[Maintenant 2026] – Noémi Büchi aux Champs Libres : ce qui résonne encore

Retour sur la passionnante performance audiovisuelle délivrée par Noémi Büchi le 7 octobre dernier aux Champs Libres dans le cadre du festival Maintenant : Exuvie, une intense et belle réflexion sur le temps.

En plus de la multitude d’expositions proposées sur Rennes (et un peu alentour) et ses soirées électroniques qui décloisonnent les genres où les différentes visions de la fête se démultiplient et se rassemblent, le festival Maintenant propose un quatuor de propositions particulièrement singulières : la série Expérience, collection d’explorations de territoires sonores atypiques, parfois déconcertants, mais toujours bigrement excitants. Après le chant des pierres proposés par Toni Caillou au même endroit le vendredi précédent, retour aux Champs Libres ce mercredi 7 octobre, mais cette fois du temps de midi et dans l’ambiance feutrée et boisée de l’auditorium pour découvrir la nouvelle performance de l’artiste Noémi Büchi.

De retour au festival après son passage en 2021 pour un live en extérieur spatialisé à 360° devant l’Orangerie du parc du Thabor et pour l’expérience audiovisuelle immersive Does It Still Matter présentée lors de l’édition 2024 de Maintenant, l’artiste franco-suisse vient présenter sa nouvelle performance sous la forme d’un live audiovisuel, issue de son intrigant dernier album en date, Exuvie, paru au printemps, toujours chez -OUS. Derrière la scène, un immense écran où seront projetées les images. Devant, une table où l’artiste a disposé ses machines et autres laptops. Bien calé.es dans nos fauteuils de velours, à l’illusoire abri de la folie du monde, cette parenthèse dans le chaos du temps va nous permettre de nous plonger intensément dans l’univers sonore et visuel proposé par la musicienne.

C’est d’ailleurs le temps qui est au cœur du propos de l’artiste avec Exuvie. Le mot signifie « ce qui a été abandonné » en latin et représente l’enveloppe que les animaux abandonnent lors de leur mue. Comme avec ses œuvres précédentes, Noémi Büchi continue de s’intéresser au temps, aux questions de linéarité entre présent et passé, mais en travaillant cette fois plus précisément autour de la mémoire, de ce qui a été vécu et de ce qui résonne encore. Sans oublier les transformations, les changements qui marquent le passage de ce qui a été à ce qui est. Pour un temps lui aussi éphémère. Quelles traces restent visibles, tangibles, qu’est-ce qui disparait ?

C’est ce que développe l’étrange « narration » visuelle qui accompagne la musique de Noémi Büchi sur le grand écran, incarnée par la danseuse Rebeka Mondovics aux longs cheveux noirs qui chorégraphie ici la fugacité du mouvement dans le temps et le corps vaisseau « archive vivante » de ces changements, qui porte les marques, les traces qui restent. Cette incarnation se trouve immergée dans l’univers vidéo développé par la plasticienne Brigitte Fässler qui mélange tout ensemble techniques numériques et analogiques pour créer un univers oscillant entre imaginaire et réel, déformant progressivement nos perceptions. Perrine d’Electroni[k] (l’association qui organise le festival) nous l’explique juste après : la bande sonore créée par Noémi Büchi a été développée en premier, avant d’être dansée par Rebeka Mondovics. C’est ensuite que Brigitte Fässler a filmé et créé la vidéo, après un isolement à trois dans les montagnes, sorte de résidence artistique impromptue pour créer ensemble, en trio la matière visuelle de ce live.

Un champ aux hautes herbes, la nuit, plongé dans une sorte de lumière infra-rouge avec le ciel profond au-dessus. Une lumière tenue qui éclaire un corps dans l’obscurité de la nuit, d’une grotte, en en révélant différents angles. La lumière aveuglante du soleil qui masque autant qu’il dévoile un corps en contre-plongée. Une mer de tissus rouge, des traces de sang sur la peau. Les changements se produisent parfois juste intérieurement. Alors l’image nette commence doucement à brouiller les contours du corps, du visage, dans un flou qui s’étire (à la manière des corps disloqués de Francis Bacon – qui ont inspiré Noémi Büchi), dans les clignements rapides de la lumière, découpant le temps en plusieurs instants figés.

Le visage de la danseuse Rebeka Mondovics s’allonge, devient autre, se double, se scinde en en faisant ressortir l’inquiétante étrangeté. Que reste-t-il de nous lorsque le temps nous transforme ? Devient-on autre ? Ce visage se détache, tout en semblant garder la trace trainante de son ancienne incarnation. L’ombre de Noémi Büchi, penchée sur ses machines, s’y agrège sur l’écran. Dans le noir, une pupille capte alors un filet de lumière, l’iris se déplace ensuite, laissant d’abord percevoir la texture de l’œil mais aussi ce regard qui s’échappe.

Poursuivant sa recherche autour de la « physicalité » de la musique, Noémi Büchi produit un improbable mélange de sons captivants tout en même temps massifs et ciselés, de boucles symphoniques orchestrales, d’expérimentations électroniques, de grésillements et de rythmiques discordantes : une matière sonore à la fois finement et massivement texturée. Comme elle l’a expliqué, « l’avant-garde, ce n’est pas faire une musique qui n’existe pas encore, c’est effacer les barrières qui existent entre les genres. »

Alors elle mélange, elle frotte, elle incorpore, désincarcère. Pour un résultat bien souvent envoûtant et aussi audacieusement complexe qu’étonnamment assez accessible. La musicienne nous donne à ressentir la masse des textures, à appréhender les différents grains des matières sonores, à sentir physiquement les variations de pression des vibrations musicales, à la manière de ces transformations que vit le corps de la danseuse Rebeka Mondovics sur l’écran de nos rétines. Des échos de musiques diverses viennent s’y lover, parfois personnels, pour venir construire ces différentes strates de mémoire qui s’agrègent et se désagrègent.

On ne pensait pas se laisser prendre. Et pourtant : le temps a fui tout en étant incarné. Ce regard en coin achève alors la performance, lui-même peut-être tourné vers un futur épaissi du passé. Malicieuse idée du festival que de proposer ce passionnant Exuvie, intense et belle réflexion sur le temps quand lui-même, dès son nom, s’inscrit au présent, Maintenant.

Photos : L’irremplaçable M.B

Retrouvez tous nos articles sur l’édition 2026 du festival Maintenant ici.


Le festival Maintenant a eu lieu du 1er au 11 octobre 2026.

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