Les Jummas, une minorité opprimée au Bangladesh

Auteur de Communauté transnationaleAller à la rencontre de Paul Nicolas qui se bat aux côtés des Jummas. Le livre sur la douloureuse et délicate destinée des minorités. Incontournable.

Par ce chemin au titre encore flou, La fabrique d’une communauté transnationale, nous suivons le destin d’une minorité, les Jummas. Avec des familles françaises, les Jummas ont imaginé une communauté singulière et libre, passerelle encore fragile, reliant la France au Bangladesh.
Très, très rares sont les études accessibles qui offrent la possibilité de tracer, depuis l’origine, les éléments historiques d’une communauté, que l’auteur Paul Nicolas, nomme transnationale.

« Une minorité opprimée, une communauté dont on ne parle pas, ou du moins, dont on ne parle plus depuis 1987, une colonisation planifiée, hier de l’avis de la tutelle anglaise des tribus sauvages à isoler, aujourd’hui c’est au Bangladesh, que les Jummas tentent de survivre. »  écrivait on le 1er août 2018 en introduction au premier livre de Paul Nicolas, La fabrique d’une minorité.
Que peut espérer à peine un million de bouddhistes jummas face à la majorité musulmane du Bangladesh de plus 150 millions d’habitants ?

L’auteur, Paul Nicolas, à l’écoute des Jummas

Professeur agrégé de géographie Paul Nicolas a enseigné en Provence et soutenu en 2007 une thèse sur une minorité du Bangladesh toujours inconnue du public, les Jummas. Travail obscur ?  Paul Nicolas et sa femme Elisabeth, parents de quatre enfants ont adopté un jeune Jumma en 1987.

les Jummas Communauté
Transnationale.

Paul Nicolas est aussi un alpiniste de grande valeur, qui a gravi par exemple à 18 ans l’aiguille du Midi par la voie Rébufat. À la lecture de son livre La fabrique d’une minorité opprimée parue chez l’Harmattan, une qualité se dégage de son travail de géographe : l’exigence passionnée de dire de façon lucide la vérité ou plutôt la réalité, une réalité constatée, chiffrée, confrontée à toutes les données disponibles. Chaque mot est posé comme en escalade, de façon réfléchie, sécurisée ; chaque réalité est pesée et décrite à la manière d’un copiste sans fioritures. Juste l’indispensable et le nécessaire.

Mais de quel drame parle t-on, de quel génocide est-il question, de quelles oppressions les jeunes enfants du Bangladesh ont-ils été les victimes ? Reprenant leur histoire, Paul Nicolas détaille les chiffres avant de faire parler les enfants.
Les Jummas vivent en bordure orientale du Bangladesh dans les Chittagong Hills Tracts. C’est la seule région de collines d’un pays dont la majeure partie est constituée d’une plaine deltaïque.

Après l’indépendance du Bangladesh, à composante musulmane à plus de 99 %, le gouvernement bengali décide d’y implanter 400 000 colons. Les peuples des collines à dominante bouddhiste ont tenté de résister. L’armée du Bangladesh s’est efforcée de briser toute résistance. Ce sera le début d’un génocide que certaines personnalités comme Danielle Mitterrand dénonceront, permettant d’ouvrir une brèche en faveur d’un début de dialogue. En 1987, 72 garçons venus des camps de réfugiés situés en Inde sont accueillis par des familles françaises.
Malgré des accords signés en 1997, l’état bengali depuis, n’a pas rempli ses engagements.

Ce deuxième livre La fabrique d’une communauté, donne la parole aux Jummas en France et au Bangladesh, et par la magie des témoignages de tous les enfants concernés par ce drame, émergent une humanité et une émotion que l’on retrouve seulement dans les grands romans.

Extraits : la parole des Jummas, plaidoyer pour une charte en faveur des minorités ?

Je n’aime pas être transformé en objet.
C’est ça les camps de réfugiés ! Je vomis. Quelles mauvaises odeurs ! Tout est sale. On ne trouve plus rien à proximité, car tout est ravagé. Il faut aller à des kilomètres du camp. L’Inde ne voulait pas les reconnaître comme réfugiés. Ces enfants ont dû fuir à la suite d’un massacre. Ils sont maintenant dans des camps en Inde. J’ai dit à mes parents : moi je veux partir ! Moi je ne veux pas rester ici. Il y avait une propagande comme quoi Bemal Bhikkhu nous avait vendu en France pour des trafics d’organes. Les premiers mois, c’était dur pour moi parce que je ne parlais pas du tout le français.
Ma mère, elle m’a posé la question quand même si je voulais être baptisé ou pas. Donc, j’avais décidé de rester bouddhiste voilà. Dans ma tête il y avait toujours : est-ce qu’avec la vie qu’ils ont, ils arrivent à survivre. Je n’aime pas trop aller au Bangladesh. J’y vais pour eux. Je fais un effort pour aller là-bas, parce que j’ai peur d’y aller.

La succession des témoignages dans le temps imprime un suspense comparable à celui de certains thrillers. Les enfants racontent. Les incidents traduisent des inquiétudes, la parole libère des moments tragiques. Les souvenirs les plus douloureux portés par les enfants, au plus haut de leurs angoisses, concernent souvent leur famille, ou des mensonges au moment du départ. Aux derniers instants, des enfants sont restés, d’autres sous la même identité les ont remplacés.

Paul Nicolas immergé dans ce groupe, raconte la mise en œuvre d’un dialogue entre les familles. Entre les familles d’accueil et les jeunes Jummas, une volonté de trouver des liens s’affirme. Il faut retrouver la trace des familles, retrouver l’usage de la langue, le chakma, presque oubliée souvent chez les plus petits.

Se retrouver pourquoi ? Renouer avec la vie bien sûr, et à ces jeux, les très jeunes adultes, par ces allers et ces retours trouveront leur compagne. Brice explique : « j’ai dû me méfier car ils font des filtres d’amour et tu tombes amoureux d’une fille, et tu es obligé de l’embarquer » .

Au carrefour de ces destinés, exilés et réfugiés, enfants et adultes, familles biologiques ou adoptantes, le chemin vers une plus grande bienveillance de chaque acteur sera long. Le flou a laissé place à la coopération. Quel merveilleux tracé raconté par Paul Nicolas. Un livre nécessaire et magnifique, bravo à la maison d’édition d’avoir cru en cette écriture.

Au niveau international, un droit spécifique des minorités n’existe pas. Les Droits de l’Homme ne font pas mention de ces peuples oubliés : Jummas, Samis, Ismaéliens, Arméniens, Kabyles, Coptes, Yézidis, Rohingyas, Druzes (le livre de Père Michaeel Najeeb) ou encore ceux méconnus de l’Afrique… Pourrait-on voir émerger une charte pour les droits des minorités ? Qu’elles soient protégées et qu’elles soient reconnues partout dans le monde, malgré des coutumes ou des modes de vie ou des croyances singulières ? Un vaste chantier de plus s’ouvre pour prévenir peut-être un prochain génocide. A quoi peut servir un Nobel sinon éclairer l’humain, et l’aider à élaborer une charte qui libère des peuples livrés à l’oppression.

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