Docs : Factory et Abécédaire pour les musiciens en galère

Raconter l’histoire d’un label aujourd’hui est à la fois étrange et salutaire. En ces temps de « transition », dirons-nous pour être charitable avec l’industrie musicale, le récit de l’ascension et la chute de Factory Records est bienvenue. Il éclaire une époque qui paraît bien lointaine (les années 80, étendues à la fin des 70’s et le début des 90’s) mais dont les enjeux n’étaient pas moins passionnants : les débuts de la musique indé telle qu’on l’entend généralement depuis.
S’il est une maison de disques qui aura connu la légende, c’est bien celle de Joy Division/New Order. Des films comme le « 24 hour party people » de Winterbottom ne sont pas les derniers à l’avoir alimentée. Le fait que son principal directeur (Tony Wilson, décédé en 2007) ait été un gros mythomane, n’y est pas étranger.

Dès la 4è de couverture, James Nice se voit adoubé par rien moins que Peter Saville, Peter Hook, Stephen Morris et Simon Reynolds : dans ces pages se trouvent la vérité. Les 3 premiers n’étant pas forcément épargnés par ce qui y est dit, on leur accordera tout le crédit possible.

Factory est officiellement né en 1978, mais bien entendu le récit commence en 1976 quand les Sex Pistols donnèrent un concert à Manchester. Il se termine en 1992 quand le label est liquidé, criblé de dettes. Que s’est-il passé pendant ces 16 ans ?
D’abord, les Buzzcocks et le label New Hormones ont montré la voie. Tony Wilson (un animateur de télévision) et Alan Erasmus se sont mis à manager des groupes, organiser des concerts puis finalement fonder un label, avec Peter Saville, le graphiste responsable des visuels/objets (pochettes, affiches …), Martin Hannet, le producteur à qui on doit le son des albums de Joy Division (entre autres) et enfin Rob Gretton, le manager du groupe de Ian Curtis.
Le destin tragique de ce dernier aiguillonne fatalement la lecture de la première partie. On a presque envie de ne suivre que la bio des anciens Warsaw. A première vue, on se fout de ce que vont devenir A Certain Ratio, The Durutti Column, Section 25, etc… Erreur, leurs parcours aussi sont passionnants.
Tout comme l’est celui de Factory Benelux et Les Disques du Crépuscule. Et les échanges entre les États-Unis et l’Angleterre, dont Manchester, qui a adopté avant Londres la révolution House.
On comprend grâce à James Nice que le mix de dance et de rock baptisé Madchester a été bien préparé par les groupes Factory qui ont précédé les Happy Mondays. A quoi tient le succès ou l’échec ?
Bien sûr un Hannet qui se défonce, un Saville toujours en retard, un Gretton malade, un Wilson incapable de gérer et partant dans des folies immobilières, ça ne peut pas aider. Mais alors pourquoi tout ne s’est-il pas effondré avant ? Quand des groupes comme The Smiths ou Oasis ont été loupés ?
Parce qu’il y a eu le succès de Blue Monday, le fabuleux maxi de New Order, parce que l’Haçienda a fini par devenir the place to be après avoir fait perdre du fric pendant des années (elle finira par crever du trafics des gangs et de la violence qui va avec).

Impossible de rapporter ici tout ce que retrace l’auteur : la manie de référencer dans le catalogue tout et n’importe quoi (un boulier menstruel, un procès …), la robe en viande de Linder (oui, bien avant l’autre), les accusations de fascisme, le catalogue de musique classique, le concert des Mondays à Rennes, le refus de la promotion, Madonna, Electronic et Revenge, le Dry (un bar), les envies de cinéma, la méthode Factory :
« J’ai rencontré Rob Gretton, Wilson et Chris Smith, le directeur financier. Nous nous sommes assis sur le sol de la salle de réunion parce qu’il n’y avait pas de chaises. Wilson et Gretton ont roulé des joints et fumé pendant tout l’entretien. Le principal sujet de conversation a été la dialectique marxiste, ses différences avec celle de Hegel …C’est sur cette base qu’ils m’ont accordé le poste. »

Plein de chiffres et d’humour, La Factory est un bouquin indispensable quand on aime la voix de Bernard Sumner, quand on ne l’aime pas aussi.

La Factory
Grandeur et décadence de Factory Records
James Nice
Naïve
546 p, 35 €

NewOrder

Nicolas Muller est batteur, et c’est déjà une drôle d’idée, un peu comme goal. Il joue dans un groupe de death metal, voyez qu’il ne fait pas d’effort.
Comme vrai métier, il a fait journaliste, donc il sait faire des phrases. Il a même écrit de la fiction. Le bougre sait donc s’exprimer. Il en profite pour nous parler de la vie de musicien. La vraie vie, pas celle qui concerne les zozos qui grattouillent tous les 29 février, ni celle des gens qui ont 12 maisons, non tous les autres : ceux qui tentent de vivre de leur art.

Un abécédaire, ça paraît plus simple qu’une bio (qui n’aurait en plus, selon-lui, que peu d’intérêt). Sauf qu’il y a des lettres pour lesquelles il faut s’accrocher. Ça tombe bien, Ranko (c’est son nom de scène) est tenace, et marrant, très marrant.

Il faut dire que faire partie de l’underground musical, c’est propice aux situations qui font rire, les autres. De l’Apprentissage au Zéro (un objectif : arrêter de perdre de la thune), en passant par les Tournées et le Studio, tout ce qui fait la galère d’un OS de l’industrie musicale aujourd’hui est là. Quand on a tenté sa chance il y a une vingtaine d’années, les évolutions sont frappantes : le disque meurt, il fait perdre de l’argent, pas en gagner, les labels colmatent les brèches. Le concert est plus que jamais l’essentiel, mais dans les sphères du métal extrême (et de bien d’autres), le confort ne fait pas partie du quotidien. Bouffe, couchage, salles avec son ou lights à chier … c’est la foi qui sauve.

Sur l’enregistrement, on apprend beaucoup aussi. Mais on aurait voulu en savoir peut-être encore plus. Ce n’est pas le livre d’un compositeur ou d’un ingénieur du son. Un batteur fait souvent ce qu’on lui demande, et Muller le fait particulièrement bien.
Puisqu’on en est aux reproches, il faut dire que l’article sur les groupies est naze. Même en prévenant que le discours « est puant », on ne risque pas de faire ici des progrès question machisme des zicos.

Sinon on a là un des meilleurs livres de 2011 sur la musique. On se marre, on s’inquiète, on a les boules. Et puis surtout, si on n’a pas forcément envie de (re)monter un groupe, on a carrément celle de soutenir les gens qui se bougent le cul pour qu’on profite du son, année après année.

Pour ceux qui seraient quand même assez barjos pour vouloir se lancer, l’actuel membre de Svart Crown (ancien d’Otargos, d’Artefact) donne un paquet de conseils pour éviter le pire (le froid, les manageurs merdiques, la santé défaillante, les pains dans la fabrication d’un album …) et surtout pour tenter de conjuguer travail, chance et passion.

Abécédaire pour les musiciens en galère
et ceux qui les voient ramer !
Nicolas Muller
Camion Blanc
277 p, 30 €

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