Shannon Wright a mis l’Antipode à genoux

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Shannon Wright est l’une des artistes les plus extraordinaires qu’il nous ait été donné de voir. Voilà ce que devait penser avec nous une bonne partie du public de l’Antipode ce mardi soir. Seule avec son bassiste et son incroyable batteur, la musicienne américaine a mis l’Antipode à genoux. Ses déflagrations sonores vous mettent de terribles claques dont vous peinez à vous relever. Vous pensez enfin arriver à vous rétablir ? Peine perdue, le morceau suivant vous renvoie directement dans les cordes… On le savait pourtant, on ressort de chacun de ses lives, complètement hébété, abasourdi. On s’y attendait et pourtant on a encore pris la prestation de l’américaine en plein coeur.

C’est encore toutes émues de l’interview qu’on a réalisée en fin d’après-midi avec Shannon Wright (interview de Shannon Wright ici) qu’on se rend au concert. On a fait une rencontre, une vraie et on a le coeur qui bat bien trop vite.  On a hâte de retrouver la jeune femme, si douce et si calme tout à l’heure, emportée par cette flamme indomptable qui l’habite sur scène. Burn to Shine, justement.

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Avant, on a aussi bien envie de découvrir les américains de Portland, Maine, Phantom Buffalo qui ouvrent la soirée. Une jolie pop à deux guitares, renforcée par une basse et une batterie accueille les premiers spectateurs.  Les intonations du chanteur nous rappellent celles de Stuart Murdoch de Belle & Sebastian, tandis que la Telecaster de l’autre guitariste égrène des notes claires. Les compositions du combo américain, faussement simplistes, sont pleines de ruptures à peine perceptibles qui accrochent l’oreille par surprise. On est agréablement surpris par ces petits virages mélodiques qui nous rappellent les Shins. On se promet d’aller ré-écouter les Phantom Buffalo sur disque et d’apprendre à les connaître davantage (pour en savoir plus sur Microcultures, la structure qui accompagne les Phantom Buffalo, lire le très bon article de Sylvain). Joli moment de calme avant l’arrivée de la tornade Shannon.

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Petite piqûre de rappel pour ceux qui ne la connaîtraient pas. En 1998, l’américaine saborde son groupe, Crowsdell, et part, seule, avec sa guitare comme unique bien. De là naîtront les fragiles et troublants Flighsafety et Maps of Tacit (1999 et 2000), puis plus tard, le rêche et sublime Dyed in the Wool (2001). Une vraie claque déjà. De ces disques qu’on écoute en boucle pendant des jours, sans rien vouloir écouter d’autre. Tout ça grâce au très bon label bordelais Vicious Circle qui vient alors de signer la sortie de l’album dans l’hexagone. La France a aussi la chance de la découvrir en live, en première partie de Calexico lors de prestations intenses. Shannon est écorchée et passionnée, elle ne laisse personne indifférent. On l’a dit. Plus qu’une claque : une tornade.

En 2004, elle retrouve Steve Albini pour son album le plus rock et le plus rêche, Over The Sun. Cet album change des vies. Tumulte de guitares électriques, voix poussées à l’extrême. C’est un disque abrasif. Shannon y manie la guitare « comme une serpe » disent les gars de Vicious. Et puis il y a le pianoCes morceaux doux en apparence qui vous poignardent tout aussi fort. Suivra un disque avec Yann Tiersen qui la fera connaître davantage (écoutez par ici ce que Yann Tiersen dit de cette rencontre qui l’a plus qu’inspiré).

Puis contre toute attente, Shannon revient en 2007, avec Let in the Light, un album apaisé, sans pour autant être rangé. On l’imagine plus heureuse, moins à vif, mais on la sait toujours aussi exigeante. Shannon ne lâche rien. Elle n’a rien à faire des clichés, des modes, des étiquettes. Elle reste sur le fil tendu.  Intègre. L’album suivant, Honeybee Girls, sorti l’année dernière, alterne les assauts frontaux, les climats orageux et les moments plus paisibles… Mais méfiez-vous de l’eau qui dort. Sous ce calme apparent, les cassures apparaissent. Et les morceaux au piano se révèlent tout aussi ravageurs, tout comme cette incursion très rare dans la discographie de l’américaine, dans les terres électroniques sur un morceau glaçant et bouleversant, Father.

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On pensait attendre plus longtemps avant la sortie d’un nouvel opus. Et puis Secret Blood est arrivé début novembre, quelques jours avant le début de cette tournée. Une entrée en matière sur les chapeaux de roue, un brûlot hardcore (l’énorme Fractured qui prend toute sa puissance en live), des ballades renversantes et encore des mélodies qui livrent progressivement leurs secrets. Depuis sa sortie, on n’écoute rien d’autre. Encore une fois, on doit le dire.

Et puis, c’est parti. En se dirigeant vers sa fender jazzmaster, Shannon Wright se tourne vers la photo projetée sur le côté de la scène tout le concert et lui fait signe. Elle nous a expliqué l’après-midi qu’il s’agit d’une photo de Floride, de là d’où elle vient. On accompagne son geste de tous nos espoirs, et du souvenir de ses mains tout à l’heure qui touchaient du bois pour que ce concert se passe bien. On sait bien que tout le monde peinera à le croire, tellement la jeune femme est impressionnante sur scène. On se rend alors davantage compte de tout ce qu’elle engage pour donner autant.

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Le visage souvent dissimulé derrière ses cheveux, Shannon Wright se  cache. Mais se donne, et donne, entière. Sans filet, possédée. Et cela dès le premier titre « You hurry wonder ». La guitare y commence calme mais sur le refrain déjà, le batteur commence à donner davantage de puissance. Ce titre issu de Dyed in the wool est une parfaite entrée en matière, toute en tension retenue. Jusqu’à ce que la voix de la jeune femme prenne toute sa puissance. Même chose pour le Within quilt of demand qui  éclate petit à petit le format, et qui déjà fait serrer les dents et les poings.

La prestation est intransigeante, comme toujours avec la musicienne,  et on est très vite happé par la présence de la jeune femme sur scène. Andy Baker, qui l’accompagne sur scène à la basse et qui enregistre ses disques (parfois avec Steve Albini comme sur quelques titres de Maps of Tacit ou Over the Sun) est lui aussi impressionnant de maîtrise. Impassible à côté de Shannon possédée, on sent que comme le batteur, il a les yeux rivés sur la jeune femme , comme un rempart pour la laisser exploser et lui permettre de repousser les murs. Avec Dyed in the Wool, le trio lâche toute sa puissance pleinement. Le batteur est excellent et sait aussi bien accompagner les moments poignants, de glissements subtils et de roulements tout en douceur que taper comme un forcené sur ses fûts. On en prend plein les oreilles. Less than a moment explose sur la scène et on a les jambes qui tremblent. Shannon est une guitariste incroyable. On a l’impression qu’elle a 4 mains pour arriver à faire tout ce qui se passe dans nos oreilles.

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Elle joue un premier extrait de son dernier album, Violent Colors et on en arrive à la même conclusion que 10 jours plus tôt à Saint Nazaire : les nouveaux morceaux passent la barre du live haut la main. Ils dégagent une puissance impressionnante comme ce Fractured qui nous laissera une nouvelle fois totalement exsangue. Déjà, on ne veut plus que ça s’arrête. Et on n’est pas les seuls. Les plus sceptiques se sont laissés gagner. Birds et Commoner’s Saint ont fini de les convaincre et le silence s’installe déjà dans les moments d’accalmie avant les sursauts de la tempête sonore. Sur la scène, Shannon a l’air d’une dompteuse de guitare, d’une tornade électrique. On repense à ses yeux timides de l’après midi, à la douceur dans sa voix. Comment fait elle ?

Après sept morceaux à la guitare électrique complètement renversants,  Shannon repose sa fender et se dirige vers le Wurlitzer sur la gauche de la scène. Elle entame un Defy this Love applaudi par les fans de Let in the Light, et une nouvelle fois transcendé par la prestation live. On est de plus en plus happé par les accents de sa voix, par l’émotion qui s’en dégage. Hinterland finira de nous hypnotiser. Ses doigts rebondissent de touches en touches. Sa voix se brise sur certains mots et les frissons gagnent davantage de centimètres carrés sur nos peaux.

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Suit un moment de calme, plus lent, sur lequel Shannon reprend sa Jazzmaster. C’est In the Morning qui prend son temps et apaise momentanément les coeurs avec son refrain tout en douceur. Et puis Shannon entame l’un de ses morceaux les plus habités « You’ll be the death« . Ses arpèges qui coulent, d’abord, nous serrent déjà le coeur. On sait la chanson. La version que le trio en donnera ce soir est sûrement la plus émouvante qu’on a entendue. A côté de nous, chacun retient son souffle. La fragilité et la puissance de la jeune femme emportent tout le monde. On a les yeux humides. Autour de nous, la majorité du public est complètement suspendu à son souffle, à ses notes. On l’a déjà dit, on entend toujours le silence dans les concerts de Shannon. Bien sûr au bar, on perçoit quand même quelques bières qui tintent. Mais devant la scène, c’est toujours la qualité d’écoute du public qui frappe. Les oreilles sont suspendues à sa voix, à ses mains sur la guitare, sur le piano. You’ll be the death s’achève dans un silence plein de gorges serrées. A l’intérieur, on tombe à genoux.

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Les musiciens enchaînent alors sur les déflagrations de With Closed Eyes qui déchaînent aussitôt les corps devant la scène. Shannon frappe les cordes avec son médiator de basse. Certains ne tiennent plus et crient avec la guitare. Shannon et son groupe libèrent les âmes et achèvent tout le monde. Puis quittent la scène.

Le public acclame, appelle, demande. Et puis la jeune femme vient s’installer de nouveau devant le Wurlitzer pour un Avalanche qui cloue une nouvelle fois au sol et perfore les poumons. On retient encore notre souffle. Shannon, sûrement, n’aime pas ce qui est lisse. Elle préfère le rêche, ce qui accroche. On prend une nouvelle fois la puissance de cette Avalanche qui bifurque et nous embarque toujours pas surprise. On dévale la pente du piano avec elle, jusqu’au retour du bassiste et du batteur.

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Shannon reprend alors sa Jazzmaster. Elle entame alors Black little Stray tout en alternance de guitare lente et hypnotique et d’explosions rêches.  Sur la fin du morceau, elle abandonne le micro pour chanter sans amplification par-dessus sa guitare. Ce  Black Little Stray sera d’anthologie. Le silence est total. Sa voix habitée, s’élève plus fort. Son engagement est total. Intense. Les cris accompagnent la délivrance qu’apporte le morceau final, totalement abrasif, Portray. Le groupe dégage une puissance incroyable. Il est maintenant certain que la jeune femme a six mains, même si deux seulement sont visibles. On ne peut pas expliquer ce qui se passe dans nos oreilles autrement.

Portray achève tout le monde. Shannon repousse encore les murs de la scène et se laisse tomber au sol avec sa guitare. Allongée sur la scène, elle donne tout ce qui lui reste et décoche des riffs qui nous projettent contre les murs. On s’accroche à chaque accord pour tenter de se relever. Sur le sol, toujours allongée, elle tourne, cambre le dos, les jambes, s’assoit et se rallonge sans jamais cesser ces riffs qui transpercent. Elle se redresse alors pour terminer le titre debout. La guitare tranche dans le vif, puis les notes pétrifient, encore, intenses. Des cris d’amour, de rage, des applaudissements. Shannon repose sa guitare. Elle murmure encore un timide thank you et pose son doigt sur son coeur.

Elle n’a pas besoin d’en dire plus. Chacun sait qu’elle a tout donné.

Photos : Caro

Bande son : Teaser du dernier album de Shannon Wright « Secret Blood » – by ThomR (son de la video sur Vimeo : http://vimeo.com/14977791)

10 commentaires sur “Shannon Wright a mis l’Antipode à genoux

  1. Guitare Man

    Je ne connaissais pas mais je trouve c’est excellent. Merci pour la découverte ! 🙂

  2. secret blood

    Merci pour cet article qui retranscrit parfaitement l’essence de ce concert absolument sublime !
    Merci aussi pour vos magnifiques photos. J’étais placée près d’un garçon et d’une fille qui photographiaient le concert. Vous êtes la fille, savez-vous qui est le garçon ? J’aimerais également voir ses photos (si c’est possible). Bonne journée and let the light !

  3. Caro

    Merci beaucoup !! Voici le site d’un des photographes de la soirée : Ses photos sont sublimes.
    http://ladnewg.net/
    je retrouve le site de Guillaume bientôt pour le mettre aussi en lien (celui qui était à côté de moi)
    A venir l’interview en ligne., le temps de la retranscrire et on partage vite ce génial moment 🙂
    A bientôt!

  4. Gwendal

    Sublime est un grand mot, mais merci beaucoup 🙂
    Celle de l’article sont également très bien je trouve, j’aime beaucoup celle du batteur, et Shannon était vraiment sympa
    à prendre en photo, toujours des postures improbables pour un concert vraiment super, dommage que le public n’était pas plus nombreux.

    L’autre photographe n’était pas Guillaume Leroy ce soir là (il y a 2 Guillaumes qui font des photos à l’Antipode :P),
    son site n’est pas encore ligne pour le moment, mais vous pourrez surement en retrouver qlq unes dans les prochains jours sur son flickr http://www.flickr.com/photos/legrandloup/

    Voilou, surement à bientôt lors d’un concert 😉
    Gwendal

    —————————————————–
    mon site : http://ladnewg.net/
    mon FB : http://www.facebook.com/GwendalLeFlem.photographe
    mon Flickr : http://www.flickr.com/photos/ladnewg/

  5. lol

    Que dire après un tel concert!
    Je ne connaissais rien d’elle,mais au final je pense avoir vu l’un des plus beau concert de ma vie (et pourtant j’en ai vu!)
    Une artiste totale qui se donne du début à la fin sans esbroufe,sans frime,juste l’essentiel…
    Merci…

  6. secret blood

    Merci pour tous ces liens et toutes ces photos ! Impatiente de lire l’interview (pas tomber dans l’oreille d’une sourde et être sourde avec Shannon Wright, c’est mission impossible 🙂 Bonne journée

  7. Isa

    @ Secret Blood
    Merci pour ton intérêt…
    Ca y est c’est enfin en ligne 😉
    L’interview est là : http://alter1fo.com/interview-shannon-wright-timide-et-sincere-25241
    En espérant que cela te conviendra.
    Encore merci pour tes commentaires.

  8. Isa

    Avant son retour en France en mai, les fans de Shannon et de Yann Tiersen peuvent profiter des très belles vidéos de ThomR sur leur journal de tournée commune aux States.
    A voir là :
    http://vimeo.com/20049092
    http://vimeo.com/19982956
    http://vimeo.com/20139948
    http://vimeo.com/20192562

    Vivement le mois de mai !

  9. La bUze

    superbes photos et très bon report
    du coup, sa prestation à Feyzin de dimanche parait presque calme (mais excellente) !

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