L’Élaboratoire : vers une future ZAD (Zone Artistique Déterminée) dans le quartier Baud-Chardonnet ?

Métro-boulot-dodo… Avec les confinements successifs et les normes sanitaires qui s’imposent, notre vie culturelle et sociale est au point mort. Pire, régresse. On ne compte plus les festivals annulés, les spectacles reportés, les projets avortés, les petits lieux de rencontres fermés. Circulez, il n’y a plus rien à voir, ni à entendre.

Là-haut, sous les dorures de la république, on gesticule, on s’agite, manches de chemises retroussées, prêt à « enfourcher le tigre ». On brasse de l’air, quoi. Alors oui, des aides financières vont être débloquées mais pour qui ? Pour servir quels intérêts et au détriment de quoi ? Seul, l’argent n’arrivera pas à sauver tout un secteur à l’arrêt depuis des mois. « En voulant nous protéger, on nous détruit ! », résume clairement Vanessa Neira, danseuse professionnelle à Rennes après une performance réalisée sous le hall du Triangle. Les artistes ne demandent qu’une chose : travailler et exercer leur art.

 

Désenchantier – Chaud-Bardonnet

Jérôme A. nous a contactés quelques jours après ce rassemblement. Depuis 2009, le gaillard a posé ses valises à l’Élabo dans le quartier Baud-Chardonnet, et n’en est plus reparti. Roulant sa bosse depuis plus de dix ans au sein du collectif, il a l’expérience et la légitimité pour évoquer cette période fichtrement angoissante d’« urgence sanitaire ». « À l’Élabo, si tu restes plus de quatre ans, tu es un ancien ! Alors moi, je suis considéré comme un dinosaure (rires…) », plaisante-t-il.

L’« Élabo », c’est avant tout une histoire de rues, de rencontres et de troupes de théâtre qui cherchaient un lieu pour répéter et faire murir leurs projets un peu foutraques et multidisciplinaires.  En 1997, la municipalité rennaise propose à l’association homonyme d’investir un bâtiment désaffecté de 250 mètres carrés, en plein milieu de la zone industrielle de la plaine de Baud. L’espace est mis à profit. On s’organise, on nettoie, on débarrasse et on réaménage l’endroit en salles de répétition de musique, de danse, en plateau théâtre, en labo photo, avec cafétéria et bureaux.

L’histoire est lancée et s’écrit au fil des saisons qui passent : des hangars se libèrent, des squats se créent , la communauté s’agrandit, la renommée de l’Élabo aussi. En 2008, « Jo » (Joseph) Sacco, militant acharné pour l’habitat alternatif, décède à la suite d’un incendie tragique qui détruit la  « Villa  Mon Bproummpfv ». Stupeur. Tristesse. Incompréhension. La ville propose alors le 48 boulevard Villebois-Mareuil afin de reloger celles et ceux qui se retrouvent sans solution… et nous voilà, en 2017. Déjà.

1997-2017 : impossible de ne pas marquer le coup. Une incroyable fête d’anniversaire, d’une durée de 20 jours, est organisée réunissant 12 000 spectateurs et 600 artistes. Au diable les esprits chagrins comme celui de Benoit Careil, l’adjoint délégué à la Culture, qui a reproché à l’organisation d’avoir « infligé aux riverains du secteur Baud-Chardonnet de très importantes nuisances sonores. » Ce fut une réussite et le son bien moins fort qu’à Rock n’ Solex, par exemple. « Plus de teufs, moins de keufs ! », comme dirait l’autre. Et l’autre, c’est nous.

Du côté de l’Elabo… Attention, artistes !

L’Élabo reste aujourd’hui l’une des plus vieilles friches artistiques de France. Des milliers de spectacles, de formations musicales, d’expositions, de répétitions publiques, de sorties de résidence ont pu se créer grâce à cette émulation permanente et cette ouverture d’esprit qui animent le collectif. Mais puisqu’il y a un mais, la période actuelle est difficile à appréhender, selon Jérome : « Notre vie quotidienne est habituellement rythmée par l’accueil de nombreux artistes qui viennent répéter ou développer leurs projets, et aussi par l’organisation d’évènements culturels. L’Élabo se définit, pour le dire dans un jargon administratif, comme un lieu d’émergence culturelle et artistique. En gros, on fait tout avec presque trois fois rien (rires…) Mais aujourd’hui, tout est stoppé. D’un coup… On est en hibernation, en quelque sorte. »

A Rennes, le collectif « On va tous trinquer » manifeste régulièrement afin d’obtenir des aides concrètes de l’État pour les commerces en grande difficulté. Plaine de Baud, l’ambiance est tout autre. « Franchement, on essaye au maximum de garder notre indépendance. On souhaite juste reprendre au plus vite nos activités afin de remettre les finances de l’association sur de bons rails… »

L’essence même de l’Élaboratoire est une mise en commun d’énergies individuelles, de rencontres fécondes et inventives et d’échanges de savoir-faire. L’argent est un moyen. Pas une fin en soi. « Tu sais, on est tellement habitués à vivre avec rien qu’on se débrouille malgré ces confinements… » Être en dehors du système marchand et privilégier l’amitié et la solidarité offrent bien des avantages. Bien sûr, tout n’est pas rose, loin de là mais Jérôme aime à rappeler que l’ « Élabo est une sorte de vortex temporel, un triangle des Bermudes. On vit tellement en marge de cette société. Notre espace-temps n’est pas le même. Les personnes hallucinent quand elles viennent nous voir. Elles ne sentent pas agressées par la publicité, par des horaires stricts, par ce besoin de devoir aller toujours plus vite… Nous n’avons pas les mêmes contraintes, on est à l’échelle humaine. Pour le meilleur et le pire… »

Malheureusement, le pire est peut-être déjà là. À nos pieds, là, à quelques mètres.

tout Baud, tout Chardo…

Le « grand capital » étant insatiable, l’ancienne friche industrielle s’est transformée en un eldorado pour de riches promoteurs, érigeant comme des totems d’immunité des immeubles, tous plus serrés les uns que les autres. « Quand on est arrivés, on avait une vue sur Rennes. Maintenant c’est sur l’immeuble d’en face », grimace Vincent, qui vient de s’installer dans l’une de ces tours. Réussir à faire cohabiter le plus grand nombre dans un espace le plus réduit possible, telle semble être l’équation à résoudre par nos élu·es politiquement proche de la couleur « rose-fanée-vert-pâle » ( « La métropolisation du monde est une cause de la pandémie » , NDLR) À terme, 2 600 logements et 50 000 m2 de bureaux (dont 7 000 à vocation commerciale) sortiront d’une terre en partie polluée par les activités d’antan (usine de textile, corderie, fabrique de savon, ateliers de mécanique, de transport, de bâtiment, de menuiserie… )

Encerclée par les machines de travaux publics, en plein milieu d’une agitation brouillonne et permanente et d’un vacarme assourdissant, la ZAD (Zone Artistique Diversifiée) de l’Élabo est en sursis. Une guerre des nerfs et de tranchées a commencé.  Le bail précaire du bâtiment historique est arrivé à expiration depuis 2013. On craint l’expulsion.  « D’un côté, les échanges avec la métropole ne sont pas simples. On se sent oublié… Il faut dire qu’on est des sales gosses qui refusent assez souvent de se plier à leur bon vouloir. Çela tient au fonctionnement « horizontal » du collectif et beaucoup  de gens ici restent méfiants vis-à-vis des politiques. De l’autre côté, la mairie n’est pas si mécontente que l’on soit là même si ça les emmerde qu’on ne fasse pas ce qu’ils veulent…  Mais aujourd’hui, le terrain des chapiteaux s’est réduit à 500 m2 et d’ici un ou deux ans, le théâtre va disparaitre, c’est certain. Et sans ce lieu, notre légitimité à rester sera remise en question. Forcément ! »

Impossible. L’aventure ne peut se terminer ainsi. De nouvelles synergies doivent être trouvées et pourquoi pas avec les familles qui emménagent aux alentours. Malheureusement, peu de liens se nouent actuellement. Deux salles, deux ambiances, pour le dire vite. « Avec notre village de caravanes, nos looks, notre mode de vie, nous n’avons que très peu de contacts même si on est juste à côté, regrette Jérome.  Il y a bien un gars, Léon, qui joue de l’accordéon, qui fait l’intermédiaire entre les habitants du quartier et nous… mais c’est tout…  »

A l’heure où les petits lieux culturels disparaissent, où la gentriFRICation aseptise et uniformise la ville, où les concerts sont repoussés loin du centre-ville (comme les manifestations, NDLR), il nous faut préserver ces derniers espaces qui font vivre les cultures alternatives et populaires. « Avant le second confinement, nous avions organisé deux évènements. A chaque fois, j’ai pu voir de larges sourires sur le visage des personnes présentes. Je me dis qu’elles ont pu oublier pendant un instant leurs soucis du quotidien. Tout ce que l’on fait à l’Élabo a donc du sens et, nous travaillons au quotidien pour que cela tienne vraiment la route. L’Élabo m’a en quelque sorte sauvé la vie à une époque, et j’en suis redevable. Je ne lâcherai pas. »

Après avoir salué notre interlocuteur puis raccroché, on a mis la main sur le flyer des 20 ans de l’Élabo, caché nonchalamment sous une montagne de documents. Dessus, on lit cette phrase à moitié effacé par le temps (enfin surtout par un passage en machine à laver cycle long 40°, NDLR) : « 20 ans, parce que nous sommes encore là et que nous ne sommes pas prêts de partir ! ». Allez, chiche ! On vous prend au mot et on coche déjà la date dans notre agenda pour fêter vos 40 ans !


Photos de Jérome A.

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