Focus sur la scène rennaise – Eshôl Pamtais en interview

Alter1fo vous propose de (re)découvrir la scène musicale rennaise à travers une chronique, hebdomadaire le plus souvent. Des talents émergent, d’autres confirment sur la scène locale. Certains les soutiennent, sortent leurs disques, d’autres leur proposent des lieux de concert, de répétition… Alter1fo donne un coup de projecteur à ces artistes, labels, lieux ou assos qui œuvrent d’arrache-pied pour que la scène locale existe. Permettre aux acteurs et aux publics de se rencontrer, donner la parole à ceux qui font la vie rennaise, tels sont nos buts avoués. Chaque semaine, vous retrouverez donc un ou plusieurs focus sur l’un de ces acteurs…

Eshôl Pamtais  signatureEshôl Pamtais, on n’en avait jamais entendu parler avant la sortie de ce premier album : Je respire très peu, merci  en janvier 2013. Un disque encore confidentiel qui s’avère être un diamant brut dès la première écoute. Une de ces découvertes rares que vous partagez instantanément avec tous vos amis mélomanes. Car cette musique se joue des étiquettes et s’amuse des évidences avec une fluidité déconcertante. Le talent du gars pour se balader dans les structures, les culbuter en quelques mesures, sans jamais perdre en fluidité vous prend à la gorge. Cette insolente facilité à garder le sens de l’équilibre en faisant le grand écart, sans jamais renier les mélodies vénéneuses, nous a laissé totalement abasourdis. Oui, Eshôl Pamtais (ça se prononce quasi comme ça s’écrit) a sorti rien de moins qu’un des meilleurs albums de l’année 2013. Rencontre.

Eshôl Pamtais - autoportrait► Alter1fo : Si tu devais présenter Eshôl Pamtais en quelques mots ou quelques lignes, que dirais-tu ? (D’ailleurs, ça se prononce comment ?)

Eshôl Pamtais : Eshôl Pamtais est un projet musical initié en 2010. C’est quelque chose que je devais faire. Et bien que je les aie cherchés depuis un bon moment, je ne pouvais plus attendre de trouver des musiciens. Ainsi j’ai tout enregistré seul.

Eshôl se prononce comme il s’écrit. Pam comme dans « PAM ! » Et le « s » à la fin se prononce.

► Comment en es-tu arrivé à ce projet solo (si j’ai tout compris) ? Tu as joué dans d’autres formations avant ? Quelle est la genèse de ce projet ?

J’ai fait quelques concerts seul et avec Kuroneko (duo). La formule en solo est intéressante mais ne convient plus à ma musique aujourd’hui. Après des années d’enregistrement sur un 4-pistes et d’improvisation, j’ai décidé de sortir un album afin de trouver des musiciens pour jouer mes morceaux. Car l’inverse a été très laborieux; j’ai cherché un moment avant de pouvoir monter Eshôl Pamtais. La plupart des musiciens que j’ai rencontrés avaient en général envie « d’envoyer la sauce » plutôt que de travailler vraiment sur des morceaux.

► C’est un peu étonnant, mais ta musique nous a aussi bien fait penser à Moondog sur certains morceaux, qu’à ces musiciens qui éclatent les formats et les références, et les mélangent, comme The Residents, Zappa, Captain Beefheart … ou même Syd Barrett, tiens… Sur Evor Pim, on a même un petit côté no wave à la James Chance… Tu es d’accord ? On imagine même que tu as un paquet d’influences auxquelles on ne pense pas… Comment qualifierais-tu ta musique de ton côté ? Quelles sont les influences que tu revendiquerais ?

Merci pour ces comparaisons flatteuses ! Qualifier ma musique ? Base pop, pour faire simple, sur laquelle je m’amuse, et m’efforce à ne jamais me poser vraiment. L’étiquette que l’on peut mettre sur ce que je fais m’est complètement égale. Les groupes qui se qualifient comme « néo-post-grunge »; … je trouve ça trop fantaisiste. La musique parle d’elle même.

Sinon, j’ai écouté pas mal de jazz. Le grand choc a été Thelonious Monk. Puis le free jazz, Ornette Coleman, Archie Shepp, Don Cherry.

Autrement, la période No Wave, oui, avec des groupes comme DNA, Teenage Jesus and the Jerks (avec James Chance). Comme tout le monde (ou presque) j’écoute de tout, je ne suis pas coincé dans une époque ni dans un style. Je peux écouter Can ou Captain Beefheart et passer à Jurassic 5 ou Frankie Lymon. Cheval de Frise, le groupe bordelais, il y a 10 ans, a été une révélation. Pêle-mêle je peux citer June of 44, la musique balinaise, ou encore Gong, The Soft Machine…

eric-dolphy-out-to-lunch► Si tu devais citer trois disques sans lesquels tu ne pourrais pas vivre ?

Comment dire… Alors, ce qui me vient à l’esprit maintenant : Out to Lunch d’Eric Dolphy ; Comme à la Radio de Brigitte Fontaine et Areski Belkacem ; Songs for Swinging Larvae de Renaldo and the Loaf. J’aurais pu dire tout autre chose évidemment… Comme piocher au hasard dans la discographie de R. Stevie Moore, ou de Bukka White !

Je respire très peu, merci est sorti fin janvier. Quelles étaient tes envies avec cet album ?

Le jouer en live. Le concrétiser. Rendre la musique enfin vivante. Le but est de laisser les morceaux s’épanouir sur scène ; je ne veux pas que cela colle nécessairement à l’album. J’apprécie d’échanger avec d’autres musiciens; pour faire évoluer la musique là où elle pourrait s’affranchir de moi-même en quelque sorte.

► Quand on écoute ta musique, on est surpris par le nombre d’idées qu’on trouve sur l’album, et même dans chaque morceau pris individuellement. Tu sembles aimer casser les structures, partir dans de nouvelles directions. Tu es d’accord ?

J’ai répété avec un batteur avant de monter Eshôl Pamtais, et il me disait sans cesse : « un morceau c’est une idée, tu t’embrouilles trop, tu n’es pas assez clair… ». Il n’ y était pas. Un morceau c’est mille idées si on veut. Cependant, je ne réfléchis pas à ce point à la structure de chaque morceau pour vouloir la casser à tout prix. Elle s’impose d’elle-même. Par exemple Muss Er Fallen est une balade folk pour laquelle aucune cassure n’était nécessaire, ou presque, disons. Quant à la densité exprimée, c’est ma façon de faire; je ne réfléchis pas plus que ça en me disant « il faut que je corse ces arpèges, ou il faut que je rajoute une autre transition… ». C’est naturel chez moi.

Eshôl Pamtais - Emos Pola► Pourquoi Un arbre se finit-il aussi abruptement ?

C’est ce qui collait le mieux avec la fin du poème de William Blake : In the morning glad I see My foe outstretch’d beneath the tree. (trad : Au matin je vis avec joie mon ennemi gisant sous l’arbre.) Là aussi, ça coulait de source !

► Comment composes-tu ?

Étant donné que je compose seul et que je fais tous les instruments sur l’album, ça dépend. Parfois je commence par trouver une ligne de basse, comme sur Ecno de Rama, quelquefois la base vient d’une mélodie au clavier (Une Ville Jolie par exemple). Je n’ai pas de formule. J’essaie de me laisser guider par une idée et de la suivre.

Mais souvent, c’est le rythme qui vient en premier.

► Les titres des morceaux sont en plein de langues différentes, dont certaines, on l’avoue en rougissant, totalement inconnues pour nous… Quelles sont-elles et pourquoi ces titres en différents idiomes?

C’est par pur amour pour les langues, simplement. Il y a de l’arabe, du laotien, du slovène, de l’espagnol, du japonais (‘tomo domo’ signifie « ensemble »), du grec ancien (‘sumbioûn’ veut dire « vivre ensemble »). ‘dihati’ (prononcer ‘dirati’) veut dire « respirer » en slovène. J’aime jouer avec l’euphonie; on peut tellement s’amuser avec les langues, les mélanger, les triturer, inventer ce que l’on veut, ça n’est jamais hermétique quand c’est fait de façon ludique. Pour le reste, quasiment, ce sont des jeux avec les mots.

► Si on en croit la pochette de l’album, trois morceaux sont inspirés par E.E.Cummings et deux par William Blake. Tu peux nous expliquer ?

Ce sont des adaptations de poèmes. J’ai aussi repris un texte de William B. Yeats qui n’est pas sur cet album.

► Comment ça se passe pour écrire les textes ?

Ça se passe bien, merci… En général une idée surgit et je me colle au texte dans la foulée. Souvent d’un jet. Écrire dans une autre langue que sa langue maternelle ne coule pas de source mais il faut se laisser entraîner par une émotion et les mots viennent tout seuls.

Eshôl Pamtais - Je respire très peu merci► Où as-tu enregistré l’album ? En studio, à la maison ? Comment cela s’est-il passé ?

Si vous voulez tout savoir, j’ai enregistré l’album dans une ancienne porcherie (j’en profite pour remercier mon ami JB !!!). J’ai passé pas mal de temps là-bas à enregistrer, sur plusieurs sessions, avec à ma disposition une basse et une batterie. J’ai fait certains overdubs à la maison, ensuite. Pour le mixage et le mastering, Martin Yvain m’a été d’une aide très précieuse. Sans son apport, je dois bien avouer que ça aurait été plus compliqué voire irréalisable.

► La pochette du disque, à l’image de la musique qui fusionne plusieurs directions, est un assemblage d’images différentes, découpées, collées. C’est toi qui l’as réalisée. Quelles étaient tes envies avec cet artwork ?

C’est bien ça. Je dessine et je peins aussi en parallèle. C’est un collage sur un dessin, comme le dos de la pochette. Tout cela fait partie de la même énergie. J’ai travaillé d’ailleurs sur un recueil de textes, de photos et de dessins qui s’intitule EMOS SAËDI ATABOU KOBO, et qui sort prochainement sur Gabegie Editions.

► Pourquoi ce titre pour l’album ? C’est un collage aussi ?

Non ce n’est ni collage, ni du cut-up. Je respire très peu, merci. est en quelque sorte une réponse rhétorique, dont les touristes au dos font écho. C’est se mêler à la foule. C’est se noyer dans la masse. L’ère de la peur du vide; la course au remplissage systématique pour tout et (est) partout. Et c’est tellement grisant ! Il faut bien tirer parti du……………… à disposition (je vous laisse compléter).

► Est-ce qu’Eshôl Pamtais est aussi un projet live ? A-t-on des chances de te voir en concert par ici ?

Oui. Pour le filage à l’ UBU en juin nous étions six. Aujourd’hui, la formation tend vers quatre personnes et nous avons des concerts à prévoir à Angers notamment. L’idée que la formation bouge ne me dérange pas. C’est l’occasion de riches rencontres entre plusieurs musiciens et d’idées nouvelles qui peuvent être détonantes. To be continued ! Les dates seront prochainement affichées sur le site internet.

Eshôl Pamtais - Emos► On ne regrette qu’une chose avec le disque… Qu’il ne soit pas disponible en vinyle. Est-ce que tu l’envisages dans l’avenir ?

Bien sûr ! De toute évidence, le vinyle est la prochaine étape. Tout ça n’est qu’une question pécuniaire. Oui… Quelqu’un m’entend ?

► Sur la scène rennaise, comment te situes-tu ? Es-tu en contact avec d’autres artistes rennais ? Desquels te sens-tu proche?

Je fréquente peu la scène rennaise. Mais je ne boude pas, loin de là!

Disons que La Terre Tremble !!! est le groupe auvergnagno-rennais (ça se dit non ?) duquel je me sens le plus proche.

►Pour finir, quels sont les projets à venir et y a-t-il quelque chose que tu voudrais particulièrement souligner ?

Un deuxième album est déjà prêt. Il s’appelle Pré)s(c)ience(s) de la Terre. C’est un pendant à celui-ci, une seconde partie si vous voulez. Enregistré lors des mêmes sessions. Je souhaiterais l’éditer en vinyle pour fin 2013. Je le déposerai à Blindspot, tout comme le premier. Le troisième est en cours d’enregistrement. Je suis riche en idées mais pas dans le porte-monnaie. J’ai déjà beaucoup investi dans le matériel et dans le premier disque.

L’autoproduction était nécessaire pour le premier album mais maintenant j’ai besoin d’un label pour produire ma musique.

A part cela, j’ai un projet d’improvisation (guitare, casiotone, chant) qui s’appelle Kongo Roux et un autre projet sous le nom de Prinse Thoroughly.

►Merci !!

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Plus d’1fos :

Le site : http://esholpamtais.com/

Bandcamp d’Eshôl Pamtais : http://esholpamtais.bandcamp.com/

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