Pyrotechnie, ivresse et paillettes : le beau final des Embellies

Compte-rendu écrit par Mr.B et Isa

Déjà, sur le papier, on avait prédit un bouquet final version XXL pour cette dernière soirée de l’édition 2017 du festival Les Embellies. En vrai, ce samedi 11 mars, c’était encore mieux. Compte-rendu.

Bornor

Comme beaucoup, on a fait l’effort d’arriver tôt et c’est déjà devant un public plutôt conséquent (étant donnée l’heure) que Bornor monte sur scène. Autrement dit l’une des nouvelles formations dans laquelle s’illustre Stéphane Fromentin. On connaît le musicien par ici pour sa participation à une palanquée de projets qui nous tiennent à cœur (Trunks, Chien Vert, Ruby Red Gun, We only said) mais c’est avec une toute nouvelle forme que le guitariste s’illustre cette fois-ci. Projet personnel, Bornor révèle une nouvelle facette du musicien, bien moins marquée par un rock à rythme impair que par une volonté de créer une musique hypnotique, immersive. Mais sans abandonner pour autant l’ADN d’une indie rock tripée.

Accompagné sur scène par Primat et ses vidéos projetées en fond de scène, Stéphane Fromentin se présente seul à la guitare. Progressivement, voix, boucles, arpèges de guitare électrique s’emmêlent, transformant les chansons en magmas sonores à la fois répétitifs et évolutifs, qui très vite deviennent hypnotiques. Pas d’effets de manches chez Bornor, non, simplement une volonté assumée d’étirer  les durées (un peu), de jouer sur la profondeur.

A ses côtés, Primat, accroupi devant ses machines sur un bord de la scène, lance ses vidéos en même temps abstraites, contemplatives, qui participent du même mouvement. La pupille vissée sur ces projections magnétiques, alternant formes abstraites poétiques et images contemplatives (vague d’écume lissant le sable, route au milieu de désert, qui apparaissent soudain puis se dédoublent, se multiplient devenant formes abstraites mouvantes, captivantes), on se laisse progressivement couler dans ces morceaux immersifs, entraîné par les boucles qui s’agrègent, les textures, les différentes strates des morceaux. Alors certes le projet n’en est qu’à ses prémisses et demande encore à s’étoffer, mais ces débuts sont prometteurs. Au final, donc, un concert court, mais plutôt envoûtant qui nous aura mis les oreilles en jambes de la meilleure des manières pour la suite de la soirée.

Braziliers

Ivresse du riff

Pour ceux qui ne suivent pas ou (pire !) ne lisent pas nos annonces, rappelons que Braziliers est non seulement le nom d’un domaine produisant un coteau du Vendômois semble-t-il pas dégueu, mais également la réunion de deux entités artistiques déjà bien connues (et défendues) par ici, aka Ropoporose et Piano Chat et « 2 Ropoporose + 1 Piano Chat = Ropochat ? Pianorose ? Non Braziliers » Autrement dit un groupe pour s’amuser, croiser les chemins et les envies.

Nous allons vite constater que leur envie de s’amuser est diablement contagieuse. Le fraternel duo fonctionne toujours aussi bien. Le jeu de batterie souriant de Romain et la guitare malicieuse et redoutablement efficace de Pauline s’acoquinent de plus parfaitement de la seconde guitare de M. Piano Chat. Idem pour le duo de chant où Pauline et Marceau s’harmonisent parfaitement pour clamer d’un timbre irrésistiblement fragile des hymnes pop qui vous collent de suite au cerveau. Le tout offre juste ce qu’il faut de répétitions jouissives et de petits détours gentiment alambiqués pour ne pas sombrer dans un indie-classicisme trop convenu. Ça ne révolutionne rien, bien sûr, mais ça à le mérite de sonner frais et d’avoir la patate nécessaire à ce que rapidement les références passent au second plan.  Les compos sont vives et enjouées et quand ils font mine de partir en ballade, c’est pour mieux repartir pied au plancher. Le concert s’enchaine sans temps mort et colle des fourmis rouges dans les guiboles et des sourires aux lèvres d’un public au diapason de la vivacité solaire du trio.

Pour prolonger ce plaisir hautement printanier, on vous conseille l’écoute de leur premier 4 titres (sorti chez les passionnés du Thoré Single Club).

Mnemotechnic

La beauté sera convulsive ou ne sera pas

On attendait Mnemotechnic avec un espoir et une  impatience pareillement fébriles, suite à la dérouillée infligée en moins de 30 minutes chrono par leur nouvel album. Si on avait bien aimé Awards, le premier long format du -alors- quatuor breton (axe Rennes-Brest), sorti en 2013 chez les Britanniques de Smalltown America en 2013 (mais enregistré en 2010 par Miguel Constantino), déjà particulièrement énergique et carré (dirait-on sautillant ?), on s’est pris rien de moins qu’une mandale massive avec Weapons.

Sorti fin janvier conjointement chez les copains de Kerviniou Records et A Tant Rêver du Roi, ces 7 titres ramassés, raclés jusqu’à l’os, amples, à l’âpre densité réussissent là où le précédent effort tentait et essayait encore. Après avoir enquillé les dates et les scènes, désormais trio, Mnemotechnic a en effet pris le temps d’affirmer ses envies. Finies les compos tournant autour d’un dialogue (certes consistant et vif) entre les deux guitares. Avec Weapons (enregistré par Monsieur Thomas Poli s’il vous plaît), le groupe resserre la formule, se fait compact et gagne (étonnamment) en amplitude, en densité.

Sur scène ce soir, ça devient même carrément tangible. Le trio en a définitivement sous les pédales. Arnaud Kermarrec-Tortorici y triture ainsi les sons qu’il sort de sa noire telecaster, transformant ses riffs en démoniaques imprécations hurlantes, en addictives stridences qui vous assassinent le palpitant. Ça commence illico pied au plancher, avec un trio lancé à toute berzingue. Au centre, Anthony Affari, vite torse-nu pilonne ses fûts, aussi implacable qu’impitoyable. Energie en mode TNT, mise en/sous tension, le trio est d’une fracassante intensité. A droite, la longiligne silhouette de Xavier Guillaumin s’arque-boute sur sa basse, se plie, se déplie, heurte les cordes (elles aussi passées par des pédales d’effet), assure ailleurs les chœurs avec la même implication obstinée tout en plaisantant, goguenard, entre les titres.

Rythmiques massives, entêtées et entêtantes, déluges de cordes distordues, qui claquent, décochent et t’étalent, la noise-dance-pop-math tordue et retorse des Mnemotechnic est d’une redoutable efficacité. Marqué par un formidable chant, déchirant, déchiré, hyper mélodique, délivré la rage au ventre, là au milieu de guitares hurlantes, ici au milieu de stridences glacées et répétitives, la démoniaque transe du trio allie irrésistible immédiateté mélodique et massif impact physique. D’ailleurs, tout devant la scène, la transe s’empare des corps, public et groupe semblant communier dans un même mouvement, marqué par le couple batterie-basse et les diaboliques effusions corrosives de la guitare. Avec un set (composé presque essentiellement des titres du dernier album) en même temps compact et tortueux, impressionnant de puissance et de classe, Mnemotechnic nous file définitivement l’une des plus belles suées de la soirée.

Nursery

Arsenic pop et paillettes punk

Après cette ascension sonique de haut vol, on prend un peu le temps de redescendre avant de se glisser de nouveau à l’intérieur du café culturel. Là, c’est le trio Nursery, composé de Julien Dumeige (guitare, chœurs), Jean Duteil (basse, chœurs) et Paul Gressien (batterie, chant, torse nu, paillettes) qui s’emploie à échauffer les sangs à coup de pop punk à la fois bien vénère et ultra mélodique. Avec, en plus des paillettes scintillantes sur le visage et le torse nu du batteur, qui attire tous les regards. Arborant, de face, un Amélie Poulain tracé au rouge à lèvres, de dos un « interdit de stationner » destiné à l’irremplaçable Thierry Tanguy, Paul Gressien brille, toutes paillettes dehors, et parvient à asséner coups de boutoirs minimalistes tout en chantant à plein poumons, sans jamais faiblir en intensité. Ce gars doit avoir une capacité respiratoire d’apnéiste, ce n’est pas possible autrement.

Sur scène, on retrouve ce qui nous avait plu sur leur première galette long format (enregistrée au Corner Box Studio par Doumé Maillard, parue au printemps 2016), premier album assez détonnant, sorti grâce aux efforts conjoints des Potagers Natures, des Loubards Pédés et de la Ferme de la Justice. Autrement dit : des hymnes un poil crasseux, à brailler à tue-tête, des compos à l’immédiateté punk, mais aux imparables mélodies.

Alors oui, comme tout le monde, on pense aux Pixies (Sally Sally en tête), non tant parce que le groupe s’en réclame ou s’en inspire (ce n’est d’ailleurs pas le cas), mais parce que cette propension à tricoter des chœurs en écho sur lit d’accords passés à la disto, à constamment brouiller les pistes entre bruit, fureur et pop rappelle forcément les quatre de Boston.

Avec son batteur pailleté, dont le chant passe par une iconoclaste pédale d’effet, Nursery a ainsi l’improbable qualité de se révéler en même temps pop, glauque et flamboyant. Et d’une humilité surprenante, tout ébahis qu’ils sont de susciter l’intérêt avec leur musique. Alors certes cette voix lead passée à l’hélium peut irriter, certaines compos peuvent encore gagner à s’affiner, mais l’ensemble est totalement convaincant et d’une fraîcheur particulièrement bienvenue. Ainsi, si les gars de la bande (la nôtre) se révèlent moins conquis et foncent se placer aux premières loges pour la décharge Electric Electric ampérage maximal, on ne boude pourtant pas notre plaisir face à une énergie et une générosité indéniables. La pop toxique des Nantais nous a sans conteste contaminé les esgourdes. Place maintenant aux très grands Electric Electric.

Electric Electric :

Expansion de l’immensité

Sage décision que de réserver la prestation d’Electric Electric en place finale de cette soirée. D’abord parce que que nombreux étaient ceux qui faisaient le déplacement tout spécialement pour la formation et que cela eut été bien dommage de voir le lieu s’éclaircir pour les prestations suivantes et ensuite parce que l’on sait d’expérience qu’il est bien difficile de passer derrière une performance du trio. État de fait qui va d’ailleurs largement se confirmer ce soir là.

Le set démarre dans une ambiance délicieusement fébrile. Visiblement le public, comme nous, attend beaucoup du concert.  On retrouve le dispositif scénique que l’on connait : Éric Bentz côté jardin (guitare, clavier, chant et même percussion), Vincent Robert côté cour (claviers, chant et bidouilles)  et au cœur de la bête Vincent Redel (batterie).  Comme sur leur dernier album, le set démarre en nous faisant délicieusement languir avec un savant empilement de sonorités plus ou moins dissonantes bâti patiemment et minutieusement à partir de pédales et autres claviers. Ce n’est que quand le vertige commence à nous prendre que le groupe de lance son imparable rythmique. La batterie sèche et précise nous électrocute instantanément et nous voilà pris dans un tourbillon rythmique qui ne va plus nous lâcher jusqu’à la fin. Dans une volonté évidente d’hypnose, le groupe va jouer la carte d’une certaine uniformité de tempo, y compris sur les quelques retours en arrière discographiques. Un bloc pulsatoire envoûtant dans lequel ils vont développer des versions subtilement intenses des compos de leur déjà très impressionnant sur disque III sorti l’an dernier chez Murailles Music. Sur scène comme sur album, le groupe a encore gagné en richesse et en finesse sonore. Car au-delà de la précision et de l’énergie incandescente qui se dégage de ce léviathan percussif, le plus fascinant reste la richesse de ce qui se déploie en son sein. Guitare transfigurée, voix puissamment fantomatiques, synthés déviants se mêlent, s’empilent, se répondent avec un soin maniaque. On ressort de là à nouveau totalement conquis et ravi : si le pur plaisir physique de leur musique reste toujours aussi époustouflant, leurs paysages musicaux ont encore gagné en finesse et en complexité sonore.

Electric Electric est toujours un groupe immense mais le meilleur c’est qu’il l’est un peu plus à chaque fois.

En conclusion, on saluera la belle équipe des Embellies qui aura su, une nouvelle fois, clôturer le festival sur un feu d’artifice sonore bigrement réussi, avec une soirée éclectique et sans œillères. A l’image d’ailleurs, d’un festival dont les qualités d’accueil, l’humanité des échanges (artistes/festival ou public/festival) et la belle ouverture d’oreilles en font chaque année un instant privilégié, riche et attendu.

Photos : l’infatigable Mr B


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