[critique] Blade Runner 2049

Le cinéaste canadien Denis Villeneuve, suite au succès de ses précédents longs-métrages, s’est vu confier la réalisation de Blade Runner 2049, prolongement du film séminal de Ridley Scott. Cette volonté des studios américains de relancer un grand nombre de succès des années 1970-80 vire à un phénomène bien décrit dans la série South Park par le biais des member berries, ces fruits qui réconfortent les personnages en titillant leur nostalgie. Il y avait tout à craindre d’une suite de Blade Runner, film qui semble se suffire à lui-même grâce à son extraordinaire modernité et sa capacité à décrire des dérives que l’on connait encore aujourd’hui. Contre toute attente, le film est passionnant et s’inscrit d’une manière intelligente dans les pas du premier opus. 

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L’œil qui ouvre le film tend une passerelle à la version de Ridley Scott, réalisée 35 ans plus tôt. Il est intéressant de noter la présence d’un plan similaire lors de l’ouverture d’ Alien : Covenant. Les deux films ne cessent de dialoguer entre eux et il est rassurant de voir à quel point Denis Villeneuve s’est approprié les thématiques de Philip K. Dick (Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques?) et les propositions formulées par l’œuvre originale. Si le film déploie des moyens techniques grandioses, la majorité des scènes se passe en intérieur, dans des décors infestés par la rouille et la mort. Le Los Angeles de 2049 est beaucoup plus terne que celui de 2019 et sa spatialité semble toujours difficile à définir. Deux bâtiments surplombent la ville : le poste de Police et le bâtiment de la Wallace Company. Denis Villeneuve, par une étonnante modestie, remet les pions doucement sur le plateau. Le personnage principal, K (Ryan Gosling), est un Blade Runner. Sa mission consiste à traquer les réplicants – androïdes servant d’esclaves – qui se trouvent en situation irrégulière. Ils sont considérés comme dangereux suite à une révolte menée contre les hommes. La mécanique déraille au moment où K doit abattre un répliquant dans un environnement lunaire où un arbre contient la clé du système.

Disparition des corps

Il est toujours difficile d’évoquer Blade Runner de Ridley Scott, œuvre matricielle du cinéma de science-fiction. Il reste, avec Alien, le huitième passager, le meilleur film du réalisateur anglais. Sa réussite provient de ce mélange subtil entre le film noir inspiré du Faucon maltais et la science-fiction développée par Philip. K. Dick et plusieurs bandes dessinées. Comment ne pas être terrassé devant les images d’un Los Angeles saturé de néons où l’architecture combine un passé révolu avec un futur déjà décadent ? La question de la nature de Deckard (Harrison Ford) nous semble tranchée dans la version Final cut sortie en 2007. Est-il un réplicant ou un humain ? Denis Villeneuve y répond avec malice, dans son film, autour d’un verre de whisky. Il pousse la logique jusqu’au bout en y ajoutant une donnée qui bouleverse l’horizon. Le réplicant semble prendre le dessus et, à la manière de Scott dans Alien : Covenant, annonce une possible disparition de l’homme. Ce rapport de force entre deux natures différentes se complexifie au milieu de l’intrigue avec ce que l’on peut considérer comme la plus belle séquence du film : la scène d’amour entre K et une intelligence artificielle. Une prostituée donne corps à leur relation non-charnelle. À l’instar de Her de Spike Jonze, Denis Villeneuve réussit à rendre bouleversante une scène érotique entre une intelligence artificielle et un personnage physique. Cette scène tient dans un vertige holographique où les mains de la prostituée se superposent aux pixels projetés contre le corps de Ryan Gosling. Si cette séquence est aussi émouvante, c’est parce qu’elle joue sur un contraste développé à un autre moment dans le film. La première rencontre entre K et la prostituée s’effectue devant un bordel où les corps claquent contre la vitre. La représentation du sexe chez les hommes est ramené à une pure logique mercantile. Donnée qui était déjà présente dans le premier Blade Runner où l’argent permettait de détenir un réplicant de plaisir. Dans sa corporéité, l’homme est sale et vulgaire. L’influence du film noir semble poussée dans ses derniers retranchements et il est difficile de voir une lueur d’espoir dans les ruelles de Los Angeles, ce qu’accentue la musique parfois pompière d’Hans Zimmer.

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Fin du monde

En 2019, dans le Los Angeles de Blade Runner, les individus grouillent dans les rues où le peu d’endroits représentés semblent déborder de vie. Plus on remonte cette ligne verticale, plus la désolation et la solitude se fait ressentir. Les immeubles sont vides (un étage sur trois est occupé dans la nouvelle de Philip K. Dick) et les flux ne circulent pas ou de manière irrégulière. Dans Blade Runner 2049, les habitants ont déserté les rues pour se réfugier dans les cages d’escalier. Les couleurs ont disparues de l’horizon des citadins et tout semble mort. C’est cette sourde mélancolie qui détonne par rapport au film de Ridley Scott. Les rares personnages présents sont habités d’une tristesse inconsolable. La mise en scène de Denis Villeneuve semble trouver la juste mesure pour filmer cette désertion de l’humain. Il multiplie les travellings dans ce monde post-apocalyptique et sa réflexion est contenue toute entière lors de la rencontre avec Deckard. K se rend dans une ville déserte où la radioactivité a atteint des sommets par le passé. Il y affronte Deckard dans une salle de cabaret. Denis Villeneuve convoque Shining dans cet affrontement burlesque où les hologrammes d’Elvis Presley et de Frank Sinatra ne fonctionnent pas tout à fait et ne cessent de dérailler au fil du combat. Deckard est à ranger de ce côté-là : il n’est plus qu’un personnage fantomatique. Il vit cloîtré dans cet hôtel qui ressemble à un musée où les vestiges du passé – son monde dans le premier opus – restent son seul quotidien. Il n’y a pas, chez Villeneuve, la volonté d’héroïser à nouveau Deckard. C’est une idée intéressante face à d’autres séries réanimées ces derniers temps où le retour d’ancien personnage ne prend pas en compte le temps qui passe. On pense à Han Solo dans Star Wars 7 : le réveil de la force qui n’a pas évolué en trente ans malgré le vieillissement du personnage et de l’acteur. Concernant la performance d’Harrison Ford, il faut souligner une certaine schizophrénie dans le sens où il semble très impliqué jusqu’à la fin du film avant de sombrer dans un jeu absolument ridicule lors de la dernière séquence d’action.

La beauté du film réside probablement dans la capacité de l’équipe technique à créer un monde d’une tristesse et d’une noirceur absolue. L’élégie comme seul moteur de survie avant la disparition possible de l’homme rend l’ensemble passionnant bien qu’imparfait. Finalement, le résultat à l’écran n’a pas l’ampleur du film de Ridley Scott mais trace des perspectives ambitieuses pour un blockbuster contemporain. Le cinéma récent de Ridley Scott, puis indirectement celui de Denis Villeneuve, semblent traversés par la fin de l’homme et l’avènement probable des machines. Ce nihilisme donne à Blade Runner 2049 une allure de fin du monde.

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