« Si on s’alliait », le collectif qui ringardise la fabrique citoyenne !

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Le divorce entre les Français et la classe politique est prononcé depuis longtemps. Jugement sévère et sans appel. « 87 % des Français considèrent que les responsables politiques se préoccupent peu ou pas du tout des gens comme eux ». La désertion des urnes en est une preuve flagrante, affaiblissant de plus en plus la légitimité de nos élus qu’ils soient locaux, régionaux ou nationaux. Afin d’endiguer ce phénomène, nous observons depuis quelques années à la création de nombreux dispositifs dits « participatifs » ou  de « proximité » proposant d’impliquer un peu plus les citoyens dans les prises de décisions. Malheureusement, on s’aperçoit vite que cette participation ne se réduit finalement qu’ à une information « descendante », trop souvent institutionnalisée et sclérosée. La marge de manœuvre est réduite à son minimum.

Cette « mode » a aussi touché notre ville de Rennes avec la fabrique citoyenne lancée en octobre dernier. Malgré la bonne volonté de certains élus (écologistes principalement), les réunions ont souvent peu mobilisé avec un cruel constat, celui d’une faible représentativité de la population rennaise. De plus, le site web fabriquecitoyenne.rennes.fr semble mort-né ou dans un coma profond; peu d’interactions et des sondages atteignant péniblement la centaine de votes… Bref, la sauce ne prend pas. 

Pire, certains peuvent se rendre compte d’une certaine « supercherie » lorsqu’on les appelle à participer alors que les décisions les plus importantes ont déjà prises (exemple de l’aménagement de la place Saint Germain) ou bien confisquées (exemple de la non prise en compte du vote des parents d’élèves sur les rythmes scolaires). Alors comment rendre le pouvoir aux citoyens et défendre au mieux leurs droits ? Que faire pour vaincre la résignation et le fatalisme ambiant ?

C’est à partir de ces  interrogations que fut crée à Rennes en 2014 le collectif « Si on s’alliait », basé sur le « pouvoir d’agir » déjà expérimenté par le sociologue Saul Alinsky, père fondateur du « community organizing » dans les année 50.

C’est début juin par un bel après-midi que nous avons pu observer une des actions du collectif accompagnant des habitants de Villejean. Ces derniers avaient organisé une exposition « moisissure » pour dénoncer l’humidité de leurs appartements et demander rapidement des travaux de rénovation. Photographier leurs murs vétustes et abîmés, accrocher ces  images sur de grands panneaux en plein air, au vu et au su de tout le monde, fut une action originale mais rudement efficace puisque le directeur de l’office HLM Néotoa en personne est venu à leur rencontre. Il nous fallait en savoir un plus sur ce collectif…

IMMERSION ET TISSEURS DE COLÈRE

Après une sérieuse remise en question sur son ancien travail dans le social, Samia a tout lâché pour fonder le collectif « Si on s’alliait » avec neuf autres personnes. Leur point commun : une volonté farouche de faire bouger les choses et de lutter contre les inégalités sociales, les discriminations, « les conditions de vie inacceptables de certains habitants et l’abandon du politique à des élites ». Le collectif a pour objectif de créer une « alliance d’habitants » fondée sur la méthode d’organisation communautaire créée  par Saul Alinsky, infatigable militant et père fondateur du community organizing, afin de « renforcer le pouvoir d’agir des citoyens rennais pour une amélioration concrète de leurs conditions d’existence ».

Samia : « En 2013,  je me suis rendu compte que je n’étais pas satisfaite de ce que je faisais en tant que travailleur social et membre de grosses associations. J’avais l’impression de ne servir qu’à préserver la paix sociale et de n’être qu’un ′agent de la norme′. Cela ne m’allait plus… Créer cette « alliance d’habitants » revient à favoriser notre pouvoir d’agir, à se donner les moyens de changer notre quotidien. Le pouvoir ne se donne pas, il se prend ! »

Une étape nécessaire et importante pour le collectif – en plus de se faire connaître – fut celle de l’immersion dans les quartiers rennais afin d’identifier les insatisfactions des uns et des autres. Ainsi, 5 membres « organisateurs de communauté » ou « organizers » sont allés à la rencontre des Rennais pendant plus d’un an, au hasard des rues, des événements publics, des rencontres, au pied des tours ou directement chez l’habitant. Du Blosne, à Maurepas en passant par Cleunay et Villejean, plusieurs centaines de témoignages ont été récoltées. Ces entretiens individuels leur ont permis de s’intégrer, de tisser des liens et de repérer ce qui est commun entre des gens qui ne se seraient peut-être jamais rencontrés.

Samia : « Nous sommes allés voir les habitants pour connaitre leurs conditions de vie, pour savoir ce qui se passait dans leur quartier et récolter ainsi leurs témoignages, leurs colères. A partir de là, nous avons mis en relation toutes les personnes  ayant les mêmes problématiques afin qu’elles puissent travailler ensemble sur une résolution. »

Les membres du collectif mettent ensuite un point d’honneur à ne pas parler à la place  de ceux qu’ils accompagnent. Un pilier fondamental de l’organisation est le précepte selon laquelle « les premiers concernés sont ceux qui savent et ceux qui font ». Bref, ceux qui vivent des situations à problèmes doivent eux-mêmes les résoudre. Le collectif est là en support, en catalyseur comme une sorte de « boite à outils » mise à la disposition des habitants.

Alinsky évoquait déjà ce point dans son livre Rules for Radicals (p.123. 46. Ibid., p.48.) « Aider les gens tout en leur déniant une part significative dans l’action ne contribue en rien à leur émancipation individuelle. Au fond, ce n’est pas donner mais prendre, prendre leur dignité. Dénier l’opportunité de participation, c’est la dénégation de la dignité humaine et de la démocratie. Cela ne marchera pas ».

RÉCRÉ-ACTIONS

À partir d’intérêts communs, des revendications claires précises et réalisables, des actions sont ensuite organisées toujours inspirées par les tactiques d’Alinsky. Ces actions sont directes, légales, non violentes, toujours dirigée seulement contre une institution (mairie, préfecture, entreprise…on parle de lutte verticale), ludiques voire humoristiques. Le collectif en a déjà engagé 4 ayant eu un écho dans la presse et les médias locaux (France 3, TV Rennes, Ouest France, Le Mensuel…). L’art de communiquer et de se faire connaître n’est plus réservé aux seuls politiciens ou autres boites de com’.

Samia :  » Ces actions de groupe sont là pour mettre une certaine pression sur les « décideurs » afin de discuter d’égal à égalNous souhaitons sortir du champ d’expertise des décideurs et des manifestations « traditionnelles ». Nous recherchons avant tout des actions procurant un plaisir à agir ensemble. Il faut que cela soit joyeux, convivial, drôle à regarder et marquant. Si tu as participé à une action, que tu t’es bien amusé et qu’en plus tu as obtenu des résultats, potentiellement cela peut te donner envie de revenir participer à une autre action… « 

En mai dernier, c’est par une action appelé « La Tac-tac-tique du…portique! » que le groupe a pu obtenir un rendez vous avec le secrétaire général de la Préfecture d’Ille-et-Vilaine afin de lui présenter leur doléance concernant les conditions d’accueil. Dernièrement, ce sont des parents d’élèves et leurs enfants qui sont venus avec des seaux, des pelles et autres accessoires de chantier du BTP dans la cour de leur école, pour réaliser et mimer symboliquement les travaux demandés depuis plusieurs années à la Ville de Rennes. Le ridicule ne tue pas mais peut devenir une arme de persuasion massive lorsqu’il est pointé contre les institutions qui soignent leurs images.

TRAVAILLER A DEVENIR INUTILE

L’objectif final est donc affiché sur leur page web : « s’effacer jusqu’à la prise en main totale par les personnes rencontrées d’une alliance citoyenne comme contre-pouvoir des institutions existantes« . Ici, pas de guerre des chefs, la souveraineté populaire sera reine. Pour l’instant, Samia s’est engagée auprès du collectif pour deux ans, la suite est incertaine puisque l’on touche ici à « de l’humain » et que des méthodes fonctionnant outre-atlantique ne sont parfois pas toujours transposables ici en France. Surtout que de nombreuses barrières existent, les élus ou les institutions restent réticents par exemple devant une mobilisation citoyenne sortant des circuits traditionnels : « Quand ça bouge, le maire veut avoir les choses en main », disait Jacques Donzelot qui avait promue  la notion d’empowerment à travers plusieurs écrits (Faire société, Quand la ville se défait…). 

Tout reste à faire mais la démarche est volontaire, l’aventure excitante :

Samia : « La finalité est bien de parvenir à construire cette alliance des habitants et de transmettre la démarche. Nous aimerions que les gens se rendent compte du pouvoir de l’action collective et de la nécessité à se structurer pour peser sur les décideurs. Le principe est de transmettre la méthode en en parlant mais aussi en faisant les choses ensemble.  »

Dans l’immédiat, le collectif souhaite surtout faire participer toutes les personnes motivées à prendre un rôle de plus en plus grand dans l’organisation. Pour le futur, pourquoi ne pas monter de petits comités dans chaque quartier de Rennes. Mais le collectif ne grandit pas seul, des échanges et des retours d’expériences se font avec la première organisation communautaire crée en France en 2010 à Grenoble. Là bas, une trentaine d’associations se réunissent toutes les semaines pour planifier des actions à venir. Comme quoi, cela peut marcher. L’union fait la force.

Toujours.

 

plusd1fo

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