Focus sur la scène Rennaise : Brazzier – « Lignes futures »

Reconfinées mais pas mortes, les scènes musicales rennaises continuent de vivre malgré la morosité ambiante et les attestations de sortie. Histoire de soutenir celles et ceux qui se bagarrent pour continuer de défendre une vision frondeuse et indépendante de la musique, nous vous proposons quelques chroniques de disques plus ou moins locaux à découvrir dans le respect des gestes barrières aux grandes plateformes. Cette nouvelle étape nous conduit dans les méandres crépusculaires de « Lignes futures », le projet solo de Max Balquier.

Depuis le début, nous avons toujours suivi avec intérêt les différentes pérégrinations musicales de Max Balquier, l’ex-chanteur du groupe rennais Frigo et de You, Vicious! Inventif, créatif et d’une humilité déconcertante, le garçon s’est lancé un nouveau défi en cette fin d’année de merde 2020 avec ce projet solo appelé mystérieusement « BRAZZIER ». Tout feu, tout flamme, le capitaine abandonne, au nez et à la barbe de ses anciennes compositions, les guitares électriques au profit de synthés analogiques et autres séquenceurs. Et le résultat est au rendez-vous. À l’aide de rythmes binaires et de nappes hypnotiques, « Lignes Futures » est un album homogène et efficace, composé de 8 titres aux teintes électroniques et mélodiques.

Une fois la touche « Play » de la platine activée, les morceaux s’enchaînent sans à-coup et construisent au fil des notes un univers embrumé diablement envoûtant. Pour les nostalgiques de musique new wave, vous y trouverez forcément votre compte. Chanté sans complexe dans la langue de Baschung avec une certaine nonchalance ou désinvolture, les textes sont noirs et mélancoliques. Nouvelle vague à l’âme entre optimisme et incertitude,  Max Balquier se dévoile, avoue ses maux, les choisit de manière poétique et impose une réflexion sensorielle salvatrice. Bref, on a aimé.

  1. ALTER1FO : Pourquoi as-tu ressenti le besoin de créer ce nouveau projet plutôt que de poursuivre l’aventure avec « You, Vicious! » ?

You, Vicious! n’est pas terminé. Au moment où nous sortions notre premier album, j’ai composé un soir un premier titre électronique sur lequel j’ai écrit un texte en français. Sans guitares, sans vraie batterie, je l’aimais bien tel quel. J’en ai composé ensuite plusieurs, dans cette ambiance, et ça ne correspondait pas avec You, Vicious! qui joue davantage sur l’énergie, les guitares, les batteries qui envoient. J’ai donc décidé de le sortir en solo sous le nom de Brazzier.

  1. Dès la première écoute, on retrouve des influences « new wave ». C’est un style que tu affectionnes ?

À vrai dire, on me colle souvent des influences 80’s, ou une étiquette new wave, mais je n’écoute rien dans ce registre. C’est probablement dû aux sons que j’utilise. J’ai plutôt baigné dans les 90’s et quand des groupes comme The Notwist ou Radiohead et plus tard Mogwaï ont commencé à mettre de l’électro dans leur musique, ça m’a mis une petite claque. Sur cet album, s’il y a quelques influences que je peux revendiquer : French79 pour l’électro, Arab Strap / Bashung pour le registre de chants.

  1. Même si cela est tout à fait normal de chanter dans sa langue natale (rires…), tu peux nous en dire plus sur ce choix de chanter en français ?

J’avais écrit quelques textes en français dans un précédent groupe (Frigo) et j’avais un peu regretté après coup, j’aurai dû le faire en side-project, puisqu’au final, ça mélangeait trop de « registres » dans un seul et même groupe. Même si je n’écoute pas beaucoup d’artistes ou groupes qui chantent en français, même si le temps me manque pour lire et m’imprégner d’une certaine culture littéraire, j’ai vraiment plaisir à écrire en français, il y a un côté un peu mathématique à faire sonner les mots entre eux, à trouver une certaine justesse dans le propos, à raconter des histoires dans un format court. Et puis, ça prend un peu plus le pas sur la musique, il faut être plus attentif au message que tu envoies.

  1. Justement, tu utilises la première personne dans beaucoup de tes textes… comme s’il y avait une volonté délibérée de te dévoiler. D’ailleurs, prêtes-tu plus d’attention à la sonorité des mots plutôt qu’à leur sens ?

Quand j’écris, je n’ai pas de volonté particulière à part celle de coucher sur papier ce qui me trotte dans la tête. Tout a été écrit et composé de nuit, donc cela confère forcément à l’album une ambiance particulière. Oui, je parle essentiellement de moi dedans et parfois, je me projette dans les pensées de proches aussi, leurs envies, leurs obsessions. Donc, forcément, je m’expose. J’essaie d’utiliser des mots qui ont à la fois un son et une charge. J’aime les faire sonner entre eux, donner un effet miroir, et de temps en temps, en placer un qui aura une charge assez importante au niveau de l’image qu’il renvoie. J’aime certaines métaphores aussi mais à petite dose, sinon cela devient indigeste. Et puis j’aime surtout le phrasé, ça a beaucoup d’importance, savoir placer les mots, avant le temps, après le temps…

  1. Comment s’est passé le processus de composition et de l’enregistrement ?

J’utilise essentiellement une base de MAO avec différents plugins puis je viens greffer des synthés analogiques (Bass Station 2, Moog, Juno) ou vieux séquenceurs (Roland SP808). Je joue des lignes de bass-synth, je place des boîtes à rythmes, puis des mélodies. Sur cet album, je n’ai pas utilisé de guitares. Je voulais vraiment proposer quelque chose d’électronique. Dans mes précédents projets, j’apportais énormément de soin à l’électronique qui était vite coulée dans le mix avec des guitares, batteries, etc. Là, je voulais qu’on puisse entendre chaque détail.

  1. Puisque qu’avec la MAO, il est facile de refaire/défaire/copier/coller/ajouter/supprimer etc., est-ce qu’il est plus compliqué de se dire qu’un morceau est terminé ?

Ça dépend. Parfois, le titre est simple et s’impose tout de suite, dans sa version la plus pure. Parfois, ça demande un travail de fou, tu vas passer par des dizaines de versions avant d’arriver à quelque chose qui te plait. Pour « Parachute » par exemple, le titre instrumental, avec ses ralentis etc.… ça a été long. Et en effet, à un moment, il faut dire STOP, quand tu prends un peu de recul. Et puis parfois, quand le mix d’un titre est terminé, je me suis retrouvé à appeler Seb Lorho pour lui dire « euh, écoutes, je vais rajouter quelques basses, quelques boites à rythmes, et quelques mélodies là. (rires…) » Une fois que c’est gravé sur disque, tu peux considérer que c’est terminé (rires…) Et encore, tu as la possibilité de revoir des choses pour le live !

  1. As-tu tout géré du début à la fin ?

J’ai tout écrit/composé seul. Il y a un vidéaste, qui bosse actuellement sur le clip de « Parachute » avec qui j’ai pas mal échangé sur ce titre. Il travaille avec différentes matières (peinture, lait, huile, charbon etc.) qui vont évoluer en fonction de la musique. Je ne vais pas expliquer le procédé, mais il lui faut une matière sonore assez dynamique avec des cassures, des tempos qui changent pour que cela puisse bien rendre à l’image. « Parachute » a beaucoup évolué au fil de nos échanges. Sinon, j’ai fait appel à Sébastien Lorho pour le mix et le mastering. Ce sont des étapes que je ne maîtrise pas et je préfère pour ça faire appel à quelqu’un dont c’est le métier !

  1. Que te procure l’électro que tu ne retrouves pas dans un groupe de rock « classique » et réciproquement ?

Dans l’électro, tu as possibilité d’avoir des sons infinis, tu peux les triturer pour leur donner une âme, pour qu’ils véhiculent l’émotion que tu souhaites injecter dans un morceau. Le rock, et bien, c’est davantage l’énergie brute, le côté jouissif d’envoyer le boulet à portée de main, et de partager quelque chose en groupe. J’aime les deux (rires…)

  1. Avec cette période sanitaire compliquée, qu’est-ce qu’il te manque le plus ?

Tout ! Voir des concerts bien sûr, en faire aussi, boire des coups, se bourrer la gueule avec les potes, danser, s’embrasser, vivre quoi ! La culture manque à tout le monde, à ceux qui la proposent, à ceux qui la vivent. C’est dur moralement aussi. Vivement qu’on puisse sortir de cette période bien pénible.

  1. Brazzier – en cas de « retour à la normale » – se produira sur scène ?

Pour l’instant, j’essaie d’alimenter le projet avec des clips etc. Et j’aimerais lui donner une suite aussi, j’ai encore des choses à écrire. Je me suis posé la question du live, j’ai quelques propositions pour jouer, on verra comment la situation évolue. Je n’ai pas souhaité impliquer des personnes (et leur énergie) sur le projet sans pouvoir promettre quelques dates à la clé. On verra…

  1. En parlant d’énergie, n’est-ce pas par « flemme » que beaucoup de quarantenaires (et plus…) se mettent à l’électro puisque ce style permet de composer assis, au casque, avec un Mac sur les genoux, en buant une infu bio ? Et si oui, est-ce ton cas ?

Ah ah ah ! De l’électro, j’en compose depuis quasi 20 ans, sauf qu’habituellement, elle est habillée avec des guitares, des batteries etc. , pour ne pas dire noyée parfois ! Mais tu as raison, il y a un côté un peu trop confort que tu ne retrouves pas dans le rock. Et puis porter un laptop, ça pète moins le dos qu’un ampli 4X12 pouces (rires….)

  1. Finalement, l’électro en période de confinement, ne serait-il pas le meilleur rempart à la dépression ?

Je ne sais pas, je fais dans l’électro dépressive moi 🙂

 

 

PHOTOS de JEROME SEVRETTE

le bandcamp de ** BRAZZIER **

le bandcamp de ** You vicious! **

Focus sur la scène Rennaise – YOU VICIOUS ! en interview

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