« C’est la première fois en 20 ans que l’on m’embête autant ici ! » (Jean-Pierre, sans-abri)

Le taulier

20 ans qu’il se pose là.  20 ans au même endroit, assis sur des cartons à droite de la caisse automatique. Avec sa longue barbe blanche et ses cheveux couleur neige et argent (qu’il n’a pas), sa chienne Nougatine et ses sacs, il ne passe pas inaperçu. Rares sont les rennais·e·s à ne pas le connaître. Jean-Pierre, c’est un peu le taulier des sans-abri de Rennes, le gardien impromptu du parking de la Vilaine.

Celui que l’on surnomme parfois « le Viking » ou plus gentiment « le Père noël » vit à la marge, comme on dit. La manche, le jour et le squat, la nuit. Il a bien droit au RSA mais impossible d’économiser suffisamment pour s’offrir un vol sans retour et rejoindre toute sa petite famille restée là-bas, de l’autre côté de la Méditerranée. Et le peu qu’il lui reste, il le dépense en cartes téléphoniques prépayées pour appeler sa femme. Alors même si la misère est moins pénible au soleil, Jean-Pierre reste là et passe le temps, tranquillement, sans trop importuner ces gens venus régler leurs tickets de stationnement. A son classique « une p’tite pièce, peut-être ?»,  certain·e·s lui répondront par un hochement de tête,  d’autres par le don d’une pièce planquée au fond d’une poche. Et cela en restera là… Il ne dérange pas, Jean-Pierre.

Un jour, un lieu…

Pourtant depuis quelques semaines, rien ne va plus. Défaite vos jeux ! Jean-Pierre ne semble plus être le bienvenu dans le centre-ville. Ses ennuis ont commencé quelques semaines après l’annonce de la transformation de l’ex-Gaumont (qui fait face au parking de la Vilaine) en hôtel haut de gamme(1) et après celle du vaste chantier « Rennes-ville-propre(2) », ce plan de com’ suffisamment relayé dans la presse locale pour rendre la ville plus attractive auprès des touristes d’affaires et autres congressistes.  Qu’on se le dise, Rennes veut se défaire de cette sulfureuse réputation de capitale des ploucs punks à chiens ! Sécurité et propreté sont les deux leitmotivs du futur Rennes 2020 à la sauce PS. Mais l’on s’égare…

Des agents sont donc venus le voir fin novembre 2017 pour lui demander de dégager ses affaires. « Un vendredi, la police municipale m’a affirmé qu’il  y avait eu des plaintes de la part des voisins par rapport à mes trois caddies » explique Jean-Pierre, bien embarrassé. « Du coup, ils m’ont prévenu que si je n’avais pas trouvé de solution dès le mardi suivant, ils allaient venir avec un camion benne et tout débarrasser ! » Trouver un point de chute fiable et accessible la veille d’un week-end est un jeu de dupe. C’était perdu d’avance ! Et pas besoin d’avoir son diplôme d’éduc’ de rue pour s’en convaincre : tous les services de bagagerie de la ville sont saturés de demandes (NDLR : C’est d’ailleurs à partir de ce constat qu’un projet de “bagagerie” est soumis au vote dans la cadre de la troisième édition du budget participatif)

Pris au piège, Jean-Pierre a préféré se faire discret jusqu’à la fin de l’ultimatum. Mais un ordre est un ordre et on ne transige pas avec l’autorité. Dès le mercredi suivant, c’est la douche froide. Une mauvaise surprise l’attend et avec elle, la police municipale ! Ce dernier comprend vite alors qu’il lui faut sauver non pas le soldat Ryan mais bien tout ce qu’il peut. Malheureusement, deux caddies sur trois vont être embarqués par la municipale. « Je me suis retrouvé en face de 8 policiers. Je n’ai même pas tenté de protester, j’ai voulu sauver tout ce que je pouvais avec l’aide de mes compagnons qui étaient présents »  se remémore Jean-Pierre « Est-ce qu’ils ont obéi à des ordres ? Je n’en sais rien… Dans ce  monde-là, les ordres, on peut les prendre soi-même. »

Anthony, la trentaine, se trouvait dans le coin à ce moment-là et a assisté à une partie de cette scène tragi-comique : « Il était vers 9h45 lorsque je suis passé place de Bretagne en bus. Au feu tricolore, je vois un attroupement avec un fourgon de policiers, des agents de la ville de Rennes et un camion remorque de la ville de Rennes. 3 agents de la ville de Rennes s’activent pour débarrasser un caddie remplis de sac sous l’œil de 5 policiers hilares. Un est même accoudé sur le rebord du pont. J’ai reconnu ce caddie immédiatement […] J’ai halluciné que tant de monde soit là pour vider un vulgaire caddie qui contenait une bonne partie des affaires de ce monsieur[…] J’ai souhaité partager mon indignation sur les réseaux sociaux. Je croyais que Rennes avait encore quelques valeurs importantes de ce que l’on appelle la gauche… »

Dans cette mésaventure, Jean-Pierre a perdu toutes ses couvertures et un gros stock de vêtements presque neufs. Cette action policière, incompréhensible, n’a eu finalement pour seule conséquence que de fragiliser encore plus une personne en situation de précarité. Et ce, en pleine trêve hivernale. « Rennes, créative et solidaire » qu’ils disaient.

Depuis, la police revient régulièrement le voir pour lui ordonner de quitter les lieux et toujours sans grande diplomatie, bien au contraire ! Mais, l’histoire ne s’arrête pas là.

Une nuit, un lieu…

Habituellement, Jean-Pierre, accompagné de son camarade Cédric, ramène ses affaires pour se reposer la nuit sous un porche du mail François Mitterrand. Histoire de souffler un peu et inhaler autre chose que du gaz des pots d’échappements. « Tous les matins, on nettoyait notre espace pour laisser le passage le plus propre possible. On amenait notre caddie remplit de couvertures du côté de Bourg-L’évêque, c’était toute une organisation…  Mais il y a deux semaines, mon ami Cédric est tombé et s’est fait très mal au dos. C’est pour cela qu’il restait au squat pendant la journée. »  Cloué au lit″ à cause de cette vilaine chute, Cédric était donc à la vue de tout le monde. C’est à partir de ce moment-là que les plaintes du voisinage se sont répétées. De nos jours, c’est devenu tellement plus simple de dénoncer grâce à l’application RenCitéZen(3) mise en place par la ville. Simple comme un coup de fil. « Vivre en intelligence » qu’ils disaient !

Par contre et soit dit en passant, les nuisances sonores, olfactives et visuelles du marché de Noël, exilé cette année sur le Mail Mitterrand, semblent être plus tolérées. Comme quoi, tout n’est qu’une question de perspective.


Des barrières ont depuis été posées à l’entrée du squat interdisant le passage et créant une sorte de No Man’s Land. Il faut avouer que c’est assez tendance les grilles à Rennes. Allez voir du côté des arcades de la République. Les deux compères ont donc dû se faire une raison et se trouver un autre abri d’infortune. Nouvelle perte de repère pour Jean-Pierre qui vit très mal cette situation « Depuis le début de l’année, la police est venue plusieurs fois me demander de partir… partir mais pour aller où ? C’est la première fois en 20 ans que l’on m’embête autant ici. Aujourd’hui, j’envisagerais plus de me trouver un fourgon. Au moins t’es libre avec et tu peux bouger un petit peu. Être dans un appartement, si les voisins sont cons, ou s’ils n’aiment pas les chiens, c’est la merde. Y a rien d’évident !  »

©Alter1fo – Grilles sur le mail Mitterand

Certes, Rennes est réputée dans le milieu de l’errance pour ses nombreux services mis à disposition (CAO, lieu d’accueil de jour, service logement, équipes de quartier…) et une personne habilitée au service de la Mairie vient le voir pour prendre de ses nouvelles, pour tenter d’amorcer une solution.. Une première étape serait de refaire sa carte d’identité, sésame indispensable pour débuter toute démarche administrative. « Pour le renouvellement de ma carte d’identité, je devais payer un timbre fiscal. Moi, je l’avais déjà acheté mais il était dans un de mes caddies que les flics ont embarqué. (rires) » Un comble.

L’association Gamelles Pleines(4) s’émeut elle aussi du sort réservé à Jean-Pierre. A travers ces nombreuses maraudes, elle a réussi à nouer une relation de confiance avec lui et n’ignore rien de la situation kafkaïenne dans lequel il se trouve. Elle restera vigilante sur le devenir de Jean-Pierre. Mais combien d’autres, de la place Saint-Anne aux prairies Saint Martin, subissent ces formes d’intimidations au quotidien, de manière plus anonyme et plus perverse(5)(6) ?

Photos reproduites avec l’aimable autorisation de ©Nicéphore


[PLUS D’1FOS]

► Une maraude avec les Gamelles Pleines !
► Pour contacter l’association GAMELLES PLEINES
► Couvrez ce SDF que je ne saurais voir
► « Come as you hair » : un salon de coiffure solidaire !
► L’extrême exclusion racontée par celles et ceux qui la vivent 

► Pour contacter l’association GAMELLES PLEINES

L’Extrême exclusion, entretiens avec les Gens de la rue (Pascal Rougé) aux Editions Le Temps qui passe.


(1) Immobilier. L’ex-cinéma Gaumont de Rennes va devenir un hôtel

(2) Rennes : comment rendre la ville plus propre ?

(3) Rennes. 6.000 incidents publics signalés grâce à « Rencitézen »

(4) Maraude avec l’association Gamelles Pleines

(5) La fondation Abbé Pierre dénonce le mobilier urbain anti-SDF

(6) De la musique classique en gare de Rennes pour faire fuir les squatteurs


 

10 commentaires sur “« C’est la première fois en 20 ans que l’on m’embête autant ici ! » (Jean-Pierre, sans-abri)

  1. Dgeorgio

    C’est tellement plus facile de se débarrasser de personne gentils comme lui que de faire le ménage ds les cités, ou la nuit ds rennes où de plus en plus d’aggressions se passent sans présence de force de l’ordre!! Encore une belle preuve de courage de nos politiques rennais!

  2. Dgeorgio

    Scandaleux!!!!!

  3. georgy

    S en prendre à ce monsieur alors que les dealers font leur petit trafic à la vue de tous sur la dalle kennedy…..la police municipale ne veut pas se rendre dans ce quartier non accompagné de la nationale….
    rennes vivre en intelligence! !!!sérieux? ????le gag!

  4. Wesoly

    Faire quelque-chose pour que ce monsieur puisse retourner la ou sont les siens si ces son desir

  5. pat

    La décadence de la société sous les messages lénifiants et humanistes, certains élus devraient avoir honte, ils ne nous représentent pas.

  6. Anonyme

    j’ai vut des sans abris se rendre utiles en ramassant des ordures par terres pour les mettre dans les poubelles… et lui? il servait a quoi a part taxer des sous? par rapport a d’autre dans le même genre que lui, ce mec semblait etre un assisté c’est tout… apres je ne le connais pas

  7. Anonyme

    il est lamentable de constater que l’on chasse de pauvre gens comme jean pierre et que l’on loge dans des hôtels des écoles comme à cleunay des étrangers qui viennent d’arriver 20 ans ds la rue??? 2 mois en foyer pour les étrangers et après un hlm je suis équeurée la maire de rennes ferait mieux de nétoyer le centre de rennes des petits dileurs et ado étrangers qui mène la belle vie chez ns, je préfère voire un jean pierre que ces merdeux arrogants

  8. Piaf

    Très bon article qui relate une nouvelle fois la définition du « vivre ensemble » version 2018. La direction politique que prend cette ville m’inquiète et m’attriste. Par contre, les commentaires ci dessus me préoccupent encore plus. Quels sont les rapports entre le harcèlement que vient de subir cet homme et la gestion des dealers, ou encore l’accueil des étrangers ? Un autre nous compare les sans-abris « utiles à la société » et les sans-abris « assistés »…ça veut dire quoi??? Ne peut-on pas simplement éprouver un sentiment d’empathie, d’énervement ou de révolte à cette histoire plutôt que de la comparer avec de l’incomparable? Hallucinant…

  9. Stefan

    Mon cher piaf, ça s’appelle des trolls ou incontinents verbaux (cérébraux?) et leur communauté a malheureusement grossi sur la toile. C’est d’autant plus dommageable sur des sites de qualité comme alter1fo.
    Ce sont les même rageux qui gueulent parce qu’ils paient trop d’impôts mais qui n’ont rien contre l’exil fiscal. C’est d’autant plus « drôle » quand « ça » réagit sur la misère sociale. Mais t’inquiètes, ils n’ont pas encore compris que la lepénisation des esprits, ça ne fonctionne pas vraiment.
    La garde meurt mais ne se rend pas!

  10. Clairgeau

    Laisser le tranquille trop facile de se en prendre à se lever moi ça me fait énormément de peine mon fils vit aussi dans la rue à Rennes-a 19ans j aimerait tellement qu’il revienne il a un cap cuisinier il pourrais s en sortira mais a eu beaucoup de soucis papa a 16ans voilà pourquoi; on a tous fait pour Lui il faudrait qu il rencontre quelques un qui le motive et qu il puisse sortir de la rue; alors ce Mr aider le de out cœur avec lui j lui souhaite plein de bonne choses et à son chien qui ne le trahira jamais la rien quand écrivant j ai beaucoup de peine svp laissé le tranquille

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