[interview] François Bégaudeau : « Il y a une part de comique dans tout »

A l’occasion du festival Rue des Livres, François Bégaudeau est intervenu lors d’une conférence sur le fait-divers. Son dernier roman, Molécules, raconte une enquête sur le meurtre d’une infirmière. Ancien enseignant, François Bégaudeau se consacre désormais pleinement à l’écriture. Il écrit sur le cinéma dans le magazine Transfuge et a sorti plusieurs romans depuis le succès d’ Entre les murs. La venue de François Bégaudeau à Rennes était le moment opportun pour lui poser nos questions.

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Alter1fo : Le roman a pour point de départ l’année 1995. Pourquoi avoir choisi cette année-là ?

François Bégaudeau : L’histoire se déroule sur 9 années. Déjà, il fallait que je recule. J’aurais pu reculer jusqu’en 2005, mais j’avais besoin d’inscrire l’histoire dans une réalité où les recherches ADN n’étaient pas encore utilisées par la police. J’aurais pu situer l’action dans les années 1980 mais les années 1990 m’intéressaient davantage. Une fois que j’ai décidé que c’était 1995… Ensuite j’aime bien me renseigner sur les événements qui ont lieu à ce moment-là. Il y a la fuite de Khaled Kelkal qui était intéressante puisque je voulais laisser croire qu’il y était pour quelque chose, mais cela n’a pas très bien marché, je crois (rire).

A la sortie du livre, des critiques ont parlé de polar à propos de Molécules. A partir du dixième chapitre, il me semble que vous vous éloignez de ce genre. Pour autant, quel rapport entretenez-vous avec le polar ?

Je ne suis pas un grand lecteur de polar. J’en ai lu, bien sûr, puisque je lis beaucoup. Je ne fais pas partie de ces gens dont c’est le genre favori. En général, je lis assez peu de littérature de genre. En revanche, j’ai lu des polars qui sont faits par des gens pas polardeux comme Echenoz. Il a écrit des livres qui s’approchaient du polar mais il ne vient pas du polar lui-même. Je me situe un peu là-dedans.

Manchette aussi ?

Manchette est vraiment une référence pour moi. De toute façon, on a tous une culture policière, qu’on le veuille ou non, car on baigne dedans. J’ai grandi avec Columbo, Les cinq dernières minutes et les films de cinéma. Les trames policières, ce n’est pas très compliqué à refaire puisque l’on a cela en tête. L’actualité ne cesse de nous fournir en histoires policières. Il y a souvent des flics qui viennent parler à la télévision. En fait, j’ai eu l’impression de faire quelque chose de très familier, mais je n’avais pas l’intention de faire un polar au sens strict du terme.

L’enquête est assez secondaire.

Je voulais qu’elle ressemble à quelque chose pour donner envie de connaître le criminel. Ce qui m’intéressait, c’étaient les personnages mais l’enquête en elle-même, je n’avais pas envie de m’y attarder trop. Il y en a qui font ça beaucoup mieux que moi.

C’est le côté ordinaire des personnages qui vous intéresse ?

J’adore les faits-divers pour un truc : c’est quand des gens ordinaires se retrouvent dans une situation qui n’est pas ordinaire. Ça, ça crée une déflagration passionnante parce qu’on se demande tous ce qu’on ferait à leur place. Je trouve ça très émouvant. Vous avez 16 ans et vous rentrez chez vous et vous voyez des gyrophares et, peu à peu, vous apprenez que votre mère a été égorgée. Même le criminel m’intéresse pour cela. Le mien, c’est un type complètement banal. Il se retrouve lui-même au cœur d’une histoire plus grosse que lui. J’ai plutôt de l’empathie pour lui et il me semble que ça se ressent à la lecture, même s’il commet un acte dégueulasse.

D’ailleurs, il répète à plusieurs reprises ne pas avoir voulu la tuer.

Ce qui est peut-être vrai. J’ai maintenu un principe d’incertitude. Il y avait une intentionnalité un peu trouble. Je crois que lui-même ne savait pas ce qu’il voulait faire. Au moment où il rencontre cette femme, il ne sait toujours pas ce qu’il va en faire. C’est quelque chose que l’on retrouve dans pas mal de crimes, en fait. Je ne suis pas sûr que M. Troadec avait vraiment l’intention de bousiller toute la famille quand il va rôder autour de la maison de son beau-frère pour écouter s’il n’y a pas des lingots. Est-ce que vraiment il avait prémédité de tuer toute la famille ? Je ne crois pas.

Pour bâtir votre histoire, est-ce que vous êtes parti d’un fait-divers précis ou d’une multitude de sources ?

Il y a un fait-divers dont j’avais eu vent il y a longtemps et qui datait des années 1980. D’abord, c’était un homme qui tuait une femme et c’est un schéma qu’on retrouve beaucoup. Il y avait un mobile affectif un peu sexuel et je pense qu’il y a toujours une composante sexuelle dans le crime. Hitchcock l’a très bien montré. Pour moi, c’est faire le portrait d’un homme un peu paumé, avec ses histoires d’impuissance et de misère sexuelle. Il me semble que ce sont des sujets universels. Tout le monde est plus ou moins concerné par ces sujets-là. Et puis, il y avait un élément savoureux dans le fait-divers originel que j’ai repris en le déformant, c’est le recours au médium. Il suggère à ce type quelque chose qui apparaissait comme une évidence. J’aime bien quand il y a une micro part d’irrationalité dans les choses. Les marabouts sont des créatures vraiment intéressantes.

Il demande une somme importante à la fin, malgré tout.

Le type est un peu escroc, c’est sûr. Je ne sais pas si je crois aux médiums. La littérature est là pour laisser des choses ouvertes et ne pas trop donner de réponses. Il y a plein de gens à la télévision qui savent tout sur tout. La littérature arrive et dit : « Eh les gars, attention au principe d’incertitude, soyons un peu modestes ».

Comment avez-vous réussi à équilibrer le côté macabre de l’affaire avec le côté dérisoire de certaines scènes comme celle du tribunal ?

Je n’ai pas à me forcer, car mon rapport au monde est celui-là. Il y a beaucoup de choses dans la vie qui, dans le même temps, m’amusent et m’émeuvent. Il y a toujours une part de comique dans tout, y compris dans les choses extrêmement brutales. Je n’avais pas décidé de faire un livre drôle même si je sais que ça a été dit à la sortie du roman. Je trouvais que ça prenait toute la place d’ailleurs. Combien de gens j’ai rencontrés à la sortie du livre et qui m’ont parlé de cela… Mais je n’ai pas l’impression d’avoir écrit Pif Gadget (rires).

Il y a une déconstruction de certaines phrases-types que l’on retrouve régulièrement dans les reportages télévisés comme cette séquence obligée où un voisin est interrogé pour parler du meurtrier. Il dit généralement que c’était un homme discret et gentil.

Je disais qu’on baignait tous dans des histoires policières et donc, du coup, on baigne aussi dans une langue. Il y a beaucoup de faits-divers qui nous arrivent dans la gueule et immédiatement, on a ce que Bourdieu appelait un « prêt à penser » et qu’on pourrait appeler un « prêt à nommer ». On a des phrases toutes faites pour se saisir de tout et je m’en amuse. Le boulot de l’écrivain, c’est de laisser ces phrases de côté ou de les ironiser. L’ironie vient aussi du côté vain de certaines situations. Par exemple, une situation de procès qui est très dramatique avec une ambiance pesante est aussi une comédie. La justice court après la vérité mais cette vérité, on ne la saura jamais.

La justice a surtout un rôle moral, selon vous?

La justice est beaucoup là pour la morale mais j’espère que l’écrivain en a autre chose à foutre que de la morale. Pour moi, c’est une position centrale dans mon écriture.

Le cinéaste Michael Haneke

C’est ce que certains ont pu reprocher à des cinéastes comme Michael Haneke.

J’ai appris à aimer Haneke au moment où j’ai compris qu’il était bien au-delà de ça. Au début, je le trouvais un peu donneur de leçon. Il a un peu tendu la perche avec Funny Games, notamment. Je l’ai revu récemment et il y a des choses géniales dans ce film. L’artiste, sans vouloir faire des grands mots, s’il s’aligne sur la morale commune, ce n’est pas la peine d’écrire. Pour ça, on a des talk-shows à la télévision avec Evelyn Thomas et Sophie Davant.

Inclure le lecteur par l’ironie, est-ce que c’était une manière de monter l’absurdité d’une intellectualisation de l’affaire alors que le meurtrier ne comprend même pas son geste ? 

C’est très juste. Le lecteur, comme il a tout un système de jugement avec lui, doit être troublé. Par exemple, pendant le procès, au moment où un homme va être jugé coupable, une personne s’avance à la barre et vient raconter que cet homme a sauvé son fils. Beaucoup de gens alternent le meilleur et le pire. C’est une banalité mais ce n’est pas mal de le rappeler. Des fois je suis un connard et la seconde d’après, je suis généreux. J’aime bien resituer les personnages dans la vie.

Quand vous étiez sur les plateaux télévisées, j’avais l’impression qu’on vous poussait à dire des choses excessives. Il me semble que vous êtes plus en retrait dans les médias. 

Oui, il y a un truc que je refuse de faire désormais, c’est d’aller dans les plateaux de débats. C’est là qu’on devient con et on s’entend dire des choses beaucoup plus simplistes que ce qu’on pense véritablement. Je me suis vu faire et je ne me suis pas aimé. La télévision ne cesse de demander des affrontements. Du coup, on déserte certains espaces de débats et c’est peut-être à cause de ça que les réactionnaires ont pris le pouvoir à la télévision. J’en parle souvent avec mes copains et c’est vrai que je n’ai pas envie d’y retourner.

Votre film documentaire N’importe qui s’intéresse au rapport qu’entretient les citoyens avec leurs représentants politiques. Comptez-vous écrire sur l’élection présidentielle ?

C’est une bonne question et la réponse est radicalement non. Je suis très content que ce film aborde des questions politiques sans jamais traiter de ce qui nous squatte le cerveau en permanence, la scène électorale. La scène électorale, c’est l’excrément de la scène politique. Je n’ai pas envie d’ajouter du commentaire au commentaire à une séquence qui me paraît inintéressante. D’abord, elle est jouée d’avance et en plus, elle est inconsistante. Je vois beaucoup de journalistes, d’éditorialistes s’émoustiller parce que censément cette campagne serait excitante et je comprends bien ce qui les excite, mais, à mon avis, c’est toujours la même chose. A la fin de la foire, ce seront les même bouses qui gagneront. Pendant ce temps, les classes populaires restent dans la merde.

Quels sont vos projets pour la suite ?

Je suis en train de finir un autre roman qui sera social, d’ailleurs. Il sortira l’an prochain et traite de la situation contemporaine notamment des classes populaires. Sinon, j’ai écrit une pièce qui sera jouée en juin à Paris.

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