«Swing in Rennes #3» ou la belle Histoire du Hot-Club de Rennes : 1944-1949, l’âge d’or du Hot-Club

La libération de Rennes en août 1944 ouvre pour le Hot-club de Rennes une période d’intense activité. Le jazz offre à la liesse de la libération une bande-son idéale, et les musiciens du hot-club multiplient les virées. Depuis les camps de soldats américains jusqu’aux balluches dominicaux, le swing acquiert un nouveau statut.

Place de la mairie, Rennes le 4 août 1944. Depuis trois jours une division blindée US lutte au nord de la ville pour la libérer. En début de matinée, des jeunes gens se rejoignent au café « les Messageries Maritimes », en bas de la place, pour célébrer les futurs libérateurs. Une méprise donne lieu à une scène qui pourrait être comique: on confond la fuite des occupants avec l’arrivée des américains. En fin de matinée, c’est la liesse, on fête la libération dans une ville où les derniers bombardements ont fait des victimes. Parmi elles, un membre du Hot Club de Rennes: le saxophoniste Alfred « Freddy » Duhail. Dans le centre-ville, plus aucune vitre n’est en place. Aux bombardements de juin, il faut ajouter qu’avant de partir, les allemands ont fait exploser tous les ponts…

L’église Saint-Germain expose ses baies béantes dégarnies de ses vitraux. A deux pas, dans le local du Hot-Club, on ramasse les verres brisés. Jean Quéinnec s’en souvient: « J’avais quitté la ville à cause des bombardements. Quand je suis arrivé en vélo rue Saint-Georges, Jacques Souplet et son épouse nettoyaient le verre cassé… ».

Avec l’arrivée des GI’s, la musique du Hot-Club va se tailler un beau succès: « les camions GMC américains venaient nous chercher place du parlement. Ensuite, on allait jouer dans les camps US, route de Lorient, à St Jacques… Forcément, pour trouver des cavalières, il fallait danser… ». Des soldats américains passent au local et tapent le jam, des liens se créent. L’orchestre du Hot-Club est très demandé. Le dimanche, on s’entasse, l’instrument dans le dos, dans les cars qui filent vers les guinguettes à Cesson.

Les mois passent et le succès ne s’estompe pas: le 31 décembre 1944, après les deux victoires des années précédentes, l’orchestre du Hot-Club, dirigé par le brillant Alain Gastinel, remporte à nouveau la coupe et la première place du concours national des espoirs du jazz organisé par le Hot Club de France à Paris. Cette fois, les musiciens bretons ont présenté un ambitieux big band, avec le même succès.

Au Hot-Club, Jacques Souplet a passé la main à Jean Quéinnec, fringant jeune président d’un club dont l’orchestre se produit régulièrement, à heure de grande écoute, sur les ondes de Radio Bretagne, sous les toits du palais du Commerce (aujourd’hui La Poste, place de la République). L’excellent saxophoniste martiniquais Bib Monville, rennais pour quelques mois, y participe. Pour lancer les radiodiffusions, on joue « swingin’ the blues » de Count Basie.

Pour couronner cette période d’intense activité, ne manque qu’un enregistrement: ce sera sur le label Pacific, dirigé par Pierre Hegel. Les 22 et 23 mai 1947, la fine fleur du Hot-Club s’enferme dans un studio parisien, avec les batteurs professionnels Robert Mommarché (l’ami et ancien membre des années d’occupation) et l’américain Benny Bennett, pour produire sept galettes. On y entend du très bon swing, des standards de jazz dixieland, des titres joués à Broadway ou des classiques des répertoires de Louis Armstrong, de Duke Ellington, de Fats Waller, de Django Reinhardt ou encore de Cab Calloway. Parmi ces standards, un nom plus singulier émerge: « Breizonec blues », composition créditée au pianiste du Hot-Club Armand Borgogno, dont le titre ferait presque figure de manifeste, et pourrait probablement prétendre au statut de première composition de jazz bretonne. Dans les chroniques de disques du bulletin du Hot-Club de France, on signale la qualité des enregistrements, les seuls réalisés par un Hot-Club de Province.

A Rennes, on multiplie les concerts: soirées étudiantes, concerts en extérieur, thés dansants aux salons Gadby… en 1945 et 1946, les 4e et 5e festivals de jazz à Rennes sont organisés. On quitte les salles périphériques pour le théâtre municipal: on est loin des spectacles pionniers de 1942, même l’orchestre s’étoffe en big band et l’on accueille sur scène la chanteuse Danielle Néry, qui partage la vedette avec le saxophone d’Alain Gastinel. Le Hot-Club semble connaître son âge d’or, la presse locale n’accueille plus le jazz avec un mépris perplexe, et de nouveaux musiciens, souvent étudiants, nourrissent un vivier qui semble inépuisable.

Malheureusement, à l’instar des jazzmen parisiens, la fin des années 40 voient les musiciens et amateurs de jazz français rejouer la sempiternelle querelle des « anciens contre les nouveaux »: les nouveautés divisent et le public éclate en confréries ennemies. On oppose au jazz commercial l’esprit « hot » des premières jams, la révolution be-bop d’outre-Atlantique en rebute plus d’un… A Rennes, il semble que l’orchestration en big band soit jugée trop « commerciale » pour certains, on lui oppose la spontanéité des premières amours « dixieland »… Le trompettiste belge Marcel Lambot, et quelques autres, quittent le Hot-Club pour créer un orchestre uniquement Dixieland, le Jazz Club Universitaire.

A ces divisions naissantes, un autre évènement vient noircir le tableau. En 1949, le saxophoniste et chef d’orchestre Alain Gastinel est victime d’un pneumothorax. On lui conseille d’arrêter de souffler…Le Hot-Club perd là sa principale vedette, qui deviendra antiquaire et restaurateur d’art.
Il rejouera à l’occasion, mais l’élan est coupé. Jean Quéinnec a quitté la ville pour rejoindre Jacques Souplet à Paris, Yves Gastinel devient président. Le Hot-Club occupe toujours le local de la rue Saint-Georges, mais l’orchestre s’éteint… Comme souvent à Rennes, le renouveau viendra des étudiants…

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