Bonus #5 Théâtre de Poche d’Hédé : Orage, Oh Des Espoirs

L’événement faisant désormais partie de nos rituels de fin d’été, nous nous sommes rendus d’un pied alerte au festival Bonus d’Hédé pour y découvrir la programmation mitonnée avec soin par la belle bande du Théâtre de Poche. Cette cinquième édition n’aura pas déçu nos pourtant hautes attentes. Nous y aurons croisé des acrobates aussi surhumains que profondément humains, vu une conférence dont (chose rare) nous n’aurions jamais voulu voir la fin et pris en pleine poire un clown aussi corrosif que méchamment drôle…

Bonus#5@Hédé-alter1fo (3)Les organisateurs l’ont annoncé cet été, Bonus le festival du Théâtre de Poche d’Hédé devient biennal à partir de cette édition. Choix clairement assumé par toute l’équipe organisatrice qui souhaite reprendre son souffle, renouveler la formule et redynamiser la programmation du Théâtre de Poche. C’est donc avec un appétit doublement aiguisé et avec la ferme intention de faire des provisions suffisantes pour cet hiver de deux ans que nous nous y sommes rendus.
Nous retrouvons, sous un lourd ciel de plomb mais toujours avec autant de plaisir, les bottes de paille et les magnifiques stands de sérigraphie qui ornent la place de la mairie. Comme les années précédentes l’ambiance du festival est à la fois conviviale et effervescente. A partir de l’appétissant programme proposé, nous nous étions constitués un repas déjà bien conséquent à la base qui, l’appétit venant en mangeant, n’aura cessé de grossir au fil de la journée.

PetiteMélopéePourBlanche-Bonus#5@Hédé-alter1fo (1)Nous démarrons en douceur, tout en douceur, avec la chorégraphie ouatée de Petite Mélopée Pour Blanche de La Bobine, mis en scène par Christelle Hunot et interprété par Nina Gohier. Le spectacle destiné plus particulièrement aux plus petits (dès 6 mois) met en danse le réveil traînard de Blanche. Engoncée dans son nuage de couette blanche, nous la suivons doucement avancer sur le chemin entre rêve et réveil. Une chouette balade à l’onirisme moelleux au tempo moderato mais agréablement rythmée par l’apparition de chouettes touches de couleur surgissant des entrailles duveteuses des coussins. Le spectacle est suivi d’une visite à la lampe de poche d’une exposition également réalisée par Christelle Hunot, montrant de façon subtile et ludique les thèmes et motifs du spectacle.

Bonus#5@Hédé-alter1fo (17)Nous ratons l’enchainement prévu avec la seconde proposition Jeune Public : Tim Taoù et nous rabattons donc sur la buvette en attendant la suite. Petite surprise très agréable, nous y croisons Anna-Esther Henao et son drôle de personnage de déclâmeuse publique, prêtant ses interprétations aux poèmes, annonces et autres messages personnels ou informatifs que lui ont confiés les gens. Exactement le genre de délicieux imprévus qui fait tout le sel du festival Bonus.

ALHeureOùNousNeSavionsRienLUnDeLAutreBonus#5@Hédé-alter1fo (9)Il est temps de se rendre sur les gradins installés place du château face à la sortie arrière du Théâtre de Poche. Les 10 comédiens amateurs de l’atelier théâtre du lieu vont y jouer L’Heure Où Nous Ne Savions Rien L’Un De l’Autre de Peter Handke mis en scène par Vincent Collet. Le spectacle est en plein air et les nuages gris qui s’accumulent n’annoncent rien de bon. C’est donc sous une pluie intermittente mais tenace que nous allons suivre les apparitions et disparitions d’une foule de personnages. Un aperçu d’humanités qui se croisent, se percutent, se rencontrent ou s’ignorent dans un ballet effréné. Un défilé nous évoquant la précision et la tendre cruauté du regard des films de Jacques Tati. Poussant à son paroxysme le procédé classique de l’entrée et sortie de scène, la troupe occupe avec une jubilation assez communicative l’espace de la place dans ses moindres recoins. Même si on aime un peu moins les passages de jeux de symétrie ou d’opposition entre la lecture du texte descriptif de la pièce et la réalité de ce qui se passe, on apprécie par contre follement ce foisonnement dans lequel on va piocher à loisir des instantanés d’humanité. Chapeau également à la troupe d’acteurs pour leur entrain à se transfigurer jusqu’à l’étourdissement et pour leur imperméabilité au courroux de Zeus et d’Eole. Ils méritent d’ailleurs amplement qu’on les cite tous : Nina Coulon, Thérèse Ollivier, Régis Deshaunay, Gérard Ligier, Sophie Mouraud, Hélène Chomat, Guillaume Patrizi, Marielle Guille, Joakim Rahuel et Laurence Eon.

FaceNordBonus#5@Hédé-alter1fo (7) Direction la salle de sport où se joue le très attendu Face Nord. Après le très beau duo Appris par corps le nouveau spectacle de la compagnie Un Loup Pour l’Homme était le chouchou de ce Bonus #5 de nombre de pronostiqueurs. Quatre gradins cernent un carré de tatamis verts brûlé par la lumière blanche de quatre tours de puissants projecteurs. Un premier duo d’acrobates entre et s’observe. Un second duo, lui arnaché de protections diverses, les suit et démarre par une série de fracassantes accolades qui se prolongeront par de spectaculaires plaquages aériens. Vont suivre une virevoltante série de jeux, défis, d’équilibres et de déséquilibres. Au son d’airs d’opéra ou d’une sublime musique baroque, nos quatre lascars se rattrapent, traversent le tapis en suivant des règles absurdes et hilarantes, s’escaladent, forment des tours et même un pont humain, tout ça avec une espièglerie toute enfantine. On rit des petites vacheries qu’ils se font les uns les autres, on est estomaqué par leur virtuosité… mais pourtant le plus fort n’est pas là. Ce qui met vraiment le spectacle au dessus du lot, c’est la profonde humanité qui se dégage de ces acrobates d’exception. Comme dans Jake & Pete’s Big Reconciliation Attempt For The Disputes From The Past de Jakob et Pieter Ampe de la compagne belge Campo présenté lors de la précédente édition, il se dégage du quatuor une fraternité entre vacherie et tendresse extrêmement touchante. Comme chez les grands comiques du muet comme Buster Keaton ou Charlie Chaplin, il y a chez eux un mélange extrêmement touchant de mélancolie et de malice qui fait qu’ils ont l’air eux mêmes sincèrement surpris de ce qu’ils accomplissent. Au final, plus que leurs incroyables acrobaties, ce que l’on retient en sortant de la salle (après leur avoir fait un triomphe amplement mérité) c’est le sentiment d’avoir partagé avec eux l’expérience toute humaine de ce qui nous lie et nous éloigne, de nos grandeurs et de nos faiblesses. Du grand art.

RanceGression-Bonus#5@Hédé-alter1fo (7)La tête encore pleine de toutes ces émotions, nous retournons place de la mairie où a déjà démarré Rance Gression.  Perché devant une vitrine, Ludor Citrik le clown hardcore créé et incarné par Cédric Paga a déjà commencé son œuvre corrosive et hilarante. Après avoir tâté les réactions du public, et malmené (gentiment) quelques bambins au passage, l’affreux se livre à une exploration systématique du contenu de poubelles de tri. Avec une voix grinçante dont les intonations ne sont pas s’en rappeler l’acidité psychotique de celle qu’utilisait Albert Dupontel lors de ses one-man-show et une maîtrise corporelle impressionnante, le clown franchit avec délectation toutes les bornes. Le gilet jaune qu’aborde l’olibrius ne nous trompe pas longtemps, c’est bien de l’insécurité que vient le plaisir jubilatoire de ce spectacle. L’affreux peut et va tout se permettre dans un mélange détonnant d’improvisation et de crimes de lèse majesté prémédités de main d’expert. Avec beaucoup de destruction et l’absorption d’une pelletée de trucs plus ou moins ragoutants, le bonhomme nous pousse largement dans nos retranchements et nous secoue autant qu’il nous fait rire aux larmes jusqu’à un final pas piqué des hannetons. Le monsieur aura donc amplement réussi à remettre du grinçant dans un spectacle de rue trop souvent inoffensif avec ce salutaire et explosif retour aux sources de la bouffonnerie.
Le camarade a tout autant apprécié les prestations du zigue et lui a posé quelques questions que vous pouvez retrouver en bas de cet article.

ConférenceDeChoses-Bonus#5@Hédé-alter1fo (3)Nouveau virage à 180° avec la Conférence De Choses de la 2B Company et conçu par François Gremaud. Pour ce spectacle, nous nous installons sous le préau boisé de l’école privée Abbé Pierre. Après la tornade trash de Ludor Citrik, le dispositif est d’une sobriété déconcertante. Une table, une chaise et Pierre Misfud seul face au public dans une tenue beaucoup moins extravagante que son prédécesseur. Après quelques courtes politesses, le monsieur ouvre le bal fort logiquement en devisant sur Henri Grouès (dit l’abbé Pierre) et le mouvement Emmaüs. Puis au fil d’un envoutant jeu de marabout-bout-de-ficelle le voilà qui, sans que l’on n’ait réellement perçu le glissement, se retrouve à nous parler des Indiens d’Amérique nous énumérant avec assurance les patronymes de leurs chefs les plus connus. A partir de là, nous avons définitivement lâché les amarres pour nous laisser emporter dans le merveilleux flot de paroles du monsieur, un torrent imprévisible et facétieux bifurquant des loups à Vivaldi en passant par la vie de Christine de Suède avec une fluidité épatante. Avec une sobriété pourtant très malicieuse Pierre Misfud maîtrise l’exercice avec une dextérité impressionnante. Sa gestuelle et surtout ses subtils effets d’intonation captivent l’auditoire avec une belle délicatesse. Loin de la pompeuse démonstration d’érudition, nous avons droit à trois quart d’heure d’une ode foutraque et facétieuse à l’imagination et la connaissance humaine qui passe comme un charme. D’ailleurs, quand sonne l’heure de la fin, on se mord un peu les doigts de ne pas avoir pris de billets pour les trois suites proposées ce week-end là à Hédé.

LesAdieux-Bonus#5@Hédé-alter1fo (2)Ce sera finalement au Théâtre de Poche que nous conclurons cette riche journée et nous allons la terminer sur un choc. L’autrichienne Elfriede Jelinek a écrit Les Adieux suite à l’élection au poste de gouverneur de la Carinthie de Jörg Haider en 1999. Cet homme politique corrompu et ouvertement raciste et révisionniste préfigurait de sinistre manière la galerie de répugnants populistes fleurissant dans l’Europe actuelle. Le spectacle mis en scène par Vincent Collet et interprété de façon saisissante par Arnaud Bichon nous livre la version off du discours d’accession au pouvoir de ce triste sire. Le tour de cochon que nous joue la pièce, c’est de nous mettre à la place de l’assistance du triomphateur. C’est à nous qu’il livre ses sourires jubilatoires et ses accolades, à nous qu’il va, ivre de sa victoire, confier toute sa haine. L’inconfort s’accentue d’ailleurs encore quand, tout en continuant de déverser avec délectation son flot d’horreurs, il se saisit d’une immense épée et la fait tournoyer sous les gorges des premiers rangs.
Pas facile de conclure une telle soirée sur un spectacle aussi salutairement dérangeant mais l’on se prend pourtant à espérer que les électrochocs de cette intensité se multiplient afin que l’avenir ne nous réserve pas le pire.

Bonus#5@Hédé-alter1fo (15)Merci donc encore une fois à toute l’équipe du Théâtre de Poche et du Joli Collectif pour cette à nouveau brillante édition 2015. Il nous faudra donc maintenant désormais patienter deux ans pour pouvoir savourer la prochaine. On leur fait confiance pour revenir deux fois plus beau et plus fort et en attendant on peut au moins profiter des trois mois de prolongation de sa saison pour retourner au Théâtre de Poche .

INTERVIEW CEDRIC PAGA ( LUDOR CITRIK )

RanceGression-Bonus#5@Hédé-alter1fo (14)Alter1fo : Peux-tu nous présenter ton personnage évoluant dans le spectacle « Rance-Gression » que nous avons pu découvrir à BONUS#5 ?
Cédric Paga : Le clown bouffon s’appelle Ludor Citrik, il a comme mot d’ordre et de désordre: extension du domaine du ludisme. Pour l’étiquette, le clown représente l’acteur de la jubilation, le hérault de l’amoralisme et celui qui est condamné à être drôle. Le bouffon quant à lui est l’acteur de la corrosion et de la truculence, maniganceur de l’immoralisme; il rit de ses semblables. Rance Gression est conçu comme un manifeste du spectacle vivant vivant. Il est une tentative à chaque fois recommencée d’une écriture extemporanée, sur la brûlure de l’instant, sauvage et pulsionnelle. Le réel et a fortiori le contexte est un point d’appui pour l’aventure et le débordement. Rance Gression est une démarche autour du grand oui et de l’écorchure du soudain. Le protagoniste Ludor Citrik se voudrait dans une lignée dionysiaque et carnavalesque. Nonobstant il voudrait échapper à la référence pour un public qui distingue plutôt qu’il reconnait, une vibration plutôt qu’une analyse, une déraison contagieuse enfin.

Alter1fo : Avec le recul, nous rions devant un clown alors que Ludor Citrik est méchant, parfois grossier, sans concession et transgressif. Que faut-il en penser à ton avis ?

Cédric Paga : Je pourrais faire ici un grand chapitre sur les couleurs et les qualités de rires. J’aime particulièrement le rire qui fendille le fondement, la tension qui s’échappe dans un rire nerveux et enfin plus rare, la soupape morale qui explose dans un rire dévastateur. La folie est la bienvenue dans cette grande fête de la morosophie où sont célébrés les déchets de l’intelligence, les bonnes mauvaises idées et la joie de la connerie. Dans ce cul par dessus tête et ce cheveu dans la soupe du convenu, la mort du statu quo est proclamée. Le spectacle comme une foire où ça foire.

Alter1fo : Ayant vu deux fois ton spectacle (quand on aime…), on reconnait bien un fil conducteur de ton spectacle mais une grande part d’improvisation existe selon l’humeur, la réaction du public. Mais est-ce réellement de l’improvisation ou des « trucs » appris au fur et à mesure de tes expériences de comédiens ?

Cédric Paga : Cela fait 25 ans que j’essaye d’écrire pour la scène et si je sors un peu de la boite noire appelée aussi cage de scène, c’est pour quitter l’écriture préméditée pour une instantanéité de la dramaturgie, une immédiateté spectaculaire. Je conçois Rance Gression comme un laboratoire où l’acte de création coïncide avec l’acte d’exécution. Ainsi tout ce qui arrive peut être célébré comme un cadeau, le contexte et le public peuvent devenir acteur de la pièce, de plus, les déchets de la poubelle donnent parfois de sacrées surprises quand ce n’est pas moi qui les ai mis…. Le spectacle comme une praxis de l’irrésolu et une rudologie théâtrale.

Alter1fo : Comment te sens-tu après une représentation qui reste très physique?

Cédric Paga : Encore tout vibrant

PS: Cédric Paga reviendra sur nos terres bretonnes enseigner tout le mois de mai à Rennes au TNB et prépare également un nouvel opus qui s’appelle Ouïe sur la musique de la communication.

3 commentaires sur “Bonus #5 Théâtre de Poche d’Hédé : Orage, Oh Des Espoirs

  1. Nina Coulon

    Bonjour,
    Merci pour ce très bel article. Juste pour vous signaler une petite erreur, dans le paragraphe consacré à « L’heure où nous ne savions rien l’un de l’autre ». Isabelle Kerroué ne joue pas dans cette pièce. Par contre, il manque Hélène Chomat dans la distribution. Si vous pouvez corriger, ce serait bien. Merci.

  2. Mr.B.

    C’est corrigé. Merci à vous pour le spectacle, les compliments et la lecture attentive. ça nous apprendra à nous fier aux infos d’Ouest France. 😉

  3. Nina Coulon

    Merci 🙂

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