[Interview] Jiess Nicolet nous raconte Autres Mesures 2026

Pour la 11e année, le festival Autres Mesures revient explorer avec passion et générosité les territoires vastes et contrastés des musiques contemporaines. Du 15 janvier au 17 février 2026, cette onzième édition vous proposera une large sélection de ce qui se fait de plus émoustillant dans ce domaine musical, parfois intimidant, mais toujours passionnant. On a discuté répartition des tâches et spécificités de cette nouvelle édition avec un des co-programmateurs de l’événement Jiess Nicolet.

Mélaine Dalibert et Jiess Nicolet @ Autres Mesures

À partir du 15 janvier 2026 et jusqu’au 17 févier, le festival Autres Mesures revient en force pour une onzième édition toujours aussi généreuse et nomade. En préambule à nos annonces gourmandes de ce mois de folie nous avons causé avec Jiess Nicolet, un des co-organisateurs de l’événement,

Alter1fo : En 2026, le festival entre dans sa seconde décennie avec sa onzième édition. Qu’est-ce qui a changé depuis ses débuts ? Qu’est-ce qui n’a pas changé ?

Jiess Nicolet : Je ne pourrais être le témoin de tous les changements depuis les débuts car je suis arrivé dans l’organisation à mi parcours. En revanche je peux dire les notables évolutions que nous avons initié depuis mon arrivée, parfois invisibles du grand public, il s’agissait de structurer l’association pour tenter de lui trouver une assise économique et organisationnelle, permettant de voir un peu plus loin que l’édition en cours. Ceci a été mené dans un contexte économique plutôt difficile, où nous assistons à une réduction des financements publics, une inflation qui touche aussi l’organisation du festival. Notre organisation demeure à l’heure actuelle bénévole mais avec des savoir-faire professionnels. Nous savons que pour la pérennité de notre initiative nous devons trouver de nouveaux fonds, de nouveaux partenaires.

Ce qui n’a pas changé: la volonté de proposer un événement qui mette en avant la musique de création contemporaine sous tous ses aspects, de donner les clés de lecture pour l’aborder, de permettre à ces artistes et ces répertoires d’être entendus.

Quelles évolutions vous notez dans le public qui vient au festival ?

Depuis 6 années que je suis dans l’organisation je note que l’événement est souvent complet, on ne se rend pas assez compte de la richesse de notre territoire autant d’un point de vue artistique que de l’appétence des rennais et rennaises à découvrir des musiques de tout ordre. On ne peut que s’en réjouir quand on voit les diverses réussites ailleurs pour des initiatives équivalentes. Je suis toujours aussi content de voir que notre public a réellement de 7 à 77 ans !

Le succès du festival avec pas mal de propositions complètes sur les éditions précédentes confirme que l’étiquette « Musiques contemporaines » n’effraie plus grand monde. Est-ce que vous êtes tout de même encore parfois confronté aux clichés qu’on associe à ce vaste univers musical ?

Les clichés ont la peau dure et iels sont nombreux encore les publics, les artistes, les médias à considérer ces musiques comme inabordables voire élitistes. Pourtant les musiques de création contemporaines sont partout désormais, dans les playlists de nos enfants, les trends des reels, dans les bandes son de nos films ou des jeux vidéos, dans les publicités … tout cela est définitivement une question d’approche, de clés de lecture et de curiosité. Moi-même je suis encore en acculturation face aux pratiques et vocables de la musique contemporaine et je m’amuse de voir toujours les univers se différencier (musiques actuelles, musiques contemporaines), pourtant on n’a jamais été aussi proche d’un tout et la meilleure preuve est la porosité artistique.

Alors que se multiplient les appels à l’aide et aux dons dans les structures culturelles et les festivals, comment se porte Autres Mesures ? Quels sont vos secrets pour durer ?

J’aimerais bien te dire qu’on a une botte secrète, mais non. D’un point de vue structurel comme je le disais plus tôt, on s’est attaché à faire grandir le festival professionnellement dans son organisation mais nous en sommes tous encore bénévoles passionnés. C’est à la fois un gage de solidité et de faiblesse de notre organisation : nous avons très peu de charges fixes (ni bureau, ni stock à gérer, ni salariés) et donc restons agiles économiquement. Nos financements sont assurés pour la plus grande partie par nos partenaires publics et parapublics, les lieux d’accueil aussi. Mais la fragilité du modèle est aussi que nous n’avons personne pour gérer l’événement au quotidien à part nous même et je redoute personnellement la crise de croissance qui nous guette irrémédiablement : on reçoit de plus en plus de sollicitations d’artistes ou de lieux, nous prenons sur notre temps personnel et professionnel pour faire avancer le projet mais aussi participer à la vie du secteur au niveau régional… nous restons à dimension humaine donc disponibles ce qui fait que même le public aujourd’hui peut me contacter sur mon portable pour des questions de billetterie (!), … Je ne pense pas m’avancer trop à dire qu’Autres Mesures ne fonctionnera a priori jamais sur un financement participatif du public, en revanche nous serions très heureux d’accueillir un ou plusieurs mécènes pour pérenniser nos actions, continuer de nous structurer, former professionnellement nos bénévoles pour devenir aussi des professionnels, proposer plus de grandes formes artistiques ou des artistes de plus grande envergure pour mieux faire découvrir les autres et ne plus dépendre autant de l’aléatoire/fragilités parfois des financements publics que l’on sent tout arriver en ces périodes de rigueur budgétaires.

Avec Mélanaine Dalibert, vous êtes tous les deux programmateurs du festival. Comment vous répartissez-vous les tâches ? Est-ce que vous avez des domaines de prédilection ? Des domaines interdits ?

C’est rigolo car j’ai l’impression qu’on n’a pas ou peu de limites ou process, c’est assez fluide. Melaine et moi nous nous complétons assez parfaitement sur le plan artistique (je viens et travaille comme agent d’artiste et programmateur dans le domaine des musiques dites actuelles) et lui vient de la pratique instrumentale, il est artiste, il joue beaucoup, compose, enregistre… et aussi a une approche pédagogique via le conservatoire où il enseigne. On construit ensemble donc avec nos spécificités. On mène chacun tout au long de l’année une veille artistique: on va voir des concerts, on fait des rdv, on vit avec nos réseaux, on écoute énormément d’enregistrements etc. On se réfère aussi à l’équipe de l’association avec qui nous partageons nos découvertes, nos envies… eux aussi nous font part des leurs que nous intégrons chaque année au programme. Nous avons peut être sur le montage de la programmation un fil d’attention à veiller à une juste répartition entre des musiques dites de répertoire (souvent de la musique écrite donc) et les autres formes esthétiques de la création contemporaine (celles issues du jazz, de la musique électronique, des musiques traditionnelles, …), l’équilibre des genres et des minorités représentés autant pour les interprètes que les compositions. Enfin chaque année nous menons une création spéciale pour le festival qui est peut être le terrain où nous avons en association le plus de débat.

Le festival met particulièrement l’accent cette année sur les liens entre musique contemporaine, arts visuels et cinéma. D’où vient cet intérêt pour ces connections ?

J’ai pour ma part toujours eu une appétence forte pour les musiques à l’image (bandes sons réelles ou imaginaires, toutes les musiques d’écoute qui favorisent la création d’images mentales), mais force est de constater que ce pan de notre programmation a eu beaucoup d’autres entrées : celle de la musique concrète par exemple (nous avons longtemps rêvé d’accueillir Michel Chion du GRM grand spécialiste des bandes sons notamment de David Lynch), David Lynch justement qui fut un choc esthétique pour nous et symbolique car l’an passé nous avions monté avec Clair Obscur (qui organise le festival Travelling) un hommage à Badalamenti et Lynch avec les élèves du CRR pour introduire le préquelle Twin Peaks Fire walk with me. Ce dernier est décédé ce jour précis… ça nous a donné envie de nous associer cette année avec Clair/Obscur, le TNB, Ulysse production pour cette création d’Olivier Mellano « In My Head – a film music tribute to David Lynch ». Et plus légèrement nous avons eu envie de prolonger ce rendez-vous à l’Arvor avec un nouveau film, une autre entrée musicale avec There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson.

Vous avez ajouté deux nouveaux lieux à votre programmation cette année : l’Aire Libre et la MJC Bréquigny. Comment s’est passée la rencontre avec ces deux endroits ? En quoi est-ce important pour vous d’avoir le plus de diversité dans les lieux proposés ?

Pour ma part je déteste m’encroûter, proposer toujours les mêmes lieux, les mêmes challenges… même si bien sûr il ne s’agit pas de déboussoler nos publics (on garde quand même quelques repères bien ancrés dans l’ADN du festival). Pour l’Aire Libre, je ne me rappelle plus trop à vrai dire, je crois que c’est à la faveur du changement de gestion du lieu avec l’arrivée du Joli Collectif dont nous apprécions la démarche et l’engagement de longue date à Hédé. Je crois que notre rencontre formelle s’est faite lors de la restitution d’une création des Trans Musicales et notre envie de faire voyager nos musiques au-delà de la rocade. Pour la MJC Bréquigny c’est différent, Léa Braidotti qui programme là bas, suivait le festival depuis quelques années déjà et nous attendions un peu le moment favorable pour nous lancer. Le lieu est connu pour son engagement pour le Jazz sous toutes ses coutures, moi même j’ai un peu fréquenté le lieu dans les 90’s pour voir et l’opportunité cette année de faire venir Alabaster DePlume s’est présentée, l’idée a je crois enchanté Léa et ses équipes, donc nous voilà !

Nous sommes particulièrement impatient.e.s de découvrir le concert de Midori Takada à l’Aire Libre avec en ouverture une pièce revenant sur la décennie #MeToo. Comment s’est construite cette soirée ?

J’ai la chance de travailler avec Midori Takada via l’agence Vedettes depuis quelques années déjà. J’avais pu la présenter au Festival BBmix que je co-programmais à Boulogne-Billancourt (92). Cette dame discrète de 74 printemps a sorti l’un des plus beaux albums de ce qu’on a appelé le 4eme monde « through the looking glass » j’en étais fan inconditionnel avant d’avoir eu la chance de travailler avec elle. Proposer Midori Takada à Rennes est une chance inouïe, on ne réalise pas comment cette grande percussionniste a changé l’approche de son instrument, une femme de surcroit dans un monde très masculin. Mon entregent professionnel nous a permis de lui proposer une date à l’Aire Libre car elle venait en Europe pour un concert au Barbican Theatre de Londres et passait par Bruxelles pour enregistrer. Un coup de chance qui fut favorisé par l’ouverture d’esprit de nos amies de l’Aire Libre. Nous avons ensuite convenu d’intégrer ce programme au sein d’un cycle de programmation intitulé pionnières avec des lectures du collectif Debout et nous sommes heureux de pouvoir intégrer une dimension lisible de nos engagements sur le mouvement #metoo.

Nous allons faire gagner des places sur alter1fo pour la soirée avec Brighde Chaimbeul et Megabasse à l’Antipode. Qu’est-ce vous pourriez dire aux gens pour leur donner envie d’y aller ?

C’est un programme que j’avais conceptualisé au départ avec le Petit Bain à Paris pour une soirée avant-gardiste et néo-traditionnelle dans le cycle Rage Sacrée. Le concept a plu à Melaine qui m’a fait confiance pour le coup car il ne connaissait pas très bien les deux artistes. Nous avions ouvert il y a quelques années les esthétiques différentes à l’Antipode avec Nina Garcia et Otomo Yoshihide Quintet, cette soirée est une autre exploration de genre. Megabasse aka Pierre Bureau est issu des scènes DIY avec notamment son projet Tanz Mein Herz, son dernier LP solo « Flamenco » joué à la basse-guitare double manche est magnifique d’immersion et me fait penser aux univers de Sonic Youth des débuts. Brighde Chaimbeul est une jeune écossaise qui crève l’écran depuis quelques mois avec une approche toute particulière de son instrument (la petite cornemuse écossaise, plus aiguë que celle que l’on connaît en Bretagne) Brighde est une passeuse de tradition, d’oralité, de contes, de poésie et une exceptionnelle interprète. Je suis super content qu’on puisse la faire découvrir maintenant, son avenir semble se doter de joli joyaux dans le futur en témoigne son invitation au Festival Primavera en juin prochain par exemple.

Quel.le.s artistes vous rêveriez de faire jouer à Autres Mesures ? Quelles sont vos derniers coups de cœur en matière de disque ou de concert ?

Vaste question … je pense qu’on a tous des artistes qu’on rêve de présenter, parfois il vaut mieux que cela reste dans la catégorie fantasme ou secret car on n’est pas toujours sûr d’y arriver ou la réalité peut être décevante ! En vrai j’aimerais beaucoup pouvoir inviter sur un travail de résidence un des grands noms de la musique de répertoire encore vivant et suffisamment alerte pour se mêler à une génération plus actuelle. Sinon j’ai promis de longue date aux enfants de Melaine d’inviter Kendrick Lamar, mais faudra qu’il se plie à jouer un répertoire spécialement pour nous. (Rires)

Derniers coups de coeurs disques :

Daudi MATSIKO – Fool Me As Many Times As You Like (2024) UK Really Good

Jeff TWEEDY « Twilight Override »  (2025) USA. -DBpm records

Cerys HAFANA – angel – Helynt Ryfeddol  (2025) WALES – Instant Karma Classics

Patrick SHIROISHI & Piotr KUREK Greyhound days (2025) POLOGNE – Mondoj

Et deux projets pas encore sortis: MADRA SALACH un jeune projet irlandais qui va faire fureur en 2026 (Pogues, Chieftains, Lankum et Fountaine DC) et le prochain album de l’Australienne Carla DAL FORNO.

Derniers coups de coeur live : 

Erwan KERAVEC « There will be no miracles here » @ le Quartz, Brest, Festival No Border (December 25)

Gaia BANFI @ Salle de la Cité, Rennes, Trans Musicales (decembre 25)

MAQUINA @ Parc Expo, Trans Musicales (décembre 25)

LEROY SE MEURT @ Point Ephémère, Paris (novembre 25)

CAROLINE @ Paris, Petit Bain (septembre 25)

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