[PARTIE 1] – Aux origines du collectif de soutien aux personnes sans-papiers

Samedi 2 février, à l’appel de la Coordination régionale Bretagne-Pays-de-Loire-Normandie solidaire des personnes immigrées, une grande manifestation se tiendra à Rennes contre la nouvelle loi asile-immigration. A cette occasion, il nous semblait important de donner un coup de projecteur sur le collectif de soutien aux personnes sans-papiers. En effet, malgré une médiatisation locale de ses nombreuses actions (occupations de lieux, manifestations, rassemblements…), nous n’avions que peu d’informations sur son origine, son mode de fonctionnement et son évolution.
Crée en 2001, les membres de ce collectif se réunissent régulièrement à la Maison Internationale de Rennes avec pour objectif commun la suppression du statut de « sans-papiers ». Forcément, en 15 ans de lutte, il y a des hauts et des bas, des victoires mais aussi des défaites sans oublier une législation de plus en plus liberticide et une répression de plus en plus forte. Mais est-ce bien là l’essentiel à retenir ? « La personne qui combat peut perdre mais celle qui ne combat pas a déjà perdu », disait Bertolt Brecht. Rencontre et interview avec X., militant actif de la première heure.

Manifestation régionale contre le racisme institutionnel

ALTER1FO : Peux-tu nous rappeler l’origine du collectif ?
X. du CSP35 : Vers la fin des années 90, une permanence juridique nommée « Délit de solidarité » s’est créée à Rennes. Elle vient en aide aux personnes sans-papiers dans leurs différentes démarches administratives. Après 3 années d’existence, on était un petit groupe à estimer que le bilan restait mitigé. Cette assistance ne donnait pas entièrement tous les résultats attendus et espérés. Nous avons alors lancé un appel général aux différentes organisations pour se rassembler. Mais très vite, on s’est aperçu que cela ne prenait pas. Il n’y avait aucune mutualisation des forces. Chacun·e restait dans son pré carré. Je me rappelle encore cette marche que nous avions organisée où seule une petite trentaine de personnes défilaient dans les rues bien que plusieurs associations avaient appelé à y participer. C’était le « flop » de trop. Nous avons donc décidé d’arrêter l’ « inter-orga » pour lancer un collectif d’individu·e·s.
Les débuts étaient rudimentaires voire confidentiels. On était 5 peut-être 6 personnes au maximum à continuer la permanence juridique et dès qu’il y avait un besoin urgent, un « coup » à faire, on appelait nos potes pour leur dire les modalités de l’action, généralement, c’était une occupation. Ça a continué comme ça jusqu’au jour où des personnes du squat de l’Ekluserie sont venu·e·s nous voir pour nous proposer leur aide. On est en décembre 2001, c’est à ce moment-là que le collectif de soutien aux personnes sans papiers se crée.

Pourtant après quelques mois seulement, certain·e·s hésitent déjà à abandonner le projet du collectif…
X. : Les premières semaines sont compliquées, en effet. Mais tout se bouscule en 2002. Au moment où Jean-Marie Le Pen arrive devant Lionel Jospin aux présidentielles, un sans-papiers Kurde est mis en rétention. Le collectif a investi les différentes assemblées étudiantes et les manifestations qui se tiennent contre la présence du FN au second tour en disant « si vous voulez lutter contre Le Pen, venez libérer avec nous ce Kurde ! »
Plusieurs actions fortes et médiatisées vont avoir lieues pendant 15 jours, notamment le blocage de la préfecture. La personne sera ensuite libérée. Depuis cette victoire, le collectif réunit entre 20 et 40 personnes chaque semaine.

Alter1fo : Un collectif d’individu·e·s, ça marche comment ?
X. : Il n’y a ni carte d’adhésion, ni cotisation. On tente de mettre en pratique l’idée d’ « assembléisme ». Dès qu’une personne est mobilisée, elle fait partie du collectif. Nous tenons à ce que chaque individu-e puisse parler en son nom propre et exprimer sa position individuelle.
Ensuite, nous fonctionnons au consensus. Ce choix vient du fait qu’au début, nous étions en lien avec les libertaires, plutôt prompts à utiliser la violence dans les actions. Personnellement, cela ne me pose pas de problème mais en tant que collectif d’individu·e·s, nous ne voulions embarquer personnes dans un truc si elle ne l’a pas choisi volontairement. C’est fondamental ! Chaque action est annoncée en amont, ensuite libre à chacun·e d’y prendre part ou non. Cela permet, en cas de répression, une solidarité totale entre nous.
Et puis au fil des ans, les milieux anars et des squats se sont éloignés du collectif estimant que cela ne bouge pas assez, qu’on est trop mou… Aujourd’hui, le terme de consensus revient à dire que toute revendication peut être mise en avant et en œuvre à condition qu’elle soit préalablement proposée et débattue aux assemblées et qu’il n’existe aucune opposition. Cependant, chose importante, sous l’effet de la discussion et des échanges, le collectif peut proposer une alternative totalement différente de la proposition initiale puisque l’idée est bien de faire participer un maximum de monde. C’est cela qui n’est pas facile à accepter et qui peut être contraire à ce qui se passe dans d’autres orgas traditionnelles.

Alter1fo : Sur votre page d’accueil de votre site web, on peut lire « La diversité, voire l’engueulade, dans la solidarité, tel est le principe de fonctionnement du collectif de soutien aux personnes sans-papiers ». On imagine des AG plutôt agitées parfois, non ?
X. : Oui et non. Le collectif a surtout été pensé pour que les personnes sans-papiers puissent prendre toute leur place dans la lutte, dans leur lutte ! Il faut voir le collectif comme un soutien. Ainsi, à chaque AG, il n’y a pas de tour de prise de parole, pas d’ordre du jour. Quand un·e sans-papiers prend la parole, c’est son sujet qui devient le plus important à traiter et qui est discuté. Même si on avait prévu un autre truc… Il y a à peu près toujours un tiers de sans-papiers dans nos AG.

JOURNEE NATIONALE POUR LE DROIT D'ASILE

Alter1fo : Est-ce que le fonctionnement du collectif a évolué avec l’expérience accumulée par les individu·e·s qui le compose ?
X. : Le collectif a longtemps été méfiant sur le fonctionnement des organisations. Avec le temps, nous avons appris à coopérer et à travailler avec certaines d’entre elles, même si on garde notre identité fondamentale qui est de ne jamais signer un tract en inter-organisation. C’est un principe de base lié au traumatisme de nos débuts. Mais effectivement, on organise davantage de manifestations déclarées. Par exemple, celle du 02 février en est une (NDLR : 14h – Place de la République). Du coup, on accepte de rentrer dans ce système de négociation avec la préfecture, sur les tracés des parcours par exemple, qui personnellement me gonfle. En résumé, on garde l’occupation comme premier moyen d’action mais à côté, on fait des choses disons plus… respectueuses des règles.
A Rennes, le collectif a la réputation d’être ni violent, ni institutionnellement installé. Et c’est là toute l’ambiguïté, on navigue un peu au milieu… Pour rigoler, je dis souvent que le collectif est un sas d’entrée vers une lutte plus « dynamique ».

Alter1fo : 18 ans au sein du collectif, comment gères-tu personnellement cette longévité ?
X. : En moyenne, je passe entre 10 et 20 heures par semaine en militantisme. Je me méfie du burn-out car même si cela ne se sait pas, et ce n’est pas une blague, il y en a beaucoup dans le milieu militant. On peut vite péter un câble. Du coup, je me protège à fond en gardant du temps pour mon travail, ma vie personnelle, amicale, mes sorties… L’avantage du collectif est que nous sommes assez nombreu·x·ses pour que dans les moments critiques, lorsque l’épuisement se fait sentir ou que de vives tensions apparaissent, il y a toujours 3 ou 4 personnes qui reviennent booster le groupe et ramener un peu de fraîcheur.

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Tract de la manif du 02/02

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