[Histoire] : Le quartier Saint-Martin au temps des barricades et des odeurs de poisson pourri !

Rennes, dans les années 30…

La capitale Bretonne ne cesse de s’agrandir et l’on construit de plus en plus au nord du centre-ville, près du canal Saint-Martin. Pourtant, le quartier est régulièrement exposé au risque d’inondation lors de pluies continuelles(1), mais peu importe. Loin de freiner les ardeurs de certain.e.s, les terrains en friches et agricoles se transforment en jardin ouvriers et à côté d’eux se dressent des maisons.

Inéluctablement, à force de grignoter du terrain, les habitations se rapprochent un peu plus près des étoiles d’un chantier d’équarrissage et de fabrique d’engrais animalisé, surnommé « La Cohue ». Malgré sa vétusté(2), ce dernier est essentiel pour la ville puisqu’il gère le traitement de toutes les tripailles, les viscères, les débris de légumes et autres poissons pourris déversés par l’abattoir municipal.

Le bâtiment, dont le permis d’exploitation fut donné en 1881 était construit à l’époque en plein milieu de terrains vagues et ne dérangeait personne. On rappelle qu’en septembre 1849, un arrêté municipal avait chassé toutes les industries classées insalubres hors du centre-ville. Mais des années plus tard, force est de constater que « La Cohue » se retrouve encerclé par « de coquets petits jardins, où les ouvriers viennent se reposer de leur labeur journalier(2). »

Ouest-Éclair, 01/09/1932

Les nouveaux habitants ne tardent donc pas à se plaindre de l’odeur de putréfaction, de charogne et de pourriture. De véritables émanations pestilentielles s’étendent sur plusieurs centaines de mètres autour du chantier d’équarrissage. Y vivre devient insupportable. Surtout pendant les  grosses chaleurs d’été. On se pincerait presque le nez pour pouvoir manger.

Le directeur des lieux, Mr Mézières, se défend en 1932 dans les colonnes de l’Ouest-Éclair(2)  :  « Les voisins se plaignent toujours. Je me demande pourquoi ils sont venus habiter la Cohue, puisqu’ils savaient que mon établissement dégageait des odeurs fétides. Ce n’est pas moi qui suis venu m’installer près de chez eux mais eux qui sont venus s’installer près de chez moi… »

Finalement, l’exploitation du chantier devient déficitaire. Devant répondre à de nouvelles normes sanitaires suite à un arrêté préfectoral de 1932(3), l’établissement décide de cesser son activité plutôt que de se lancer dans des travaux de rénovations. Trop coûteux, sans doute… Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, on respire beaucoup mieux depuis sa fermeture. L’histoire aurait pu en rester là… mais cela n’aurait sans doute pas été assez drôle !

Une année passe et en février 1934, un nouvel acquéreur, un éleveur de porc de la région(5),  se met en tête de relancer l’activité. Plus grave, tous les jours, à 17 heures précise, un tombereau passe le long des habitations pour venir déverser dans l’enclos d’équarrissage et à l’air libre des détritus récupérés auprès des halles centrales : papiers, légumes, poissons pourris, boyaux… Est-ce pour nourrir des porcs ? En tout cas, c’est une catastrophe. Les mauvaises odeurs sont de retour et avec elles, les mouches bien grasses et vertes. On vous laisse imaginer les nouveaux problème de nuisances olfactives. Parfois quand le vent porte bien, elles peuvent se faire sentir jusqu’à la rue d’Antrain(3), rapporte le Ouest-Éclair.

Ouest-Éclair, 24/02/1934

En guise de protestation, les riverains du quartier décident d’agir. Ensemble, « tous ensemble, ouais, ouais ! », ils se mettent à faire obstruction pour empêcher la charrette de passer. D’abord avec leur propre corps et puis en construisant un petit barrage avec des pierres trouvées ici ou là. Même accompagné d’un agent municipal, le conducteur du tombereau est bien obligé de se faire une raison et de faire demi-tour.

Au soir du 24 avril 1934, puisque rien ne bouge du côté de la municipalité, c’est une véritable barricade, haute de 50 centimètre constituée de grosses pierres et d’une barrière solidement fixée par des pieux qui est érigée ! Hommes et femmes défendent vigoureusement leur territoire. Le charretier tente alors de forcer le barrage mais c’est peine perdue. Il est raccompagné manu-militari avec son contenu nauséabond. « Croyez-vous qu’il est sain de respirer votre vermine ? », « allez le vider place de la Mairie » crient certaines femmes(4). Il en fallu de peu pour que toute cette agitation se transforme en bagarre générale quand le propriétaire du chantier se décide à venir parlementer.

Suite à ces manifestations, la ville se décide à faire un geste, somme tout minime. Elle demande à ne plus déverser les détritus de poissons pourris et autres substances à l’air libre et exige que toute denrée soit stérilisée à l’autoclave dans les 24 heures suivant leur arrivée. Le problème ne sera pas pour autant réglé mais son intensité redescendra d’un cran. En tout cas, toute cette mésaventure aura donné aux Chansonniers de la butte du Champ de Mars l’occasion de rigoler un bon coup sur les ondes de Radio-Rennes et aux étudiants rennais des Beaux-Arts, une véritable source d’inspiration. En effet, ces derniers ont construit un char à l’effigie de « La Cohue » pendant la fête de la Mi-Carême (NDLR : voir l’image ci dessous), 

EPILOGUE

« La Cohue » a continué ses activités, bon gré mal gré, pendant plusieurs années encore, rejetant toujours des odeurs nauséabondes. Sa fermeture définitive remonte dans les années 1950, plus précisément en 1953 ou 1954. Des témoignages racontent que certains gamins n’hésitaient pas à se baigner dans le Canal à l’époque… On surnommait alors l’endroit « Cohue Plage(6)».

Mais ça, c’est une autre histoire…

©Ouest-Eclair, 12/03/1934

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Un immense merci à l’association des ′Amis du Patrimoine Rennais′ pour leur aide précieuse !


Source :

(1) Ouest-Éclair, 19 septembre 1931, 17 septembre 1931

(2) Ouest-Eclair, 01 septembre 1932

(3) Ouest-Éclair, 20 Juin 1934

(4) Ouest-Éclair, 24 Février 1934

(5) Ouest-Éclair, 21 Février 1934

(6) Histoire. La détestable cuisine de la Cohue

 

 

 

 

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