« Rennes est une ville crottée et le restera toujours »

Janvier 1923. En ce début d’année, « Ouest-Éclair » a l’idée originale d’organiser un concours de la « rue la plus sale de Rennes ». Le journal a donc tout simplement demandé l’avis des rennais·es. Pour les motiver à participer et surtout à expliquer leur choix, un tirage au sort a été prévu afin de récompenser 10 participant·es. Ainsi, sont mis en jeu une paire de bottes en caoutchouc, une paire d’échasses, des bons pour des courses en taxi… Bref, tout l’attirail pour flâner l’esprit tranquille. Pour l’anecdote, les bottes ont été suspendues pendant toute la durée du jeu dans le hall de la salle des dépêches du quotidien.
En une semaine, de nombreux bulletins parviennent à la rédaction. Ces derniers restent de précieux témoignages sur l’aménagement et l’entretien des voies de circulation dans les années 1920. (On vous en copie quelques extraits ci-dessous, NDLR). Après une intense délibération, la rue Alphonse-Guérin sera élue la plus sale de la ville juste devant la rue Polieux. Un rennais – sans doute très lucide – termina sa lettre par un joyeux : « Rennes est une ville crottée et le restera toujours. »

 

 

Lettre écrite par un groupe de cheminots : « Vous voulez connaitre les rues les plus sales ? À notre avis, c’est incontestablement le boulevard de Solferino, entre l’entrée de la Petite vitesse et la grande Vitesse. Chaussés de sabots ou de brodequins sans pareils quant aux semelles, nous avons mesuré cet après-midi l’épaisseur de la boue en cet endroit : 12 centimètres exactement ! Spectacle inouï, des automobiles ayant de belles carrosseries sont passées devant nous au ralenti. Et pour cause !  »

Lettre anonyme : « Les braves camarades cheminots qui vous ont signalé que leur quartier était le plus sale de Rennes, se trompent assurément. Ils ne sont sans doute jamais allés sur le Grand Mail du côté de la gare Saint-Cyr. On pourrait à hauteur de cette gare faire prendre des bains de boue aux personnes désirant devenir plus belles. Qu’attend M. le Maire, pour y déléguer un maitre-nageur. Nul doute qu’il ne fasse de bonnes affaires. »

Lettre de Mr Charles Prodeault : « Le boulevard de la Liberté est un des boulevards les plus sales. Les belles dames sont obligées de marcher sur la pointe des pieds pour ne pas salir leurs souliers vernis et leurs bas de soie. On les voit retrousser leurs jupes jusqu’au-dessus du genou. »

Lettre anonyme : « A mon avis, les rues de Rennes sont aussi sales les unes que les autres. La baladeuse n’est pas souvent de sortie. Elle doit être rouillée ! Pour traverser la rue du Pré-Botté, il faudrait gagner les bottes en caoutchouc. Quant au Champ de Mars, malgré les lumières, il ne sèche pas beaucoup, pour y passer, Il faudrait les échasses. Enfin, pour moi, ce que je demande comme prix, c’est une boîte de cirage. »

Lettre de Mr Hans Enlisant (un comique sans doute, NDLR) : « Vous demandez la rue la plus sale de Rennes. Eh bien, celle qui bat le record c’est la rue Alphonse Guerin. Notre dévoué maire, M. Janvier, qui parle faire construire une piscine, se rendra facilement compte de l’inutilité de ce bâtiment, lorsqu’il sera venu faire un petit tour dans cette rue, non pas avec notre automobile municipale, mais bien avec un vulgaire caleçon de bain. »

Lettre d’un terrassier: « Je n’ai jamais vu rue aussi sale que la rue Vanneau et cependant les plus grands trous ont été bouchés. L’ancienne voie des TIV est devenue un véritable étang. Les tas de boue sont légion. Les cafés sont encombrés de boue, du Mail à l’octroi de Brest. »

Lettre anonyme : « Il n’est guère possible de trouver un coin aussi odieux que le carrefour du Pont de Nantes. Sur les bords de la chaussée, la boue est à la hauteur du trottoir, et, à la chute du jour, on ne peut distinguer l’un de l’autre. Ainsi, hier, après 5 heures, une jeune personne effrayée par un troupeau de bêtes à cornes venant du boulevard du Colombier, voulait gagner le trottoir du pont de Nantes. Hélas, sa jolie bottine vernie, malgré un talon d’une respectable hauteur, enfonça, disparut dans la boue épaisse. Pauvre petite Mademoiselle… »

Lettre écrite par un groupe d’habitants du quartier : « Quelques mots sur l’état de la rue Alphonse-Guérin. Je crois qu’il est difficile de trouver pis ! La rue, si c’en est une, est un cloaque sans nom : c’est un lac de boue, fondrière, tout ce que vous voudrez. Les personnes même munies de bottes hésitent à la traverser. Les gens s’y enlisent : témoin cette femme, mardi l’après-midi, qui n’a pu s’en tirer qu’en appelant à l’aide. Les trottoirs et caniveaux sont identiques et pour cause ils n’existent pas. Le soir, c’est bien pire. Il faut être obligé de s’y aventurer. La lumière est nulle ou à peu près. Les réverbères existent, mais pour l’éclairage. c’est toujours les restrictions. Et cependant, quels services il rendrait. »

Lettre de « Un imperméable » : « Je ne suis qu’un imperméable mais j’estime avoir ma pièce marquée dans votre difficile enquête de la rue la plus sale de Rennes. Vous voyez en moi en effet une victime du goudronnage du faubourg de Fougères. Depuis que les travaux de réfection par le goudronnage du faubourg sont achevés, on ne peut pas trouver une rue plus sale. La voie est devenue une couche de boue noire où l’on disparaît. Au passage des autos, cette boue gicle sur mes malheureux confrères et celui qui vous parle est souillé à tout jamais de cette boue de goudron indélébile. La ligne de tramway du faubourg de Fougères fait fortune depuis qu’une sage administration a effectué aux frais des contribuables ces travaux goudronniers maintenant couronnés de succès. »

Lettre de Mr Lambert : « La rue la plus sale de Rennes ne peut être que la rue des Polieux, dont les habitants, afin de traverser cette piscine boueuse, recueillent des débris de démolition : pierres, briques etc., débris avec quoi ils font une passerelle devant chaque porte. Si vos loisirs vous permettent de la visiter, n’oubliez pas de prendre des bottes d’égoutier. Puis poursuivez votre promenade jusqu’à la gare Saint-Cyr mais ne vous engagez pas dans ces parages si vous n’êtes transporté par un tank. Passage dangereux ! »

Lettre de Mme Nénette :  « Toutes les rues sont sales : le Mail, Saint-Cyr, la route de Lorient, la Mission, etc. Mais, faites un tour boulevard Laënnec, en particulier sur le pont les trottoirs on ne les voit plus. On ne remet pas de bitume. II y a un trou profond de 12 centimètres au moins, rempli d’eau et de boue. Naturellement le soir, faute de bec de gaz, on plonge bien gentiment dedans. C’est infect ! »

Lettre de Bout-en-Train:  « Nul n’ignore que partout où la boue git la botte graisse. Il me semble que la rue de l’Embarcadère tient la palme. En effet, dès qu’un véhicule la sillonne, la boue farde à l’excès les gracieux minois des charmantes demoiselles du quartier. A bout de patience, elles vous prient d’interférer en leur faveur. »

Lettre anonyme :  « Vous dire quelle rue est la plus sale ? Mais elles le sont toutes on en grande partie. Cependant parmi les routes que je fréquente le plus souvent, au centre de la ville, je trouve que c’est le boulevard de la Liberté qui bat le record. Le vendredi, jour de marché, les petits commerçant devant la Poissonnerie ont peine à garantir leurs marchandises de la boue et de l’eau que leur envoient les lourds camions et les voitures qui passent par là ! »

Lettre anonyme :  « J’ai parcouru toutes les rues de Rennes non sans avoir usé une paire de galoches à force de nettoyer. Ce nettoyage étant occasionné par la boue épaisse des rues, j’ai beaucoup cherché. Certainement la rue la plus sale de Rennes est la rue Alphonse Guërin. Cette rue ressemble à s’y méprendre, à certains marécages de l’Inde, surnommés « cloaques ».  Il n’y manque plus que des serpents. Mais patience cela viendra »

(Extrait du wiki-Rennes) : La rue des Polieux se situe dans le quartier Bourg l’Evesque – La Touche – Moulin du Comte entre la rue Vaneau à l’ouest et le mail François Mitterrand au sud. Cette voie apparaît dans la nomenclature des voies de Rennes du 24 juillet 1923, mais son existence date d’il y a bien plus longtemps. En effet, elle fait référence à une foire du XIIIème siècle. On parle déjà en janvier 1480 des « champs de Pollieu entre le secteur de Bourg-l’Évêque et les premières pentes de la hauteur de Saint-Cyr »[2].

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