Après une première édition uniquement parisienne, le festival Rage Sacrée a eu la bonne idée de devenir plus nomade pour son second rendez-vous. Nous avons donc eu droit à une étape rennaise qui avait lieu le jeudi 26 mars sur l’épatante scène club de l’Antipode. L’événement explorant les musiques entre folklore et avant-garde invitait un très prometteur triple plateau avec les estoniennes de Duo Ruut, les anglais de Milkweed et les irlandais de Pebbledash. Retour sur une soirée hautement contrastée.

Une des plus intéressantes tendances musicales actuelles regroupe des artistes se réappropriant des musiques traditionnelles en les ancrant de façon très personnelle dans le présent. Mêlant musiques folkloriques et post-rock, noise, électro ou drone… ces formations revisitent le passé en l’ancrant fermement dans le présent. Mené par des figures de proue comme Lankum ou Shovel Dance Collective, ce mouvement réinvente le rituel et la transe pour retrouver un certain sens de l’expérience collectif tout en proposant des expériences atypiques. Depuis l’an dernier, le festival Rage Sacrée profite de l’équinoxe de printemps pour jeter un coup de projecteur sur ces groupes. Après une première édition exclusivement parisienne, la session 2026 passait par Lorient et par Rennes. On retrouvait ainsi le jeudi 26 mars sur la scène club de l’Antipode un trio bien émoustillant.

La soirée démarrait fort avec les estoniennes Duo Ruut. Ann-Lisett Rebane et Katarina Kivi s’installent face à face, de part et d’autre de leur kannel. L’alliance de leur voix et des sonorités à la fois limpide et entraînante de cet instrument atypique captive dès les premiers morceaux. Cette cithare estonienne dont on pince ou percute les cordes accompagne plus traditionnellement les mariages, les fêtes de village ou les chanteurs de rue. Sauf qu’il est plus communément joué en solo et que le fait de le manier à quatre mains, ajoutées à des jeux de percussions ou de glissé d’archer élargit le champ des possibles de leurs compositions. Voix mêlées, bras entrecroisés, la réjouissante complicité qui se joue devant nous est assez irrésistible. Ajoutez à ça, que leurs chants de mauvais temps et de chevaux morts distillent une mélancolie qui fait vibrer toutes nos cordes sensibles. L’Antipode est donc rapidement sous le charme et le public réserve un accueil plus que chaleureux au duo. Avec malice et pédagogie, les deux jeunes femmes expliquent les thématiques et leur démarche dans des interludes fort plaisants. Malgré des thèmes souvent sombres, leur prestation dégage une luminosité qui nous fait un bien fou.

Elle conclut sur un morceau inspiré d’un sort estonien destiné à arrêter les saignements d’une beauté à tomber. Au vu des actualités, nous ne sommes pas certains qu’il ait vraiment fait effet, mais il aura au moins pansé nos petits cœurs le temps d’un concert en suspension.
Après cette ouverture solaire, Milkweed va ensuite nous faire basculer vers des territoires bien plus sombres, mais tout aussi fascinants.
Contrairement à leurs habitudes, le duo ne joue pas masqué, mais ne va guère se dévoiler pour autant. Les deux musiciens dont on ne connait pas les noms, vont se livrer à un concert tout en intériorité, immergés dans leur musique d’un bout à l’autre du concert, ne nous laissant aucun temps de respiration. Banjo dissonant, jeu de guitare fiévreusement percussif, K7 passées à la moulinette d’effets, chant déchirant venu du fond des âges, leur univers (qu’il qualifie eux-mêmes de Slaker « paresseux » trad) oscille ce soir-là entre folk décharnée et noise vibrante avec une rare intensité. Comme sur leur surprenant et envoutant dernier album Remscéla (sorti en mai 2025 chez Broadside Hacks Recordings), le groupe puise dans la féconde mythologie du Táin Bó Cuailnge, foisonnante et ancestrale épopée celtique irlandaise, pour nous conter les exploits sanglants du héros archétypal Cuchulain mais aussi les destins tragiques des personnages féminins de la saga. Sur scène, le duo dépouille encore plus sa musique, se débarrassant même des quelques rythmiques dub du disque pour aller à l’os, vers l’émotion brute. Cette expérience dont on sort aussi secoué que ravi, nous aura fasciné d’un bout à l’autre, tout comme une bonne partie de l’audience du club.
« And now for something completely different« , le fameux gimmick des Monty Python, allait comme un gant à cette soirée puisque le dernier groupe Pebbledash va de nouveau nous emporter vers des territoires radicalement autres. Le quatuor de Cork en Irlande, mélange en effet shoegaze, dream pop et indie rock. Les compos de la bande ont beau être fort sympathiques et l’interprétation solide, ce n’est pas facile de passer derrière les belles émotions précédentes. On reste donc de marbre face aux ambiances plus introspectives et légères de leurs labyrinthes de nappes de guitares et de synthés. Un concert pas désagréable, bien au contraire, mais qui nous a semblé emprunter des sentiers un peu trop balisés après les beaucoup plus aventureuses premières propositions.
On ressort en tout cas totalement conquis par cette première soirée rennaise du festival Rage Sacrée et on espère bien que ce ne sera pas la dernière.
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