Et le Locus Solus Orchestra fascina l’Antipode MJC

Locus Solus Orchestra @ Antipode 2015Complet de chez complet : la proposition de l’Antipode MJC de réunir un plateau de musiciens spécialistes d’instruments rares un dimanche après-midi a séduit un paquet de Rennais. Au programme : le luth de Jozef Van Wissem et le all stars band Locus Solus Orchestra mené par Loup Barrow. Compte-rendu.

Un après-midi autour d’instrumentistes singuliers

Ce dimanche 18 janvier, l’Antipode MJC nous invitait donc à venir découvrir des instrumentistes de renommée internationale (pour vous donner une idée et bien que ce soit réducteur, parmi les musiciens présents, certains ont collaboré avec Radiohead, Björk, Tom Waits, Dominique A et on en passe) et à partager leur passion pour des instruments singuliers, peu entendus et tout aussi rares à découvrir en live, qu’il s’agisse, donc, du luth de Jozef Van Wissem, du cristal Baschet, du glassharmonica, du séraphin, du hang, des ondes Martenot, du Kou Xiang, du Bawu (ou d’autres dont on ne soupçonne même pas le nom) présentés en version quatuor par le projet Locus Solus, co-production de l’Antipode et du Lieu Unique (où le groupe a déjà présenté le résultat de son travail mercredi).

L’Antipode MJC (qui nous avait déjà offert l’épatant bric à brac visuel et sonore de Jean-Pierre Drouet en 2012) a donc une nouvelle fois su intéresser un public nombreux et curieux, se dit-on, alors que sur le trottoir, la file des parapluies colorés et capuches met du temps à s’amenuiser avant de s’installer sur des gradins plus que fournis.

2015 tag Jozef Van Vissem @ Antipode RennesJozef Van Wissem

C’est d’abord le Hollandais Jozef Van Wissem qui est à l’affiche de cet après-midi riche en découvertes. Le spécialiste du luth (interprète et compositeur), installé à New York, a déjà sorti plus d’une dizaine d’albums sur lesquels son pote Jim Jarmush l’accompagne parfois au chant et à la guitare. C’est d’ailleurs en signant la bande originale d’Only Lovers Left alive (du pré-cité Jim) que Jozef Van Wissem se fait connaître d’un public élargi.

L’homme aux longs cheveux raides tout de noir vêtu, mi-dandy (pantalon noir aux motifs de tapisserie, chemise noire), mi-punk (blouson de cuir, bracelet clouté) s’assoit seul au milieu de la scène avec son luth noir fabriqué sur mesure. Les premiers arpèges clairs déroulent sous les doigts bigrement agiles du New Yorkais d’adoption, tandis que du pouce l’homme descend et remonte sur les basses qui scandent et ancrent les mélodies sur les temps forts.

2015 tag Jozef Van Vissem @ Antipode RennesOn le comprend très vite, Jozef Van Wissem joue sur une certaine hypnose que peuvent créer ses arpèges clairs et relativement répétitifs. On est étonnamment réceptif au timbre un poil nasillard de l’instrument et on admire dans un premier temps une virtuosité sûrement pas évidente avec ce paquet de cordes dans lesquelles il doit être facile de se prendre les phalanges. Cela dit, cette quasi trentaine de cordes, ces 3 « têtes de manches » nous semblent presque inutiles : le musicien n’a que 5 doigts, dont l’un posé sur la table pour garder de la stabilité, et certaines cordes (un paquet même), ne sont jamais effleurées, ce qui est un poil frustrant.

Sur une première partie, le luthiste semble enchaîner plusieurs morceaux différents sans interruption, mais dont la structure (couplet/refrain) est finalement vite identifiable et facile à suivre. On regrette un peu d’ailleurs, que les morceaux ne soient pas plus accidentés, que ce soit dans leur composition un chouïa basique et linéaire, ou par quelques dissonances. D’autant que l’instrument (on n’y connaît rien en luth !) semble joué en accord ouvert et que les tonalités/gammes restent les mêmes tout au long du set. La monotonie (ou l’hypnose, on vous laisse choisir) qui se dégage des arpèges est parfois entrecoupée par des notes tapées sur le manche (un peu comme un hammer sur une guitare), notamment sur la fin de cette première partie que viennent clore des applaudissements fournis.

2015 tag Jozef Van Vissem @ Antipode RennesOn est beaucoup plus emballé par le début de la seconde partie (The day is coming ?) : on ne sait pas trop ce qui a changé… La gamme utilisée ? La manière de jouer (picking ?) Mais les sonorités se font moins claires et les harmonies dissonnent légèrement. Top. Pourtant sur l’enchaînement qui suit, les mêmes tonalités, les mêmes rythmiques, les mêmes procédés de composition reviennent à l’identique. Bien sûr, c’est agréable, cela flatte l’oreille et on est ravi d’entendre du luth joué en vrai par un homme en chair et en os. D’autant que les kids hauts comme trois et sept pommes devant nous, qui couraient dans tous les sens et rampaient sous les chaises avant le début du concert, dodelinent désormais doucement de la tête, hypnotisés.

Les titres s’enchaînent, dont plusieurs, tout au long du set, issus du dernier album en date du Hollandais, sorti en janvier chez Crammed, It is time for you to return, dont on aura notamment entendu le très lent If there’s nothing left, where will you go ou les plus enjoués Once more with feeling ou Temple dance of the soul (chouette morceau) sans les crépitements électroniques (si on ne se trompe pas). Sur la fin du set, Jozef Van Wissem se lève et continue à jouer debout en se rapprochant du bord de la scène et du public, pour nous faire entendre au plus près son luth sans sonorisation, dans un silence impressionnant.

En rappel, le luthiste propose la chanson titre qu’il a composée pour la B.O. d’Only LOvers left alive de Jim Jarmusch puis Love destroys all evil, seul morceau chanté du set qui ne nous convainc pas totalement. En bref, un moment agréable, joli, auquel il manque quelques aspérités pour nous satisfaire pleinement l’oreille (on est définitivement plus sensible aux arpèges émouvants en diable d’un Thomas Le Corre ou de la guitare classique barbare de l’Oeillère qui prouvent que 6 cordes peuvent parfois amplement suffire). Autour de nous, cela dit, on entendra autant de dithyrambes que de critiques acerbes, à égalité parfaite. Au contraire des musiciens qui suivent qui raviront le plus grand nombre.

Locus Solus Orchestra @ Antipode 2015Locus Solus Orchestra

On était impatient de découvrir Locus Solus Orchestra, le nouveau projet de Loup Barrow. Le garçon n’est pas un inconnu par ici : on a déjà eu l’occasion de découvrir ce musicien multi instrumentiste et atypique (puisque passionné d’instruments rares) sur scène durant le festival Maintenant en 2013, mais également aux Champs Libres avec Serge Teyssot-Gay en 2014 lors d’un Premier Dimanche, ou encore de le rencontrer pour une interview l’an dernier (à lire ici).

L’homme au parcours surprenant (élevé dans les squats punks londoniens, batteur dans des groupes de rock, globe-trotter infatigable à la recherche de nouvelles sonorités et d’instruments rares qui s’est construit lui-même son séraphin – plateau de verres accordés- après en avoir observé un à Venise) va une nouvelle fois offrir un moment musical singulier. « Ma pratique instrumentale a débuté à Londres avec le violon vers 4 ans. J’ai beaucoup voyagé avec mes parents musiciens et je pense que cela a aiguisé ma curiosité. J’ai vécu aux Maroc où j’ai travaillé les percussions (Bendir, Tabl, Taarija) avec un grand maître Mustafa Tuita mais c’est lors d’une escapade de 3 mois ½ en Martinique que j’ai découvert le steel drum et que la mélodie voire l’harmonie (pratique à quatre baguettes) m’ont séduit. Lors de mes voyages, j’ai fait de nombreuses rencontres avec des artistes et des hommes incroyables. Ils m’ont transmis leur passion et leur savoir » nous avait ainsi expliqué le jeune homme.

Locus Solus Orchestra @ Antipode 2015Pour cette production avec le LU et l’Antipode, Loup Barrow a donc invité trois autres musiciens qui aiment également à tâter des instruments rares (et qui l’accompagnent également sur son premier album solo à sortir en mars) : Thomas Bloch, spécialiste mondial, entre autres, des ondes Martenot, Manu Delago -percussioniste de Björk sur la tournée Biophilia– maître autrichien ès Hang et du Sibérien Nadishana Vladiswar, qui en plus de sa pratique d’environ 200 instruments -du sitar au  bouzouki en passant par le duduk- trouve encore le temps de s’en fabriquer d’inédits !

Pour leur premier morceau, les quatre musiciens jouent ensemble. A droite, Loup Barrow est au hang (sorte de sphère métallique qu’on caresse ou percute aux sons stupéfiants), derrière lui, caché Nadishana Vladiswar en tenue traditionnelle alterne entre plusieurs instruments qu’on ne voit pas (!), tandis qu’à gauche, Thomas Bloch s’installe derrière ses ondes Martenot (un des plus anciens instruments de musique électronique -avec le Theremin- popularisé par Olivier Messiaen, Jeanne Loriod ou Radiohead). Au centre Manu Delago est également au hang, mais joue de trois modèles simultanément, l’un sur ses genoux, les autres posés à côté de lui (excusez du peu). Ses doigts frappent avec douceur les petites anfractuosités métalliques de son hang qui résonnent, hypnotisent et émerveillent la salle illico.

Locus Solus Orchestra @ Antipode 2015On avait hâte d’entendre ce que pouvait donner la réunion de ces instrumentistes : on n’est pas déçu. On a les oreilles et les yeux tout aussi écarquillés. Pour le second morceau, c’est Thomas Bloch seul qui nous fait découvrir les sonorités étonnantes des ondes Martenot, passant de tonalités sombres à des collines de notes dévalées, de magma électronique en sonorités spatiales. Le musicien a d’ailleurs l’excellente idée de nous montrer l’étendue de la palette de son étonnant instrument.

Le quatuor fait à nouveau bloc sur le troisième morceau : Nadishana Vladiswar et Manu Delago sont au hang, Thomas Bloch aux ondes Martenot. Quant à Loup Barrow, il passe derrière le clavier de cristal conçu par les frères Baschet qu’on joue les doigts mouillés (les doigts glissent sur des archets de cristal mettant en vibration des axes métalliques dont le son est collecté puis amplifié acoustiquement par des cônes en fibre de verre et une sorte de grande flamme en métal).

On ne manque pas d’être surpris par les sons produits par la tripotée d’instruments joués cet après-midi, qui semblent aussi antiques qu’inédits, aussi familiers qu’étrangers. Les alliances entre les timbres font souvent mouche, comme plus tard, cette flûte Bawu au son de clarinette de Nadishana Vladiswar répondant au drone métallique du Cristal Baschet de Loup Barrow. Le Bawu est peut-être moins spectaculaire que la ficelle accrochée à une planchette métallique (?) que Manu Delago fait tourner ou caresse d’un balai de batteur, mais trouve une harmonie exceptionnelle avec les vibrations du Cristal, pour un moment très bref mais superbe.

Locus Solus Orchestra @ Antipode 2015Autre instant suspendu, mais bien plus long, le solo de Manu Delago seul aux hangs qui pétrifie la salle d’extase.

Ce cinquième morceau squatte immédiatement la stratosphère : on ne pensait déjà pas qu’autant de notes pouvaient être aussi perceptibles en même temps. Manu Delago frappe des doigts la coque métallique de son instrument, par petits coups brefs, pour en tirer une mélodie limpide aux multiples facettes. Ses doigts bondissent, rebondissent, émerveillant nos tympans toujours plus avant.

Le jeune homme caresse la coque, la frotte, puis la retourne à la verticale pour lui donner une nouvelle résonance : les notes plus graves, profondes se mêlent alors à celles plus cristallines pour un feu d’artifice délicat et chamarré.

Manu Delago joue sur l’intensité, ralentit progressivement puis frappe de plus en plus doucement, tenant le souffle de la salle entre ses doigts bondissants, quasi jusqu’au silence. Avant de bifurquer par une courbe époustouflante, de doigts percutants comme sur une darbouka, au plat d’un poing serré. Des vibrations graves à la profondeur insondable font alors résonner les membranes de nos tympans jusqu’à les saturer. La pluie d’applaudissements qui suit a peine à se tarir. Ce gars-là risque de susciter des vocations.

Locus Solus Orchestra @ Antipode 2015On le comprend : le set est construit sur ces allers retours entre soli et morceaux en chorus, permettant en même temps une pleine découverte auditive et visuelle de chacun des instruments (tel cet instrument inconnu joué par Nadishana Vladiswar, alliant corps de guitare électrique hybride joué en tapping -en tapant sur les cordes pour les faire résonner- et « tuyau-Digeriddoo », pour un blues oriental futuriste), une mise en lumière des quatre instrumentistes et (ce qui avait pu nous manquer en voyant précédemment jouer Loup Barrow en solo) des compositions plus complexes, non seulement parce que les harmonies des timbres s’y révèlent mais qui gagnent également en épaisseur par l’enchevêtrement des mélodies et des rythmiques. Une sorte de tissage sonore inédit en quelque sorte.

On aurait d’ailleurs pu craindre que l’alternance de ces morceaux en solo / à plusieurs tourne davantage autour de la démonstration que de l’émotion et de la fascination. Il n’en est rien. Chacun des titres prend l’âme à bras le corps. Émeut ou fascine.

Quand Thomas Bloch part en fond de scène pour mettre de l’eau sur ses doigts et s’approche ensuite du glassharmonica, notre curiosité est en alerte. On voit en effet les bols de verre de l’instrument tourner sur eux-mêmes en continu depuis le début du concert et on se demande bien quels sons ils peuvent produire.

Locus Solus Orchestra @ Antipode 2015Inventé par Benjamin Franklin en 1761, l’instrument est une mécanisation des verres musicaux (le séraphin dont on parlait plus haut) : on frotte le bord des verres avec les doigts mouillés (pour la petite histoire, la légende raconte que l’instrument avait été interdit par la police car on le soupçonnait de rendre les musiciens fous : il apparut plus tard que la peinture sur le bord des verres était au plomb et particulièrement nocive…) qui produisent un son… limpide et clair, immédiatement fascinant. En quelques secondes (bravo aussi au Monsieur aux lumières qui plonge Thomas Bloch dans les reflets dorés de son instrument), on se sent transporté, immergé dans un monde féérique. La mâchoire décrochée, on a le souffle coupé des rêves de notre enfance. Magique. On n’en revient pas plus lorsqu’on s’aperçoit que ce que Thomas Bloch joue est écrit et qu’il suit une partition.

En rappel, plus tard, après avoir présenté les musiciens, Loup Barrow nous proposera d’entendre son séraphin sur une intro qui nous laissera une fois encore les oreilles et les yeux grands ouverts, avant que le morceau ne s’intensifie avec l’entrée des autres musiciens et l’apparition d’autres sonorités (dont un Kou Xiang, guimbarde chinoise à plusieurs lames jouées en même temps pour produire des accords ou une flûte -?- que Nadishana Vladiswar colle à l’intérieur de sa joue). Le quatuor saluera ensuite bras-dessus, bras-dessous, un public particulièrement conquis et enthousiaste, vite debout pour montrer son admiration.

Photos : Caro

1 commentaire sur “Et le Locus Solus Orchestra fascina l’Antipode MJC

  1. isa

    et un retour avec des images qui bougent là :
    http://youtu.be/7fD5hz8bHtU

Laisser un commentaire

* Champs obligatoires