«Swing in Rennes #4» ou la belle Histoire du Hot-Club de Rennes : 1950-1955, Les dernières années

La fin des années 40 est difficile pour le Hot-Club de Rennes. À l’âge d’or des années qui suivent la libération, succèdent les défections et les divisions qui laissent les jazzmen de la rue St Georges dans une impasse. Pourtant, après quelques mois, l’amour de la note bleue unit à nouveau les musiciens. L’activité étudiante de la ville réveille l’association, qui connaît encore de belles réussites.

En avril 1948, dans le journal étudiant l’A, on pouvait lire, au sujet du Hot-Club de Rennes: « cette malheureuse association n’est même plus la caricature de l’œuvre si prospère élaborée par son dévoué fondateur Jacques Souplet. Cet organisme, jadis réputé dans le pays entier grâce au concours de Jean Quéinnec, Hermer, Montmarché, Pirée, Ollive, a fini par sombrer dans l’entreprise financière« . L’auteur de ces mots et de la dure critique de cette « association déliquescente digne d’un meilleur destin » est un de ses anciens membres et pionnier du jazz rennais, le trompettiste belge Marcel Lambot. Étudiant en médecine, il a claqué la porte d’un Hot-Club qu’il trouve dévoyé dans un « middle jazz » commercial, pour créer dans le milieu étudiant rennais un nouvel orchestre, le Jazz Club Universitaire (JCU), plus tourné vers les sonorités d’un jazz New-Orleans qu’il affectionne.

L’orchestre du Jazz Club Universitaire

La scission s’opère au sein de l’association, plusieurs musiciens suivent Marcel Lambot dans ce nouvel orchestre qui prend ses quartiers dans un vaste local au sein de l’association des étudiants de l’AGER, au 14 rue St Yves. A la source de cette rupture, il y a probablement une rivalité entre les musiciens vedettes du Hot-Club, dont Lambot fait partie, mais également des divergences liées au développement du jazz lui-même. Jean Le Méné, surnommé « la Méloche », clarinettiste du Hot-Club et défenseur des orientations nouvelles du jazz, est même la cible, dans le même journal étudiant, d’un méchant pastiche d’interview, où le rédacteur le fait faussement ambitionner de dépasser la nouveauté be-bop d’un Parker ou d’un Gillespie en imitant les sonorités… d’un pet. La querelle semble violente et les passions exacerbées. En réalité, cette rivalité et ces tensions s’apaisent rapidement: en mars 1949, ayant fini ses études, Marcel Lambot a quitté Rennes, et un rédacteur de l’A écrit: « pourquoi le Jazz Club Universitaire s’oppose à faire des jam-sessions avec le Hot-Club de Rennes pour le seul plaisir de faire du bon jazz? Cela pourrait leur faire du bien de se frotter un peu plus à leurs aînés ».

Peu à peu, les musiciens des deux orchestres se rapprochent. Le batteur Robert Henry, arrivé au Hot-Club avant la scission, et qui a joué dans les deux formations, se souvient que les musiciens se mélangeaient aisément au gré des bals et des concerts. On passe d’un orchestre à l’autre en fonction des besoins, dans des formations interchangeables. Pour le bal d’une corporation étudiante, on joue sous le nom JCU. Pour un concours à Paris, on envoie les meilleurs musiciens sous le nom HCR.
En septembre 1950, les deux orchestres fusionnent: le jeune président du JCU, Hervé Le Lann, propose de reprendre le nom et le local d’un HCR peu actif, où le président et contrebassiste Yves Gastinel a bien du mal à payer les factures de la maison rue St Georges. C’est le même Hervé Le Lann qui prend la présidence de ce nouvel Hot-Club. Le finistérien, arrivé à Rennes pour ses études dentaires en 1947, s’était fait remarquer avec un quatuor vocal et une émission sur Radio Bretagne, au moment où Marcel Lambot créait le JCU. Le jazz se fait pourtant plus rare sur la radio bretonne: en décembre 1949, le conseil d’administration de la même radio connait une levée de bouclier contre l’émission de jazz mensuelle du Hot-Club. Une seule voix s’y oppose: c’est celle du comédien, metteur en scène et futur directeur de la maison de la Culture (aujourd’hui le TNB), Guy Parigot.

En décembre 1950, à Paris, l’incontournable Charles Delaunay et son bras droit, l’ancien rennais Jacques Souplet, lancent un ambitieux « salon international du jazz » dans divers lieux de la capitale. Le Hot-Club est qualifié pour le concours organisé pour l’occasion, et peut se montrer ambitieux. Malheureusement, les valeureux jazzmen bretons sont retardés par leur bus, et ne peuvent jouer que devant un parterre clairsemé et un jury incomplet, alors que de nombreux musiciens français se sont tournés vers la nouveauté be-bop. Un reporter étudiant rennais note, désabusé: « on est amateurs ou on ne l’est pas! ».

La déception n’entame pas une intense activité: le Hot-Club est de tous les bals étudiants, à Rennes, à Brest, à Quimper. Les rennais ouvrent pour Sidney Bechet (à Rennes une première fois, en février 1950), Claude Luter, Henri Salvador. L’organisation de concerts, autre activité du club, attire des sommités dans la capitale bretonne. Outre Bechet, on accueille à Rennes en 1951, pour l’une des premières tournées d’un pionnier du blues en Europe, le fameux Big Bill Broonzy et son pianiste Blind John Davis.

Certains bals laissent des souvenirs impérissables . Ainsi, le « bal de la cloche », à la faculté de lettres, alors place Hoche, en février 1950: Robert Henry se souvient d’une fête et de débordements qui feraient pâlir les plus énervés de nos actuels étudiants. Au petit matin, instruments en main, près de l’hôtel de police, nos joyeux drilles n’hésitent pas à honorer la maréchaussée d’une chanson. Outre les bals, chaque mardi au Triskel (à l’emplacement de l’actuel disquaire It’s Only), c’est la jam-session hebdomadaire, où l’on accueille parfois des musiciens de passage.
En octobre 1951, Hervé Le Lann, convoqué sous les drapeaux, quitte la présidence. C’est le trompettiste Gilles Gourmelon qui la prend. Malheureusement, en 1952, le propriétaire de la maison rue St Georges souhaite vendre. On songe sérieusement à son achat, mais l’affaire ne se fait pas. Le Hot-Club est contraint de quitter les locaux en urgence et est hébergé provisoirement, dans l’arrière-salle d’un bar rue d’Antrain où les musiciens allaient jamer régulièrement: Le rouge et noir. On déménage à nouveau le piano et le lit destiné aux musiciens de passage ou… “aux rencontres”.

Bœuf au « Rouge et Noir »

Quelques soirées jazz sont organisées au Rouge et Noir les mois suivants mais en septembre 1952, à l’invitation du président de l’association des étudiants, les musiciens du Hot-Club se voient proposer un local gratuit: le siège de l’AGER où était né le Jazz Club Universitaire quelques années plus tôt. Avec un retour rue St Yves, le nom du Hot-Club est abandonné et celui du Jazz Club Universitaire s’impose. Les concours nationaux ne sont pas abandonnés pour autant: le 29 mars 1953, les rennais figurent parmi les meilleurs orchestres (juste derrière les lensois gagnants) dans la catégorie « New-Orleans ». Un article mentionne le nom des révélations du tournoi: la performance de Gilles Gourmelon est signalée, à côté de celles des René Urtreger, Alain Goraguer ou Barney Wilen…

Même si le Hot-Club de Rennes n’existe plus officiellement, sa réputation est telle que l’on fait encore usage de son nom: c’est le cas de certains programmateurs et journalistes. En novembre 1953, Ouest-France annonce même la « rentrée du Hot-Club »: Deux formations doivent se produire: l’une, moderne, dirigée par le revenant Alain Gastinel, l’autre, dans le style New-Orleans, dirigée par Gilles Gourmelon. Malheureusement, ce concert n’a pas laissé de traces dans la mémoire des jazzmen de la ville. Alain Gastinel et Gilles Gourmelon joueront bien ensemble une dernière fois, mais ce sera sur la côte, à Carnac, à l’été 1955. Le jazz rennais plonge alors dans une longue inertie…
Pourtant, en février 54, Gilles Gourmelon et consorts ont côtoyé la légende: pour les concerts de Rennes et Nantes du grand Sidney Bechet, ils ont l’honneur d’accompagner l’américain sur scène. Le trompettiste descend même chez le disquaire Racine dédicacer des disques. Sur scène, les rennais assurent. Ouest-France relate un triomphe: « on y serait encore s’il avait fallu accepter les rappels de l’assistance déchaînée ». Ce concert de Sidney Bechet au Royal (où s’installeront les cinémas Gaumont, un peu plus tard) clôture plus de dix années d’un activisme jazz aujourd’hui injustement oublié. Le départ de la dernière génération d’étudiants jazzmen n’est pas compensé et le HCR/JCU meurt de sa belle mort. Le jazz rennais s’endort, alors que dans certaines caves de la ville, on s’entiche des sonorités d’une guitare électrique. Les anciens membres, eux, gardent la note bleue au cœur de leurs activités professionnelles ou musicales, à Paris, à Nantes, à Brest. Au sein du foyer familial, un certain Éric Le Lann s’essaye à la trompette paternelle…

Les auteurs remercient chaleureusement pour leur aide: Mesdames Simone et Bérénice Gastinel, Messieurs Jean Quéinnec, Hervé Le Lann, Gilles Gourmelon, Robert Henry et Jean-Pierre Meunier.

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