvrage « Leclerc, enquête sur un système », rédigé par Frédéric Carluer-Lossouarn, Bertrand Gobin expliquait que si son enquête avait débuté plus tôt, « il aurait été intéressant de mettre à disposition de l’auteur certaines informations nouvelles sur le système Leclerc ».

De son côté, Edouard Leclerc a toujours nié les accusations le mettant en cause. En Avril 2010, il déclarait à l’AFP que les déclarations de Gobin n’étaient que des « pseudo-révélations » sur son passé. Il annonçait d’ailleurs déjà vouloir « poursuivre en diffamation les propagateurs de ces calomnies ». Avant d’ajouter qu’« à chaque fois, la justice a condamné ceux qui à mon égard ont tenu des propos malveillants ».

Bertrand Gobin, qui a « pris la peine d’appeler Edouard Leclerc avant de mettre l’info en ligne » s’est vu délivrer une commission rogatoire par une juge d’instruction de la XVIIe chambre du Tribunal de grande instance de Paris début janvier. « Edouard Leclerc a effectivement gagné des procès le mettant en cause dans les années 70. Seulement, de nouveaux éléments viennent changer la donne », déclarait avant-hier le journaliste breton au téléphone. Parmi ceux-ci, il cite un document audio de Paul Leclerc mettant en cause son frère, ainsi que des documents évoquant des conflits entre la préfecture du Finistère et l’Elysée concernant la remise de la Légion d’honneur au natif de Landerneau.

Création d’un Comité de soutien

Un comité de soutien a été mis en place sur Internet (http://www.soutienbertrandgobin.com) par des proches du journaliste afin qu’Edouard Leclerc retire sa plainte. Ses membres déclarent ainsi sur le site que Bertrand Gobin, « journaliste depuis plus de 20 ans, professionnel reconnu pour la qualité de son travail d’investigation, président – élu par ses pairs – du Club de la presse de Bretagne » est à créditer d’un travail traité « avec beaucoup de rigueur ».

Dans la ligne de mire du Comité, la volonté de la famille Leclerc de discréditer le travail d’investigation du journaliste par une « une procédure et des conséquences financières que son statut d’indépendant ne lui permet pas de supporter. » Bertrand Gobin confirme de son côté avoir agi avec « professionnalisme. Toutes les informations ont été recoupées et sont issues d’un travail d’enquête sérieux ». En s’attaquant à Bertrand Gobin seul et non aux médias qui ont repris certaines de ses informations (AFP, L’Express, France 3 entre autres), « Edouard Leclerc fait preuve de bien peu d’égard vis-à-vis de la profession de journaliste indépendant », d’après un membre du comité de soutien, profession dont le rôle n’est autre que de mettre la lumière sur certains évènements. Le silence des médias bretons sur cette affaire est également « problématique » d’après cette même source.

« Le pouvoir du journaliste ne se fonde pas sur le droit de poser une question, mais sur le droit d’exiger une réponse », écrit Milan Kundera, ancien universitaire rennais et célèbre écrivain tchécoslovaque, dans son ouvrage l’Immortalité. La réponse définitive appartient dorénavant aux juges parisiens.

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