La Route du Rock 2016 – Classe… Pas classe (Compte-rendu du samedi)

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Article écrit et photographié à quatre mains par Mr B, Yann, So et Isa

Sur le papier, la soirée de ce samedi 13 août à la Route du Rock promettait d’être contrastée. En vrai, les grands écarts ont bien eu lieu, entre confirmations (dans le bon et le mauvais sens), déceptions et belles surprises. Compte-rendu, forcément subjectif, de nos indigestions auditives et de nos emballements personnels.

Ulrika Spacek

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C’est au pas de course que nous gagnons le Fort, pris qu’on a été par l’écriture du compte-rendu de la veille et la route pour venir. Aussi, malgré nos efforts, les Britanniques d’Ulrika Spacek ont déjà joué deux morceaux (on les entend de loin) quand nous arrivons enfin devant la petite scène des Remparts. Les cinq minots, menés par les deux Rhys (Rhys Edwards et Rhys Williams) ont l’allure un peu dégingandée, le short improbable et leur timidité à planquer derrière cheveux, lunettes ou casquettes, mais font preuve d’une application, certes timorée, mais scrupuleuse.

Basse, batterie, avec trois six cordes qui tricotent ensemble (peut-être deux auraient suffi), un sens de la mélodie qui accroche, un poil de fuzz et de dissonance, plein de reverb’ sur la voix (qui nous fait successivement penser à Thom Yorke, Electric Soft Parade ou Deerhunter), de vraies bonnes chansons (Beta Male ou She’s a cult, par exemple) et des couches de guitares qui s’agrègent progressivement : la musique des garçons possède un savoureux potentiel, mais manque encore un peu de caractère et d’épaisseur. On ne leur en tient pas rigueur (tout comme aux pains du batteur) tant on voit que les jeunes gens tentent, essaient, loin de proposer les titres de l’album à l’identique, là d’allonger le morceau avec quelques dissonances, ici d’enchaîner sur un moment particulièrement réussi tout en douceur et ralentissements. Alors certes, il faudra que les Britanniques finissent de digérer leurs influences (Deerhunter, les boucles lancinantes des Black Angels ou les dissonances de la jeunesse sonique), gagnent en présence scénique et continuent de s’affranchir des chemins balisés pour s’affirmer. Mais cette entrée en matière reste tout à fait honorable et agréable sous le soleil de cette fin d’après-midi.

Luh

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Cupidon a frappé Ellery Roberts et Ebony Hoorn, donnant naissance au projet Luh (pour Lost under Heaven). Ils venaient présenter Spiritual songs for lovers to sing, dont l’ambition est de mettre en exergue la force et la puissance de l’amour (sic). Une ambition qui nous avait laissé de marbre à l’écoute (douloureuse) de leur album. On peut leur reconnaître une qualité : tout ce qui nous avait déplu se retrouve sur scène. Voix rocailleuse dans l’excès constant, gros coups de batterie clinquante gonflée de réverb’, production plus blockbuster que Lynchienne, dégoulinade de claviers, de bons sentiments, hymnes boudinés pour stade, le duo ne nous épargne rien. Le seul répit espéré, la voix d’Ebony Hoorn, se révèle tout aussi douloureuse que celle de son compagnon. Vous rajoutez des tenues vestimentaires complètement raccord avec une pénible attitude de poseurs, et vous tenez entre les esgourdes le parfait groupe « pause bien méritée » indispensable lors de tout festival : cet espace-temps qui nous permet d’aller voir nos labels préférés tout en remplissant nos estomacs gargouillants. On se surprend tout de même à attendre (de loin) Soro, chef d’œuvre combinant en 6 minutes tous les poncifs du pire mauvais goût, y compris ce petit côté ravey à 180 BPM. Et dire que tout cela est fait au premier degré…

Tindersticks

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Les concerts de Tindersticks ne font pas forcément l’unanimité, mais ce samedi soir, le quintet nous a offert un set d’une classe folle. Dès l’ouverture, la voix de Stuart Staples résonne dans le Fort sur le délicat Like Only Lovers Can. Une voix de crooner mélancolique dont la profondeur caverneuse ne cesse de nous surprendre, et qui habille l’espace scénique avec une déconcertante évidence, comme sur Second Chance Man, où seules quelques notes de claviers de David Boulter l’accompagnent : le titre prend une coloration groovy ensuite, à la faveur d’une basse ronde et chaude.
Tinderstinks@RouteDuRock2016-alter1fo (7)Un début de live tout en contraste, avec Were We Once Lovers ? sur lequel Stuart boucle sa voix pour finir sur une délicieuse montée sonore. Après cette triplette extraite de leur dernier album, The Waiting Room, paru il y a quelques mois, Tindersticks revisite une partie de sa discographie et nous permet ainsi de constater la richesse et la variété des compositions de ce groupe. Des montées sonores savamment orchestrées (Say Goodbye to the City sur Waiting for the Moon), l’incomparable maitrise du tempo lent (The Otherside of the World tiré de The Hungry Saw) de somptueux chœurs assurés par la section basse-batterie (magnifique If You’re Looking for a Way Out sur Simple Pleasure), sans oublier les riffs électriques et délicats de Neil Fraser (splendide Medicine)  : avec une telle discographie, riche d’une dizaine d’albums, les musiciens peuvent puiser à l’envi parmi les perles mélodiques.

Des perles qui se nichent également dans le dernier opus des anglais, qu’ils vont continuer à relire à la moitié du concert. Un album fidèle à leur univers mais qui sait également nous surprendre par petites touches : du dissonant We are Dreamers à la voix parlée sur How He Entered, la variété de The Waiting Room n’en finit plus de nous surprendre. Nous délivrant deux moments de grâce pure : les deux xylophones accompagnant la voix soul de Stuart sur Hey Lucinda résonnent encore en nous. Et que dire de The Waiting Room, simple duo voix/claviers qui nous a collé des frissons, et a imposé un remarquable silence parmi le public. Les musiciens terminent le set avec des morceaux plus énergiques extraits de The Something Rain (2012), des chœurs addictifs de Show Me Everything au petit riff clair de This Fire of Autumn. Si parfois on regrette l’absence de cordes et de cuivres sur quelques titres, le dépouillement de certains réarrangements permet également de souligner la beauté mélodique des compositions, le talent des musiciens pour les vêtir avec parcimonie et délicatesse, et, bien entendu, le timbre de voix de Stuart Staples, littéralement habité. La classe intemporelle.

La femmeLaFemme@RouteDuRock2016-alter1fo (1)

Comme ils l’écrivent sur leur page facebook, le concert de La Femme « de ce soir est avancer à 22h30 » mais leurs fans sont déjà présents en nombre devant la scène. La foule s’épaissit et le Fort frémit d’excitation (quasi) comme un seul homme (!). On ne peut pas dire que la musique des Biarrot-parisiens menés par Sacha Got (à la guitare) et Marlon Magnée (aux claviers) soit particulièrement notre came. Ni que leurs attitudes de branleurs (réelles ou pas) leur confèrent une quelconque épaisseur à nos yeux. Mais force est de reconnaître qu’il s’agit désormais de l’un des groupes français les plus adulés de sa génération dont les comptines d’électro surf yéyé un rien destroy sont devenues des hymnes imparables pour pogoter devant la scène, danser nu sur le sable, glander, fumer ou picoler avec les potes. Là, forcément, ça s’excite crânement le bourrichon devant la scène dès que les six jeunes gens (au choix cuir et perfecto « pour le rock », marinière « pour St Malo », expliquent-ils) s’installent derrière claviers et guitares pour le tubesque et élastique Sphinx, devant lequel la foule se rallie immédiatement.

L’énergique Packshot, issu de leur premier album Psycho tropical Berlin, suit, marqué par ses scansions et allitérations en « s » et ses claviers surfs retors. Devant la scène, ça s’agite déjà beaucoup, les corps surfant sans interruption au-dessus des mains tendues. On est ravi pour les fans. Moins pour nos oreilles. Outre leurs punchlines inventives « est-ce que vous êtes rock ? » (comique de répétition ?)   / « La femme va vous donner du plaisir » difficilement supportables, la Femme nous promet des titres de son nouvel album à venir et nous gratifie du cauchemardesque Où va le Monde ? que les guitares western ne parviennent pas à sauver du pire de la variété des eighties. C’est sans compter sur l’inoffensif punkinou Mycose qui nous laisse cois par son indigence irritante (oui, ça gratte). On opte donc pour la fuite immédiate, tout en surveillant du coin de l’œil sur écran la foule extatique (notamment pendant Sur la Planche) qui elle semble s’éclater et les bains de foule dans le public du chanteur. Sûrement le concert de la soirée pour une (très) grande partie du Fort. Et c’est tant mieux. Nous, on préfère oublier.

The Field

On se faisait une joie de retrouver Axel Willner aka The Field pour nous catapulter jusqu’aux dernières heures de la nuit. Malheureusement, on l’apprend dans la soirée « suite à des problèmes de transport », la prestation du Suédois est annulée. Snif. De fait, les horaires sont aussi chamboulés et Exploded View joue désormais juste après La femme et avant la doublette Suuns/Battles.

Exploded View

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On est impatient de retrouver Anika qu’on avait vue sur la scène du Fort accompagnée des musiciens de Beak> en 2011 avec son nouveau projet Exploded View. Mais question transport, on a cru comprendre que ce n’était pas ça pour eux aussi. Les quatre musiciens arrivent en courant, sans vraiment avoir le temps de faire de balances sur la petite scène des Remparts et ceci expliquant (peut-être) cela, on assiste à un début de set difficile. On n’entend pas la voix d’Annika Henderson, qui a à peine eu le temps de quitter son immense chapeau noir, et tous ont l’air catapultés là, pris un peu comme des lapins dans les phares (on craint même que la jeune femme ne soit souffrante). Pourtant l’univers proposé par les quatre musiciens est loin d’être inintéressant et, de l’inaugural et toxique Lost Illusions à l’épileptique et strident Disco Glove, on se laisse progressivement gagner par la noirceur hypnotique et désolée de ces titres lourds et puissants. Progressivement, le timbre grave et hanté d’Anika (entre Nico et Sybille Baier) et ce délicieux accent allemand (même si elle vient du Surrey, près de Londres, elle a une mère allemande) résonne plus distinctement, parfait contrepoint aux furies post-punk/no wave hypnotiques et vénéneuses d’Hector Quezada, Hector Melgarejo et Martin Thulin  qui se partagent coups de boutoir à la basse, rythmiques plombées et batterie martelée, voire guitares crissantes et distordues (formidable Gimme Something) ou Korg tournoyant.

Entre chaque titre, Annika Henderson semble psalmodier dans son micro sans qu’on arrive à savoir si elle s’adresse au public ou s’il s’agit d’intermèdes parlés, parties intégrantes des morceaux. On a ce sentiment étrange que les musiciens sont là sans réellement être présents et on ne peut définir si cette énigmatique distance est le fait de difficultés à se mettre dans le concert de leur part ou si elle est au contraire, voulue, comme filtre signifiant de leur univers. Annika Henderson s’approche même, s’avançant devant les retours, le pas mal assuré, mais toujours avec cette retenue glaciale et hypnotique infranchissable. On reste happé, particulièrement remué même par un titre plus lent particulièrement prenant (on ne sait pas ce que c’est, l’album sortira le 19 août sur Sacred Bones). Au final, on reste frustré par le faux rythme de ce concert (sans compter cette étrange fin avortée), mais diablement excité par la musique transpirant le malaise de ce glaçant quatuor.

Suuns

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On avait découvert les montréalais de Suuns en 2011 sur la grande scène du fort Saint-père, et leur premier album Zeroes Qc avait immédiatement fait partie de nos indispensables. On les a revus sur la petite scène du Fort deux années plus tard pour un magistral concert, glacial et brûlant à la fois. Notre impatience était probablement trop grande. On attendait des dissonances froides, une noirceur maladive et un set exigeant ne cédant à aucune facilité : en lieu et place, on a eu le droit à une structure gonflable du plus mauvais goût, apparaissant à l’issue d’un improbable solo de batterie. Alors à leur décharge, le son était particulièrement mauvais : les basses excessives ont tout écrasé sur leur passage, notamment le chant susurré de Ben Shemie. On a bien eu quelques sombres éclaircies : le riff decrescendo et apocalyptique sur 2020 (Images du Futur) ou encore Translate et Resistance, deux des pépites de l’excellent Hold/Still paru il y a quelques mois. Mais le tubesque Arena s’est retrouvé noyé dans une mélasse sonore à vous ruiner toute envie de danser. On a également été déçu par les coupures entre les morceaux, là où le quatuor nous avait habitué aux transitions exigeantes, maintenant une tension permanente tout au long du concert. La conclusion ne relèvera pas l’ensemble : Pie IX et sa voix exagérément robotisée nous laisse sur une désagréable sensation de tiédeur. On pourra peut-être revoir cette déclinaison live d’Hold/Still dans une petite salle, qui leur sied probablement mieux. Du moins on l’espère.

Battles

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Qui a dit que la foudre ne frappait pas deux fois au même endroit ? Comme pour la mémorable (pour cause de Low et de l’eau) édition 2011 de la Route du Rock, ce sont les Américains de Battles qui bouclent la soirée. Et comme la première fois, le trio va nous coller une rouste monumentale.
Battles@RouteduRock2016-alter1fo (7)Le set démarre par un savoureux jeu de ping-pong entre les deux guitaristes Ian Williams et Dave Konopka. Ce duel de guitares bouclées à l’infini sert de ludique et émoustillant tour de chauffe pour ce qui va suivre. La fusée Battles décolle dès la première frappe de John Stanier toujours vêtu de son impeccable chemise blanche et campé sous sa cymbale en haute atmosphère. On retrouve alors l’époustouflante virtuosité d’un trio capable de mélanger la froideur de compositions vertigineusement tortueuses et la chaleur d’une énergie hautement communicative. La folle intensité scénique des trois bonshommes redonne vite des allures tropicales à notre frisquette nuit bretonne. Nous oublions vite l’heure tardive et nous nous trémoussons comme si nous venions d’arriver sur le Fort. A mi-parcours, ils décochent un monstrueux Atlas dont les chœurs délicieusement absurdes et cartoonesques sont repris comme un seul homme par un public en ébullition. Ils enchainent direct sur un morceau au groove savoureusement insidieux et labyrinthique qui met en transe les deux trois festivaliers qui ne dansaient pas encore. L’épatant travail de déconstruction/reconstruction sur des samples du sax de Colin Stetson vient ensuite nous rappeler le travail maniaque et fascinant du groupe sur chaque composante de leur morceaux.
Sans avoir levé le pied une seule seconde, ils achèvent leur set sous un triomphe amplement mérité.

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Il est quatre du matin et nous avons un sourire béat collé aux lèvres. On se console d’ailleurs au passage de nos petites déceptions du soir en se disant que l’annulation de The Field nous aura permis d’avoir un peu de rab’ de temps sur un concert qui a pourtant passé comme un éclair.

Mention spéciale également à nos valeureux djs des Magnetic Friends qui ont à plusieurs reprises réchauffé l’ambiance entre les concerts (merci pour Bowie) voire lancé à nouveau une infernale et magistrale chenille.

 


La Route du Rock Collection Eté 2016 a lieu du jeudi 11 août au dimanche 14 août.

Plus d’1fos : http://www.laroutedurock.com/


1 commentaire sur “La Route du Rock 2016 – Classe… Pas classe (Compte-rendu du samedi)

  1. DjeepTheJedi

    Mon top 3 du Samedi:

    1/ LUH pour l’intensité et la musicalité exeptionnelle de la voix du chanteur!
    2/ La Femme parce que c’était rock et terriblement divertissant!
    3/ Suuns parce que j’ai pas été déçu!

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