« Courage, avançons » mais ne soyons pas dupes !

Nous sommes le 12 Mars.

Alors que près de 25 millions de personnes regardent le président de la république annoncer le maintien du premier tour des élections municipales, Nathalie Appéré choisit de suspendre sa campagne pour se consacrer « pleinement à sa fonction de maire ». Le geste est louable même si elle avoue qu’être candidate à sa propre succession nécessite le don d’ubiquité pour satisfaire les deux fonctions. Mais faute avouée…

Un mois plus tard, la commande de plus de 500.000 masques annoncée par la ville fait grand bruit. Tellement que de nombreux médias nationaux veulent en savoir plus (LCI, France Télévision, TF1, M6…) La « deuxième meilleure maire du monde » se prête volontiers à l’exercice de l’interview et se montre, ici, dans les ateliers municipaux reconvertis en fabrique de masques en tissus, là, à l’intérieur de la maison Oberthür transformée en cellule de crise.

photos du compte officiel Twitter de Nathalie Appéré

« Il ne suffit pas de décider que chacun devra porter un masque en tissu, y compris dans une allocution présidentielle… encore faut-il être capable d’en produire et d’en distribuer. » En répondant ainsi aux journalistes de France 2 venu·e·s observer les préparatifs du déconfinement, Nathalie Appéré tacle frontalement Emmanuel Macron. Elle peut se le permettre. Sa décision de fournir un masque à chaque habitant·e·s est chaleureusement accueillie, contrairement aux mensonges gouvernementaux pour cacher leur pénurie. Cette punchline, probablement préparée et diffusée en plein journal télévisé, a du piquer au vif bon nombre de militant·e·s d’En Marche. Il faut se rendre à l’évidence. La maire de Rennes engrange les « bons points » depuis le début du confinement…

Et Carole Gandon le sait.

Avec son faible score au premier tour (14,29 %), il n’est pas évident pour celle qui voulait « Révéler Rennes » de reprendre la main, sinon d’exister. L’ex-patronne de LReM locale a bien tenté de bousculer la maire de Rennes en l’accusant de « la jouer perso ». Relayée par ses colistier·ère·s et quelques maires de la métropole(1), cette tentative de décrédibilisation a fait un monumental pschitt, pour paraphraser Chirac.

Son compagnon, Florian Bachelier, député marcheur de la 8ème circonscription d’Ille-et-Vilaine, n’est pas en reste. Dans l’émission politique de TV Rennes, le 1er questeur de l’Assemblée Nationale englobe l’ensemble de la classe politique pour justifier les ratés et les défaillances de l’état : pénurie de masques, pénurie de vaccins, pénurie de lits de réanimation, pénurie d’appareils respiratoires… Même s’il se défend(2)  de « ne pas tomber dans la polémique ou de faire de la politiquaillerie », en précisant à ses interlocuteurs que «  l’ensemble de la puissance publique, à un moment donné sur des décennies, a laissé tomber le combat de la souveraineté », il cible à mots couverts les gouvernements précédents dont celui de Manuel Valls et, par ricochet, l’ancienne députée Nathalie Appéré (NDLR, elle le sera de 2012 jusqu’en 2017).

En effet, la maire de Rennes faisait partie du premier cercle des fidèles l’ex-premier flic de France. En 2014, elle avait signé une tribune intitulée « Courage, avançons » pour soutenir la politique libérale d’austérité du gouvernement Valls et le plan de 50 milliards d’euros d’économies sur 3 ans. Alors qu’une grande majorité de député·e·s socialistes y étaient hostiles, Nathalie Appéré postait une photo de son vote de confiance sur les réseaux sociaux (NDLR, voir en fin d’article)

Un an plus tard, cette orientation budgétaire allait provoquer de vives tensions dans les services hospitaliers. Le président de la Fédération hospitalière de France, Frédéric Valletoux (NDLR, maire LR, réélu à son poste en 2016 face à Olivier Véran), s’inquiétait dans un courrier adressé personnellement à Manuel Valls, que la fermeture de lits soit présentée comme « une priorité par certaines agences régionales de santé » et comme « une solution miracle à l’amélioration de l’efficience » des hôpitaux. C’est aussi au cours de cette période qu’il a été décidé de ne plus renouveler les stocks stratégiques de masques FFP2.

Bas les masques donc ! Le bilan de l’ère « Valls-Hollande », qui a eu pour point d’orgue la mise en orbite d’un « président jupitérien », est aussi celui de Nathalie Appéré. Malgré quelques désaccords, elle l’assumera en intégrant l’équipe de campagne de l’ancien premier ministre à l’occasion des primaires à ‘gauche’. Pourtant, cette dernière arrive à occulter son appartenance à ce microcosme politicien qui nous a conduits là où nous en sommes.

Mais alors, pourquoi ses adversaires macronistes ne s’engouffrent-ils pas dans la brèche en lui rappelant explicitement cet épisode ? Le droit à l’oubli ou à l’erreur sont-ils de rigueur ici ?

En politique, ressortir « les vieux dossiers »  est souvent risqué et à double tranchant. Cela peut être interprété comme un aveu de faiblesse et conforter l’hypothèse qu’aucune erreur n’est commise à l’heure actuelle. Surtout que beaucoup de personnalités de LReM sont issu·e·s du Parti Socialiste (Carole Gandon, Florian Bachelier, Hind Saoud, Mustapha Laabid…) Attaquer le PS d’ « avant » reviendrait à s’attaquer soi-même et à se tirer une balle dans le pied.

Vive le statuquo, donc. Reste qu’en France, il semble qu’une amnésie collective accompagne chaque nouvelle élection. Le « monde d’après » peut-il se faire avec les gens d’avant ?


(1) : Grégoire Le Blond, maire de Chantepie pointe « quelques cafouillages » ; Alain Pirgent, maire de Corps-Nuds, « aurait bien aimé être consultés »

(2) : TVR Politique à partir de 19mn25s