Embellies 2016 – Belle soirée en apesanteur à l’Antipode MJC avec Fragments, Louise Roam et Evening Hymns

Fragments - ANtipode - Embellies 2016 - photo : mr B alter1fo

Belle ouverture des Embellies ce jeudi 3 mars à l’Antipode avec Fragments, Louise Roam et Evening Hymns qui ont mis la soirée en apesanteur. On vous raconte.

Evening Hymns

On nous avait promis Monstromery en concert sauvage. Et bien c’est sur la terrasse de l’Antipode MJC que le duo accueille les premiers festivaliers pour un concert en ombres chinoises du plus bel effet sur les murs de la salle rennaise. On les manque pour cause de travail tardif, tout comme le premier morceau des Canadiens d’Evening Hymns qui jouent ensuite dans la salle. C’est d’autant plus rageant que le set du trio sera un poil bref à notre goût. Il faut dire qu’on suit Evening Hymns depuis longtemps et qu’on garde un souvenir plus qu’ému de leur concert à Rennes à la Bascule en 2010. Jonas Bonnetta (guitare, chant, quelques samples) y jouait seul avec Sylvie Smith (basse, voix) lors d’une tournée de poche présentant son premier album sous le nom d’Evening Hymns (Spirit Guides) enregistré avec l’aide de 18 copains musiciens. Paru fin 2009 au Canada, l’album  a ensuite été édité en France en 2010 par le label aux pochettes cousues mains, Kütu Folk Records. Evening Hymns était ensuite revenu sur Rennes pour un Top of the Folk, mais surtout pour une quasi semaine à l’Aire Libre avec toute la chouette clique des Kütu Folk d’alors pour les TransMusicales (Les valeureux Yann et Solène avaient sué sang et eau pour vous en faire une annonce et un report chaque soir -sans oublier des interviews-voir ici).

Evening Hymns - Antipode - Embellies 2016 - Photo : Mr B alter1foAvec dans le même temps, deux albums. Spectral Dusk d’abord, en 2012, d’une folk contemplative et vaporeuse, pour dire le deuil d’un père (celui de Jonas Bonnetta décédé durant l’enregistrement du premier album) et la peine, une nouvelle fois composé d’abord seul, puis étoffé par l’apport d’une grosse dizaine d’amis musiciens. Un disque d’abord pensé comme un album talisman, avec partout planqués des enregistrements d’ambiance captés dans des endroits qui comptaient pour Jonas et son père. Quiet Energies ensuite, (2015), sur lequel les Canadiens semblaient avoir abandonné la douce aridité folk pour lui préférer le foisonnement, l’adresse directe et l’électricité. On se demande donc comment les Canadiens vont bien pouvoir sonner ce soir.

C’est en version trio qu’Evening Hymns s’installe. A gauche, machine et clavier sur couverture, au centre, Jonas Bonnetta avec sa longue barbe et sa guitare électrique, à droite un autre guitariste qui joue davantage sur les  habillages sonores que sur les rythmiques. C’est d’ailleurs une boîte à rythmes plutôt ascétique qui se charge des rythmiques. Très volubile, Jonas Bonnetta parle beaucoup entre les morceaux, de son père disparu notamment qui peuple ses chansons de truck driver (You and Jake), de chasseurs et de musiciens végétariens. De ses différentes venues à Rennes, en particulier avec les copains de Kütü Folk pendant les Trans, de hockey sur glace pendant l’enregistrement ; plus tard, il précise que le morceau All my life i have been running (sur Quiet Energies) n’est pas sur la course à pied et propose de venir le voir au merchandising. On en passe, tant le garçon est disert.

Comme toujours, lorsque la musique commence, on est d’abord frappé par la voix de Jonas, chaude et intense, qui se détache sur les arpèges clairs et doux de sa guitare. A côté, les deux autres musiciens habillent, qui de sonorités plutôt americana à la guitare, qui d’accords plaqués doucement, de nappes discrètes, les ballades délicates du Canadien. On est plutôt mid-tempo, même si parfois, les choses s’emballent un peu. Notamment sur All my life i have been running, qui se révèle plus rythmée, en petits allers-retours au médiator sur les cordes. Puis qui prend carrément de l’ampleur avec le grain de plus en plus habité dans la voix de Jonas Bonnetta. Ce dernier pose même sa guitare au sol pendant le titre, baisse le micro et plie son grand corps pour jouer d’un petit clavier en contre-bas. De lentes sonorités hypnotiques s’élèvent alors, accompagnant le très beau timbre du musicien.

Evening Hymns - Antipode - Embellies 2016 - Photo : Mr B ater1fo

Sur le dernier titre Spectral Dusk, Jonas Bonnetta reste seul sur la scène, avec juste sa guitare. Le morceau alterne passages calmes et moments plus poignants, sur lesquels la voix de Jonas Bonnetta devient encore plus expressive et touchante. Au final, on passe un bon moment. Mais il nous manque quand même la seconde voix et les harmonies vocales. Certes le second guitariste semble chanter sur certains refrains, mais tellement loin du micro qu’on imagine que c’est davantage pour lui que pour nous. On regrette également la durée du set un peu brève tout comme une ferveur un tantinet moins prégnante. Il faut dire que Jonas Bonnetta nous a habitués à tellement d’intensité qu’il est sûrement difficile d’avoir la même tous les soirs. Néanmoins, tout ça reste de belle facture et toujours aussi agréable.

Fragments

Fragments Antipode Embellies 2016 - Photo Mr B alter1fo

On est ensuite ravi de retrouver le trio rennais Fragments sur scène. Après nous avoir fait longuement attendre leur premier album, Sylvain Texier (batterie, clavier), Benjamin Le Baron (machines, guitares) et Thomas Beaudouin (guitares et quelques coups de baguette) viennent le défendre sur scène pour cette release party très attendue à Rennes (où ils n’ont pas joué déjà depuis quelques temps qui plus est). Après plusieurs eps et singles particulièrement émoustillants, les garçons ont confirmé haut la main les attentes placées en eux avec un Imaginary Seas de dix titres instrumentaux (sorti le 5 févier dernier) aussi dense qu’aérien, aussi fluide qu’émouvant (Lire notre dernière et notre première interview). Le concert de ce soir est donc sacrément attendu et une bonne partie de la salle est venue pour nos Rennais.

Fragments - Embellies 2016 - ANtipode MJC - Photo : Mr B Alter1fcomOn sent d’ailleurs l’excitation monter d’un cran autour de nous quand le trio s’installe: Thomas Baudouin à gauche avec sa guitare, Benjamin Le Baron à droite derrière ses machines, Sylvain Texier au centre, d’abord au piano.

Le set commence en apesanteur, par quelques arpèges au piano qui prennent le temps des silences, des respirations. Puis les rythmiques ciselées de main de maître par Benjamin Le Baron, tout en cliquetis rebondissants et délicats lancent progressivement une première montée qui se transforme en envolée aérienne quand la guitare entre à son tour. Les notes claires et éthérées s’entremêlent, subtiles, avant que les notes graves du piano ne nous enveloppent à nouveau. Le set est lancé à belle hauteur de stratosphère.

On se régale tout autant d’Echoes et Off the map qu’on a écoutés en boucle depuis la première version demo. Les titres y avaient déjà un beau pourvoir addictif. Les versions en même temps épurées et émouvantes que le trio en donne ce soir se révèlent encore plus fortes. Fragments connaît son affaire pour faire décoller morceaux et public sur de belles envolées post-rock qui montent progressivement en intensité. La guitare de Thomas Baudouin n’est pas pour rien dans cet emballement du palpitant. Le garçon s’arque sur sa guitare, se redresse et cavalcade du médiator sur ses cordes. Son attitude rock mêlée à un jeu subtil font mouche et l’on se laisse embarquer sur ces mers imaginaires particulièrement riches en images.

L’engouement de la salle est palpable. Aussi, après une première salve de remerciements au micro par Sylvain, c’est ensuite sans amplification et sans micro que les trois garçons s’adressent successivement à la foule, renforçant la déjà belle proximité du groupe avec le public. Le trio ose même un morceau très calme face à une audience particulièrement attentive. On le répète : Fragments sait distiller en live ses comptines électroniques mélodiques et délicates avec un beau talent d’orfèvre.

Fragments - rennes, embellies 2016 - photo Mr B alter1foSylvain Texier switche plusieurs fois du piano à la batterie, imprimant sur ses fûts de délicats rebonds à l’aide de balais bien scotchés, d’amples résonances à coups de mailloches ou de patientes répétitions métronomiques (voire obsessionnelles et martelées) à la caisse claire. Le pied sur une grosse caisse (toute poilue), remplie d’une couverture pour un son plus mat et étouffé, relançant encore les progressions des morceaux. Sur certains titres Benjamin Le Baron prend également la guitare pour de belles passes d’armes à la six cordes avec son acolyte gaucher face à lui. Les deux garçons se cambrent et dévalent les cordes, les mélodies s’entremêlant avec une belle finesse. Et la jolie complicité des trois musiciens, quasi palpable,  heureux d’être là avec le public, fait tout autant plaisir à voir.

Entre électronica et post rock, tout au long du set, les trois musiciens réussissent avec une insolente indécence à créer l’intensité et les montées, en jouant sur l’épaisseur évanescente des silences, par petites touches. On est encore une fois touché par cette électronica très organique. Le fait que les garçons créent leur propre banque de sons en enregistrant eux-mêmes les objets qui leur tombent sous la main -roue de vélo, crépitement de feuilles mortes, robinet ou radiateur- ensuite totalement manipulés et trafiqués mais particulièrement singuliers, n’y est certainement pas étranger.

Les lumières qui habillent le live sont également particulièrement réussies, notamment ces jeux avec de petits miroirs qui renvoient les rayons lumineux et semblent synchronisés avec la musique. Les formats des titres qui prennent le temps de développer mais sans jamais s’appesantir renforcent encore ce délicat équilibre entre le côté immédiat de la pop et les variations d’intensité du post-rock. Sur Sycamore Tree, néanmoins, marqué par les doux arpèges de Thomas sur la six cordes, on aurait bien pris un peu de rabe. Le titre est riche encore de possibles développements et les trois jeunes gens auraient toute notre confiance pour oser davantage. Leur habileté à passer du majeur au mineur (et vice-versa), de napper leurs arpèges avec une réelle subtilité ou d’enchaîner les parties et les relances nous font en effet sans peine l’imaginer.

Fragments - Embellies 2016 - Rennes - Antipode MJC - Photo Mr B alter1fo

Au final Imaginary Seas est parfaitement mis à l’honneur par un live aussi maîtrisé que généreux. On le répète là encore, mais c’est un joli tour de force auquel parvient Fragments, que de réussir à insuffler une énergie réjouissante à ses concerts, tout en conservant la belle fragilité qui rend ses compositions si touchantes. Sourires, cris, applaudissements chaleureux saluent les trois garçons.  On ressort de là ravi, la tête et les oreilles en apesanteur.

Louise Roam

Louise Roam antipode MJC Embellies 2016 photo : Mr B alter1fo

Difficile pour Louise Roam d’enchaîner après le beau succès des Fragments. Mais la jeune femme, particulièrement ravie de retrouver Rennes après son passage aux TransMusicales en décembre, et malgré l’oubli de son violon (!) va s’attacher une bonne partie de la salle qui est restée. Aurélie Mestre qui se cache derrière le projet solo de Louise Roam (le prénom d’une arrière grand-mère auréolée de mystère et un patronyme d’errance) a en effet (entre autres) été remarquée par Jean-Louis Brossard qui lui a ouvert les portes de l’Aire Libre pour trois jours de prestation durant les toutes dernières TransMusicales. Avec deux eps à son actif, la jeune violoniste de formation pose sillon après sillon les jalons d’un univers qu’elle prend le temps de construire petit à petit, mais qu’elle souhaite avant tout reflet d’une expérience onirique et personnelle.

Louise Roam - Antipode MJC - Embellies - Photo mr B alter1foMarquée par une formation classique et académique, après un passage par le rock (ou le reggae !) à l’adolescence, mais surtout par sa découverte de l’électro au Rex (dont le pied 4/4 sans variation la stupéfie « un bpm qui ne bouge pas » à l’inverse du tempo classique, qui fluctue en fonction de l’intention du chef d’orchestre) et de Gui Boratto écouté sur les plages de l’Hérault, Louise Roam s’est tournée vers la production et les machines. Son premier 4 titres Raptus (juin 2015), conçu à partir d’une immersion en Suède, mêlait ainsi voix éthérée et mélancolique à la XX (Solsken), paysages sonores très produits, tout en superpositions de couches et d’idées, tour à tour magmatiques, épurés, voire taillés pour le dancefloor. Sur son second ep aux consonances helléniques Avaton (novembre 2015), Aurélie Mestre se concentre moins sur le foisonnement et les superpositions, mais choisit une certaine épure sur laquelle, forte de son travail autour du chant pour la collaboration avec Saycet, elle ose davantage mettre sa voix en avant.

Ce soir, la jeune femme règle ses machines au centre desquelles elle s’installe avant que la lumière ne s’éteigne. Elle est contrainte de faire sans violon, mais sans son aveu, peu de monde dans le public ne s’en serait aperçu tant la musicienne parvient à combler ce manque grâce aux machines qui l’entourent. La jeune femme lance des samples, des textures, joue des claviers et chante. Sans filet, sans beaucoup d’effets sur sa voix (voire pas du tout ?), ce qui est plutôt courageux. Et autant dire que la miss s’en tire souvent fort honorablement voire très bien.

Les textures et les mélodies se mélangent progressivement, devenant plus foisonnantes et gagnant progressivement en complexité, sans jamais pour autant devenir redondantes, pour des montées particulièrement maîtrisées. Mais l’une des qualités de Louise Roam est cette capacité à intégrer des respirations dans sa musique, des breaks bienvenus qui suspendent les montées (on pense par exemple à Blossom où les notes de piano s’égrainent seules sur un sample tournant). Tout comme son effort de composer des structures mouvantes, qui ne vont pas tout droit mais se permettent de changer de direction.

Louise Roam - Embellies 2016 - ANtipode - Photo Mr B alter1foOn sera pour notre part particulièrement emballé par les passages les plus durs (tout est relatif) du set : les textures deviennent magmatiques, Louise Roam joue des potards. La rythmique plus aride est aussi plus percutante. En fond de scène, des rectangles lumineux bleus crépitent, habillage minimal mais véritablement hypnotique. On apprécie d’ailleurs l’aspect visuel, particulièrement soigné, certes épuré mais justement plus percutant, qui concourt à définir l’univers du projet Louise Roam, telle cette boule à facettes coupées en deux diffractant les rayons de lumières partout sur la scène.

Si l’on en croit les cris du public et le plaisir, palpable, qui émane de la salle, le set de Louise Roam fait mouche et convainc haut la main. Les applaudissements et les cris deviennent de plus en plus chaleureux au fil du set et des deux côtés de la scène, tous semblent prendre le même plaisir.

Au final, de très bonnes choses émergent sur la totalité du set, et même si on sent encore le projet un peu jeune, notamment dans l’homogénéité qu’il pourrait dégager, on gage qu’en laissant à la jeune femme le temps de développer et d’affiner son univers, d’encore plus belles choses pourraient advenir. C’est en tout cas tout le mal qu’on lui/vous/se souhaite.

 Photos : l’indispensable Mr B (qui a héroïquement supporté de se faire tousser dans l’oreille toute la soirée)


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