2010-2014 : Rencontres avec Shannon Wright

Pour les fans, mais pas que. Voici les trois interviews de Shannon Wright que nous avons réalisées entre 2010 et 2014 en mode groupé. Peut-être plus facile que de cliquer de l’une à l’autre pour avoir une vue d’ensemble.

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-16Petite piqûre de rappel pour ceux qui ne la connaîtraient pas.

On ne mentira pas, cette fille-là, on l’aime d’amour. Parce qu’elle nous a centrifugé cœur et estomac tout ensemble à chacune de ses prestations ou sorties discographiques.

En 1998, l’américaine saborde son groupe, Crowsdell, et part, seule, avec sa guitare comme unique bien. De là naîtront les fragiles et troublants Flighsafety et Maps of Tacit (1999 et 2000), puis plus tard, le rêche et sublime Dyed in the Wool (2001). Une vraie claque déjà. De ces disques qu’on écoute en boucle pendant des jours, sans rien vouloir écouter d’autre. Tout ça grâce au très bon label bordelais Vicious Circle qui vient alors de signer la sortie de l’album dans l’Hexagone. Nous, on n’y comprend rien. Pendant des jours, voire des semaines entières, on se repasse un même morceau en boucle, découvert sur un sampler d’Abus Dangereux. On vient d’être grillé par la foudre. On attendra avec une fébrilité alors inconnue la sortie de l’album en France. Dyed in the wool, teint dans la laine, imprimé au plus profond de nos épidermes, déjà.

La France a aussi la chance de la découvrir en live, en première partie de Calexico lors de prestations intenses. Shannon est écorchée et passionnée, elle ne laisse personne indifférent. On l’a dit. Plus qu’une claque : une tornade. A l’intégrité et à la sincérité qui vous font mal au ventre mais vous libèrent en même temps. Sur scène, le visage souvent dissimulé derrière ses cheveux, Shannon Wright se cache. Mais se donne, et donne, entière. Sans filet, possédée. Ses déflagrations sonores vous mettent de terribles claques dont vous peinez à vous relever. Vous pensez enfin arriver à vous rétablir ? Peine perdue, le morceau suivant vous renvoie directement dans les cordes…

En 2004, elle retrouve Steve Albini pour son album (alors) le plus rock et le plus rêche, Over The Sun. Cet album change des vies. Tumulte de guitares électriques, voix poussées à l’extrême. C’est un disque abrasif. Shannon y manie la guitare « comme une serpe » disent les gars de Vicious. Et puis il y a le piano. Ces morceaux doux en apparence qui vous poignardent tout aussi fort. Suivra un disque avec Yann Tiersen qui la fera connaître davantage (écoutez par ici ce que Yann Tiersen dit de cette rencontre qui l’a plus qu’inspiré).

Puis contre toute attente, Shannon revient en 2007, avec Let in the Light, un album apaisé, sans pour autant être rangé. On l’imagine plus heureuse, moins à vif, mais on la sait toujours aussi exigeante. Shannon ne lâche rien. Elle n’a rien à faire des clichés, des modes, des étiquettes. Elle reste sur le fil tendu. Intègre. L’album suivant, Honeybee Girls, sorti en septembre 2009, alterne les assauts frontaux, les climats orageux et les moments plus paisibles… Mais méfiez-vous de l’eau qui dort. Sous ce calme apparent, les cassures apparaissent. Et les morceaux au piano se révèlent tout aussi ravageurs, tout comme cette incursion très rare dans la discographie de l’Américaine, dans les terres électroniques sur un morceau glaçant et bouleversant, Father.

On pensait attendre plus longtemps avant la sortie d’un nouvel opus. Et puis Secret Blood est arrivé début novembre 2010. Une entrée en matière sur les chapeaux de roue, un brûlot hardcore (l’énorme Fractured qui prend toute sa puissance en live), des ballades renversantes et encore des mélodies qui livrent progressivement leurs secrets. La sortie dIn film Sound début 2013 a encore enfoncé le clou. On ne pensait (naïvement) pas que Shannon pouvait aller encore plus loin. En 9 titres désormais essentiels, elle livre un album à la densité qui vous percute l’âme, vous ouvre la poitrine et perfore vos poumons. Explosions rêches, riffs qui transpercent, propulsés par une rythmique à la puissance nucléaire ou accalmies poignantes et déchirantes (oui, Who’s sorry now ? ou Bleed juste après) In Film Sound déchaîne les corps et libère les âmes. Ce dernier album a d’ailleurs d’ores et déjà rejoint la liste des disques qui feront date dans la carrière de l’Américaine. Des disques qui feront date dans nos vies.

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NOVEMBRE 2010 – Antipode MJC – Rennes

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 Elle est arrivée, tellement timide dans sa veste noire. Elle nous a souri, nous a serré la main avec douceur et a cherché avec nous un endroit calme pour l’interview. C’est Amélia (merci encore) de l’Antipode, qui nous a sauvées en nous trouvant une pièce pleine de vieux fauteuils.

2010-11-23-SHANNONWRIGHT-ITW-Alter1fo-1On a remercié les gens qui nous ont laissé la place, on a confondu le français, l’anglais. On a installé les micros pendant que Shannon nous souriait. On était tellement impressionnées, on avait peur de ne pas être à la hauteur, de bafouiller, d’avoir des questions stupides. On lui a demandé Paris, la veille. La fatigue d’une fin de tournée. Elle se demandait si on était dans une école, pourquoi il y avait tous ces enfants autour de nous. On a tenté d’expliqué la MJC. On a parlé de l’avion du lendemain, de la folie que ce serait aux États Unis à cause de Thanksgiving.

On lui a redemandé si elle avait besoin de quelque chose, si elle était prête. Et on a lancé les micros.

Il s’est passé quelque chose.

Une vraie rencontre. Qui peut-être, pardon, s’est jouée entre les mots, ou par les morceaux qu’on a coupés, parce que parfois trop personnels, pour elle, pour nous. Il reste quand même l’essentiel, Shannon Wright qui parle de sa musique, de son dernier album, Secret Blood qui a déjà rejoint la liste des albums qui feront date dans la carrière de Shannon. En priant pour que ce ne soit pas le dernier et qu’une nouvelle fois, les chansons viendront la rattraper…

Shannon Wright - Secret Blood ArtworkAlter1fo : Un an seulement, entre la sortie d’ Honeybee Girls et ce nouvel album. Pourquoi ?

Shannon Wright : Je ne sais pas… J’ai juste commencé à écrire des chansons… Et simplement décidé de sortir un nouvel album.

Ça s’est passé naturellement. Ce n’était pas vraiment planifié…

Vouliez-vous faire quelque chose de particulier avec ce nouvel album ou bien est-ce que simplement, vous aviez des chansons et vous avez voulu les enregistrer ?

Oui, c’est ça. Dans tous les albums que je fais, ça se passe comme ça. Il n’y a jamais de concept. (…) C’est ce qui vient naturellement qui se retrouve sur le disque

Vous avez parfois une manière différente d’utiliser les sons. Je pense à des chansons comme Father, ou à la fin d’In the Needle, sur le dernier album.

En fait, j’ai enregistré Father il y a plusieurs années… C’est un bonus sur un disque sorti au Japon.

Je voulais faire une autre version. Je ne suis pas vraiment sûre…

Vous savez quand vous êtes en studio, vous essayez des choses. Si ça vous plaît, vous le gardez…

Et pour l’autre chanson, In the needle… La voix qu’on entend… C’est celle d’une amie qui est décédée.

En fait c’est une chanson sur elle.

Je pensais que c’était bien d’avoir sa voix sur le disque. (…)

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-19Qu’est-ce que vous aimez quand vous êtes en studio ?

En studio, je me sens impliquée dans tout le processus.

Andy [Baker, dont on reparle juste après] et moi, nous sommes très proches. Il sait exactement ce que je cherche et souvent, l’ambiance des enregistrements est très détendue. Même si au moment des prises, quand je suis en train de jouer dans le studio, c’est toujours très sérieux.

Mais quand je ne joue pas, on s’amuse vraiment…

C’est à la fois lourd, et léger. Les deux en même temps…

J’ai lu dans une ancienne interview que vous entendiez tous les instruments dans votre tête avant d’écrire une chanson. Est ce que c’est vrai ? Comment est-ce que vous composez ?

Je commence au piano ou à la guitare. C’est toujours le point de départ. Et quand je développe la chanson, je commence à entendre tout le reste, la mélodie, les différentes pistes…

J’ai comme une image de ce que va être la chanson. (…) Je ne peux écrire les paroles qu’en dernier. Je n’ai jamais été quelqu’un qui commence par écrire les paroles…

Je vois une sorte de paysage dans ma tête. J’ai seulement le « sentiment » de ce que sera la chanson.

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-22Vos textes s’apparentent à de la poésie. Est-ce que c’est quelque chose que vous recherchez ? D’où vient votre inspiration ?

Je ne sais pas…

J’ai l’impression que ces dernières années, j’ai un peu simplifié les paroles. Je ne connais pas grand chose à la poésie, ce genre de choses, vous savez… Je veux juste exprimer quelque chose que je ressens… Quelque chose qui puisse faire écho dans la vie d’autres personnes, parce que c’est similaire à ce qui leur arrive…

Je sais que d’autres artistes disent : « C’est mon histoire ».

Je ne suis pas comme ça. Je pense à tout le monde. A moi. Au fait qu’on soit tous reliés. C’est ce qui ressort dans les paroles, dans les chansons. C’est une façon de communiquer.

J’ai toujours été plutôt timide… C’est une façon de rentrer en contact avec les autres.

Il y a aussi beaucoup d’amour là-dedans…

Ça s’entend, je crois...

Home JAZZMASTERJ’ai eu l’impression que ce nouvel album était aussi comme une sorte d’hommage au hardcore de Washington DC. A cause du disque de Black Flag sur la pochette, mais aussi à cause de la chanson Fractured, qui est complètement incroyable.

Oh… Merci.

Est-ce que c’est quelque chose d’important pour vous ?

En fait, cette photo, c’ est juste une photo de ma maison. C’est la pièce où je fais de la musique.

Ce disque de Black Flag est sur ma table depuis des années. Je n’y ai pas vraiment fait attention. J’ai tout laissé tel quel.

C’est vrai que c’est très personnel de mettre une photo de chez soi sur une pochette d’album. Mais j’ai simplement pensé que c’était une autre manière de communiquer avec les gens.

En réalité, ce disque, c’est plutôt un hommage à un de mes proches, qui a eu un cancer récemment.

Lorsque que quelqu’un de proche est malade, ou qu’il lui arrive quelque chose, vous pouvez vous sentir en colère, perturbé ou triste… ou… Et j’ai vraiment l’impression que cet album tourne autour de toutes ces émotions, de comment on vit avec tout ça… Surtout lorsque c’est quelqu’un de proche qui souffre. C’est de ça dont il est vraiment question dans l’album.

Merci. (silence)

Parlons un peu de la scène maintenant. Vous voir en live est une expérience bouleversante.

(Touchée) Oh… Merci.

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-42Comment abordez-vous la scène ? Vous êtes comme une tornade…

Pardon ?

Une tornade (je mime le tourbillon avec force bruitages)

Oh, a tornado (rires)

Être sur scène, c’est vraiment ce que je préfère. J’adore enregistrer, être en studio, j’aime vraiment écrire des chansons… Mais vous savez, quand j’étais petite, et que j’allais voir un groupe, un groupe que j’aimais vraiment, j’adorais ce sentiment d’être dans un endroit où tout le monde vivait un moment à part, ensemble.

C’est seulement une heure dans votre vie, mais vous pouvez vous en souvenir… Et penser : « wah, c’était vraiment…». Ce sentiment m’a marquée…

C’est la même chose pour moi quand je suis sur scène. Quand je joue, j’essaie d’être complètement honnête avec moi-même et avec le public. Ce n’est pas seulement moi, sur scène, et le public qui écoute. C’’est nous, tous ensemble. On fait corps. On est tous connectés.

Je ne peux pas vraiment expliquer ce que je fais sur scène ou pourquoi je le fais… Même, quand le groupe me dit : « wah, tu as fait ce truc au concert hier soir… » , je ne veux pas l’entendre… Je ne veux pas le savoir ! (rires) C’est trop bizarre.

On vous a vue à Saint Nazaire il y a dix jours, et c’était un excellent concert.

Merci. (…)

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-36Sur scène, il y avait une diapositive projetée derrière vous. De quoi s’agit-il ?

C’est simplement une vieille photo de Floride, c’est de là que je viens. J’aime beaucoup cette image. C’est un souvenir de quand je vivais là-bas. Voilà une autre chose personnelle.

C’est un peu un morceau de chez vous sur scène…

Je ne vis plus là bas, maintenant. Mais, oui…

Pouvez-vous nous parler des musiciens qui vous accompagnent sur scène.

Le bassiste, c’est mon ami Andy. Il a enregistré presque tous mes albums, sauf celui que j’ai fait avec Steve Albini.

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-38Over the sun

Oui, mais en réalité, Steve Albini a aussi enregistré quelques morceaux sur Maps of Tacits et Dyed in the wool, mais Andy était là lui aussi. Andy est quelqu’un de formidable. Il joue aussi de la basse sur le nouvel album. C’est bon de l’avoir avec moi sur scène…

C’est plutôt rare parce qu’il est ingénieur du son, donc il est souvent très pris…Et pour lui, qui passe tout son temps en studio, cette tournée, c’est une sorte de break. C’est un très bon bassiste et c’est bien qu’il soit là avec nous.

Mike, lui, vient d’Athens en Georgie. On est devenu ami et maintenant, il m’accompagne à la batterie.

On a fait une interview de Yann Tiersen cet été. Il nous expliquait à quel point votre travail ensemble avait été important pour lui. On a parlé de la différence entre la musique électrique ou acoustique, entre autre, et il nous disait que les gens comme vous montraient que les deux n’étaient pas antinomiques.

J’aime toutes les sortes de musiques. Du moment qu’elles sont honnêtes. Qu’on peut s’y identifier.

Lorsqu’on sait que l’artiste est sincère, même s’il est très différent de vous. Peu importe le style, que ce soit de l’électronique ou autre chose, on peut toujours voir si la démarche est sincère, si les gens sont honnêtes et que ce qu’ils font vient vraiment du cœur. Peu importent les « textures », les instruments utilisés…

C’était vraiment bien pour moi aussi de travailler avec Yann.

On s’est rencontré. On a dîné chez lui. On est très timide tous les deux. C’était étrange… Et on a commencé à parler de musique et à écouter des disques. On était vraiment sur la même longueur d’ondes. C’était vraiment simple. Alors on s’est dit que ce serait bien de faire de la musique ensemble.

On s’est mis à écrire tous les jours. C’était vraiment dingue. On pensait aux mêmes choses en même temps.  » J’ai une idéeSi on mettait ça là ? ». Et l’autre disait aussitôt, que ce soit Yann ou moi, et c’est ça qui était génial : « oh mon Dieu, c’est exactement ce que je pensais ! »

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-12C’était une expérience incroyable. On enregistrait toute la journée. Puis je retournais dans cet appartement, et j’écrivais les paroles jusqu’à six heures du matin. J’étais épuisée !

Je suis très fière de ce disque. Même si c’est ironique de penser que tous ses fans pensent que Yann a écrit toute la musique et même les paroles, parce qu’il est tellement énorme !

Vous avez aussi travaillé avec certains membres de Rachel’s, Alan Sparhawk de Low ou Joey Burns de Calexico. Pensez-vous travailler de nouveau avec eux ou avec d’autres musiciens que vous appréciez ?

En fait, ces musiciens étaient tous sur mon label, à Chicago, Touch and Go. C’était comme une grande famille. Tous les groupes s’entraidaient. On tournait ensemble. On est devenu vraiment amis… Ça a bien fonctionné parce qu’on était très proche.

Ça ne m’intéresse pas vraiment de travailler avec des personnes que je ne connais pas. Excepté pour Yann avec qui il y a eu une vraie rencontre. C’est très intime et il faut pouvoir faire confiance à l’autre. Ça doit se faire naturellement.

Maintenant deux questions pièges mais importantes pour nous :

everybodyknows- Neil Young albumPouvez-vous nous donner 3 disques sans lesquels vous ne pourriez vivre ?

(Sérieuse). Neil Young, définitivement. C’est mon artiste préféré depuis tellement d’années. Il a fait tellement de disques. Tous ses albums sont vraiment formidables, toujours différents. C’est inspirant.

Donc, Everybody knows this is nowhere, Neil Young.

Oh, c’est vraiment dur. (Soupir concentré)

Le disque live d’Ella Fitzerald, enregistré dans les années 50. Je l’aime énormément et je l’écoute depuis des années.

… Un long moment de nouveau, puis elle conclut : Et à peu près tout de Led Zeppelin. Vraiment… J’adore Led Zeppelin…

Neil Young et Led Zeppelin, oui, c’est du rock classique, mais ce sont des musiciens et des compositeurs tellement formidables. (embêtée) Je sais que ça ne paraît pas très excitant…

Si, si ! Ça nous convient parfaitement… (rires)

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-31La deuxième, plus difficile encore. Pourquoi est-ce que vous faites de la musique ?

(De nouveau très sérieuse) Woo…

Pour plein de raisons, je crois…. (silence) C’est une tellement belle façon de s’exprimer et de communiquer avec les autres.

(silence) J’aime la musique… Je ne sais pas. Je crois que c’est quelque chose… Je ne pourrais pas vivre sans… (Sa voix se voile) C’est vraiment ça. C’est quelque chose en moi… Je dois vivre avec.

La tournée s’achève ce soir. Quels sont vos projets pour la suite ?

J’ai un concert prévu à Atlanta où je n’ai pas joué depuis longtemps. Ça va être vraiment bien !

Mmm…Et puis… Je n’ai pas l’habitude de planifier. Les choses arrivent naturellement…

Je ne ferai peut être pas d’autre disque, qui sait ? Après Let in the light, je pensais que je n’allais pas faire d’autre album, et finalement, j’en ai fait deux depuis…

C’est mieux pour nous !

(rires) A ce moment-là, je disais que je n’allais pas faire d’autre album. Que je n’allais plus faire de tournée.

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Et c’est comme si ça me dépassait… J’ai toutes ces chansons qui continuent d’arriver… Toutes ces choses que je veux exprimer…

J’ai dit à tout le monde sur cette tournée que c’était la dernière.

Non, non !

(rires) Et les autres disent : (elle prend le ton de ceux à qui on ne la fait plus) « oui, oui, c’est ça… »

On verra après ce soir.

Je suis plutôt triste ce soir, à cause de ça. Est-ce que ça va vraiment me manquer, qui sait ? C’est comme une rupture, une rupture amoureuse, vous savez (elle mime l’indécision d’un couple qui se sépare) : « Je ne sais pas si je dois le faire. J’ai envie de rester, mais j’ai envie d’arrêter… »

 Voir Shannon si timide mimer différentes voix détend ces propos doux-amers et l’interview s’achève dans les rires.

On demande hors micro quand l’épisode de Burn To Shine sur Atlanta avec un morceau de Shannon live sera enfin .

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-48Burn to shine est une série incroyable tournée par Christoph Green et Brendan Canty de Fugazi. Le concept est simple : les réalisateurs choisissent une maison qui va être détruite dans une certaine ville et demandent aux groupes locaux d’y jouer une chanson live. Tous les groupes s’y produisent à la suite dans la même pièce le même jour. Chaque épisode se termine avec les images de la destruction de la maison. Pour le moment, 6 épisodes ont été tournés – Chicago, Washington DC, Portland, Seattle, Louisville et Atlanta – mais 4 seulement sont sortis.

Elle nous explique le tournage, les jouets d’enfants sur le sol et ce sentiment glauque vis à vis de ce qui avait peut-être pu se passer dans cette maison. Le DVD est cependant toujours en attente de fonds suffisants pour pouvoir être commercialisé (tout comme d’ailleurs l’épisode sur Louisville).

On la laisse alors regagner sa loge, toutes émues du moment qu’on vient de vivre. Elle nous remercie longuement. Nous aussi. On lui souhaite bonne chance pour le concert de ce soir. Elle touche alors le bois de la porte des deux mains pour se porter bonheur. On sait bien que tout le monde peinera à le croire, tellement la jeune femme est impressionnante sur scène. Et pourtant ses mains sur le bois ne sont pas une coquetterie. En se retournant, elle nous adresse un dernier grand sourire :

« See You Later… »

On la retrouvera sur scène, le soir. Pour un concert qui s’avèrera une nouvelle fois bouleversant et sublime (Compte-rendu et photos du concert de Shannon Wright)…

Merci.

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AVRIL 2013 – Krakatoa – Bordeaux

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Après la sortie d’un brûlot abrasif qui nous a saigné le cœur à blanc en mars dernier, le sublime In Film Sound, Shannon Wright a enchaîné sur une tournée en Europe au printemps. On a eu la chance de l’y entendre sur trois dates intenses (Paris, Nantes, Bordeaux) qui nous ont laissées bien souvent bouleversées et exsangues. Mais également de la retrouver une nouvelle fois en interview. 

Dans la grande loge du Krakatoa de Bordeaux, en cette journée torride d’avril (oui la seule !), on installe les micros avec une boule dans le ventre. On a encore le cœur qui bat bien trop vite. Mais pour rien au monde on ne voudrait être ailleurs. On a encore lancé les micros comme on se jette dans le vide. Entre les rires et les sourires timides, on a eu la gorge serrée une nouvelle fois. Peur d’aller trop loin. Et les yeux humides. De part et d’autre. On gardera pour nous comme un poignard en plein cœur ses yeux soudain rendus brillants par l’émotion. Toutes nos excuses, une nouvelle fois pour les morceaux qu’on a coupés, parce que parfois trop personnels, pour elle, pour nous. Il reste quand même l’essentiel. Rencontre.

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-28Alter1fo : On est complètement dingues d’In film Sound. Cet album est juste sublime.

Shannon Wright : (réellement touchée) Oh, merci !

C’est toujours vous sur cet album, on reconnaît votre son, mais en même temps, j’ai l’impression que vous avez eu une nouvelle approche pour ce disque. Votre guitare est encore plus abrasive, je ne pensais pourtant pas que c’était possible…(Elle rit) Et j’ai l’impression que certaines structures sont un peu différentes, pas seulement couplets/refrain… (Elle acquiesce) Est-ce que c’est quelque chose que vous vouliez ? Vous avez eu une approche différente pour cet album ?

Shannon Wright : Oui, je pense que oui, inconsciemment, probablement …

(Elle s’interrompt) On peut fermer la porte ? (on se lève pour repousser le battant derrière nous… Elle s’excuse en souriant…) Ce doit être les enfants. Il y a beaucoup d’amis ici ! Ils viennent nous rendre visite.

2013-ITW Shannon_WRIGHT-alter1fo 1Ça fait plaisir de l’entendre.

Shannon Wright : (Elle rit, heureuse puis reprend) Oui, je pense définitivement, qu’inconsciemment… C’est plus un challenge qu’une volonté au départ : « j’ai envie de faire ceci ou j’ai envie de faire ça ». J’essayais plutôt de chercher quelque chose d’intéressant pour moi.

Vous avez enregistré cet album avec Kevin Ratterman à Louisville, Kentucky. Vous le connaissiez ?

Shannon Wright : Je l’avais rencontré une fois. Kyle et Todd qui jouent avec moi, avaient enregistré avec lui avant. Il venait de monter un nouveau studio. Et c’est vraiment un studio incroyable avec le meilleur équipement qui soit, plein de trucs vintage…

Quand on y est allé, mon but principal était d’enregistrer live, à l’inverse des gens qui, de nos jours, enregistrent leurs morceaux par échantillons, en numérique, et tous ces trucs…

Et puis je voulais vraiment revenir au fait de répéter les morceaux. Pour ensuite les jouer. Et enfin les enregistrer. Il semble que désormais ça n’existe plus cette façon de faire. C’était le but de tout ça.

Et puis Kevin utilise un équipement vraiment extraordinaire ! C’est pour cela que ça sonne de cette manière.

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-12Est-ce que vous pouvez nous parler de l’enregistrement ? Parce qu’on a vu des photos de ce moment, et c’était chouette, vous sembliez si heureuse !

Shannon Wright : (rires) Merci (touchée). On a pris beaucoup de plaisir. Et en même temps il y a eu beaucoup de moments de dur labeur.

Je travaille comme une dingue en studio, à en devenir folle. Kevin est très positif, extrêmement encourageant. Il était tellement excité pendant l’enregistrement des chansons !Il était très enthousiaste , et ce chaque jour.

Au départ, on devait enregistrer sur un nombre restreint de jours. Et il a dit : « pourquoi on n’enregistrerait pas sur deux jours de plus ? » Je n’avais pas l’argent pour deux jours de plus. Alors il a dit (elle chuchote) : « c’est ok »…

Il voulait faire un très bon album. Parce qu’il y avait toujours des choses sur lesquelles je voulais travailler. Pendant l’enregistrement, je travaillais jusqu’à 7 heures du matin pour réarranger certaines choses ou essayer d’autres mélodies ou… peu importe quoi. Il était complètement ouvert là-dessus. Todd, Kyle et moi, au départ, nous avons eu trois jours d’enregistrement pour les prises de base. Après ça, Kyle et Todd sont partis et j’ai fini les voix et le reste. Ensuite Kevin et moi avons mixé l’album. C’était juste nous deux.

Shannon Wright Todd Cook and Kyle CrabtreeEst-ce que vous pouvez aussi nous parler de Kyle et Todd qui ont enregistré avec vous et qui sont aussi avec vous sur scène ce soir ?

Shannon Wright : Ce sont de vieux amis, qui font partie des Shipping News (Caro montre mon t-shirt du groupe, elle rit !) Oui, ils vont aimer ça ! Montre leur en sortant !

C’est comme ma famille. C’est tellement facile. Je pense, je ne sais pas… Quand on sort de scène tous ensemble, on est juste… Waow. Il y a comme une sorte de magie entre nous qu’on ne peut pas vraiment expliquer.

Oui, ça se voit sur scène…

Bob Weston a fait le mastering. C’est un de vos amis, je crois (elle acquiesce). Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec lui ?

Shannon Wright : Je voulais juste faire cet album avec des gens avec qui je fais de la musique depuis toujours. Récemment j’ai fait pas mal de concerts avec Shellac. J’ai fait l’ATP avec eux. J’ai fait leur anniversaire. Bob et moi on a beaucoup discuté pendant ces moments-là. Je lui ai demandé : « tu aurais le temps de masteriser mon album ? »

C’était vraiment bien. Ce n’est pas souvent qu’on arrive à faire ça parce que chacun a sa vie et est très occupé.

Bob est toujours super occupé, tout comme Kyle, Todd et moi… C’était vraiment bien d’arriver à avoir tout le monde réuni pour cet album cette fois. C’est important pour moi que ce soit comme une famille.

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-19Tout le monde a remarqué que vous aviez utilisé la même police pour l’artwork d’Over The Sun et In Film Sound. Et beaucoup ont l’impression que c’est une sorte de lien entre ces deux albums de guitare abrasive. Vous êtes d’accord ? C’était quelque chose de volontaire ?

Shannon Wright : Non, je pense que je suis particulièrement difficile avec les polices et j’aime celle-ci. (Rires) J’ai fait l’artwork du recto. Ce n’est pas fait avec photoshop ou quelque chose comme ça. C’est vraiment un tag que j’ai fait et que j’ai pris en photo. Ils ont fait d’autres propositions que je n’aimais pas vraiment et j’ai dit « J’aime la police sur Over the Sun, pourquoi ne pas juste utiliser celle-ci ».

Pas de raison particulière…

Shannon Wright : Non pas d’explication glamour ou incroyable à donner à propos de ça. (Rires)

J’aime vraiment cette photo que Thomas [thomR] a prise de vous et de votre jazzmaster. (Elle acquiesce) Je suis tellement fière de lui et particulièrement heureuse que vous ayez choisi cette photo pour l’artwork. C’est un gars exceptionnel.

Shannon Wright (avec des étoiles dans les yeux autant que nous…): Oui, il l’est.

Shannon Wright - crédit photo  Thomas RabillonPourquoi avez-vous choisi cette photo ?

Shannon Wright : Quand on était en tournée en 2010…

Avec Yann Tiersen ? [Thomas avait suivi Yann Tiersen en tournée aux Etats Unis, notamment sur plusieurs dates dont Shannon assurait la première partie. Vous pouvez retrouver les films de Thomas ici]

Shannon Wright : Non, c’était juste en solo. Il est venu, pendant une semaine je crois, pour filmer, pour prendre des photos. Il m’a envoyé cette photo.

Je suis sur la photo et pourtant j’ai pensé : « waow, quelle photo vraiment magnifique! » Il m’en a envoyé d’autres qui étaient également très belles. Je l’avais montrée à Kyle et il l’avait aussi aimée… Et quelqu’un a dit : « tu devrais utiliser cette photo que Thomas a prise » Et j’ai dit oui, bien sûr. Je viens d’ailleurs juste de le voir à Paris [sur la date de l’avant-veille]

Nous aussi (rires).

Shannon Wright : Et il avait le vinyle. Il l’avait acheté ou on le lui a donné, je ne me souviens pas… Et il a dit (imitant la voix de Thomas, particulièrement excité) : « Je ne savais pas que tu avais mis la photo là-dessus » Il était tellement heureux. (Elle sourit, nous avec)

Shannon-Wright-In-Film-SoundVous nous avez expliqué avoir réalisé l’artwork tout à l’heure. Vous avez donc écrit votre nom et le titre de l’album sur ce mur. Est-ce que vous pouvez nous expliquer cela davantage ?

Shannon Wright : C’est juste… Je ne sais pas comment expliquer en fait… C’est à Atlanta, où je vis. Je me sentais frustrée ce jour-là. Je vis dans un quartier très pauvre. Ce jour-là, je pensais à des trucs… Il y a une immense zone pleine de tags partout, et je pensais de quelle manière cette façon de s’exprimer était une autre forme d’expression. Et je pensais au fait que je joue de la musique, et que c’est mon moyen de m’exprimer [voir notre première interview de Shannon Wright là]. Et je voulais en quelque sorte simplement ajouter mon petit tag aussi, même si j’ai une écriture manuscrite terrible (rires) J’ai pensé : « c’est moi, donc c’est honnête.» Vous savez, ce n’est pas très sophistiqué !

Vous savez, c’était drôle, je l’ai fait en plein milieu de la nuit (rires). J’ai roulé à travers la ville, et il y a plein d’endroits où c’est écrit Shannon Wright In film Sound dans toute la ville. Je veux y retourner et peindre par-dessus quand je rentrerai. (rires) J’ai fait les tags et après j’ai choisi les photos selon les lieux, les couleurs. Je suis montée sur le toit de ma voiture et j’ai pris ces photos. C’est de là que ça vient. Sur la pochette au verso, c’est une autre photo que j’ai prise cette nuit là.

2013-ITW Shannon_WRIGHT-alter1fo 3Toujours d’Atlanta, donc… Vous avez expliqué le titre In Film Sound en disant que nos vies étaient comme des films différents. Est-ce que vous pouvez nous expliquer cela davantage ?

Shannon Wright : Quand j’ai trouvé ce titre, je pensais à la manière dont on peut voir certaines choses dérangeantes, tristes. Qu’elles passent dans nos vies. Et puis on les oublie… Le jour où j’ai fait l’artwork, ce titre m’est venu. Je pensais combien il est dingue que l’on voie la souffrance, ces choses-là, qu’on se dise à quel point c’est terrible et que pourtant, on avance. D’une certaine manière, c’est une question de survie. Pour être capable de se lever le matin.

Je pensais à ces films muets, à la façon dont ils peuvent disparaitre. Ils peuvent avoir été importants et intenses sur le moment et puis un jour ils tombent dans l’oubli.

C’est à ce genre de choses que je pensais quand j’ai trouvé ce titre.

Je pensais justement à cette signification, il y a deux jours, à Paris quand vous avez dédicacé Bleed pour chacun d’entre nous dans la salle, comme si partager cette chanson et ce moment avec chacun d’entre nous était une manière de relier tous ces films ensemble.

Shannon Wright : (elle acquiesce) Oui, vraiment. C’était sur le moment. Je me suis sentie tellement touchée par le public, je me sentais complètement connectée au public, et c’était comme si cette chanson était pour nous tous, à ce moment précis.

(…)

Vous avez joué Last Things Last avec Rachel Grimes à l’ATP l’an dernier. Le morceau était dédicacé à Jason [Noble, membre de Rodan, Shipping News ou Rachels, décédé en août 2012. Shannon, comme Shellac et beaucoup d’autres avaient multiplié les initiatives pour qu’il puisse avoir les moyens d’accéder à tous les soins nécessaires à sa guérison, la sécurité sociale n’étant pas la même aux U.S.A.] On en a vu des vidéos…

Shannon Wright (émue) : C’était très difficile pour chacun d’entre nous. C’était un ami très cher… Nous avons fait cette chanson ensemble. Il avait écrit la chanson et voulait que je la chante. Je ne l’avais pas chantée depuis que je l’avais enregistrée.

Et la fois précédente quand nous étions à l’ATP, il était là. C’était un moment très difficile pour chacun d’entre nous, mais on a réussi. On ne pensait pas qu’on y arriverait, mais… (long silence ému)

JasonNoble

Louise est une de mes chansons préférée. Et je me souviens que pendant un concert il y a longtemps, je crois que c’était à St Malo, à la Route du Rock d’hiver, vous avez expliqué que c’était une chanson pour votre grand-mère et à quel point les grands-mères pouvaient être essentielles dans nos vies (ses yeux se brouillent, les nôtres aussi). Et puis dans cette interview arrache-cœur pour Libération, vous avez expliqué que votre grand-mère vous avait acheté votre première guitare (elle acquiesce) et que vous aviez ce rituel formidable, tous les samedis, elle vous achetait un single (elle rit à ce souvenir heureux). Pouvez-vous nous expliquer à quel point votre grand-mère a été importante dans votre relation à la musique et nous parler un peu de ce rituel ?

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-31Shannon Wright : (elle s’éclaircit la voix, émue). J’étais très timide. Je ne sais pas, je crois qu’elle essayait de me faire comprendre que la musique m’apporterait beaucoup de bonheur. Le fait que je n’étais pas une personne ennuyeuse ou quoi que ce soit de tel. C’était la musique pour moi. Tous les samedis, on partait acheter un 45 tours et c’était super excitant. Quand j’ai été plus grande, elle m’a acheté une guitare, mais je ne l’aimais pas vraiment parce qu’elle me faisait mal aux doigts (rires). Je n’en jouais plus. Elle avait un piano, dont elle jouait, mais dont je ne jouais jamais. Elle me demandait de venir chanter à côté d’elle. Mais je n’y allais jamais parce que j’étais vraiment extrêmement timide. Je ne chantais que dans ma chambre et elle s’asseyait derrière la porte pour m’écouter. Elle ne me l’a dit que des années plus tard. Je pense qu’elle m’a doucement et tranquillement poussée vers la musique. Elle ne l’a jamais fait de façon évidente. Elle n’a jamais fait de tentative trop insistante. C’était juste ce petit murmure tout le temps « peut-être que tu aimerais ça »…

(très sérieuse) Je pense qu’elle a probablement été la plus grande influence pour moi. C’est sûr.

(…)

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-41J’ai des questions stupides de fan, mais je me dois de les poser, désolée…

Shannon Wright : (rires) D’accord !

Dans une ancienne interview de 2002, vous parliez d’une machine à écrire que vous utilisiez pour écrire les paroles de vos chansons. En regardant la pochette de Secret Blood, je me suis demandée si c’est cette fameuse machine à écrire que vous avez utilisée ?

Shannon Wright : Oui ! Je ne sais pas, je crois que c’est une sorte de rituel pour moi. Elle me calme, ou peut-être que c’est le fait d’avoir écrit tellement de paroles sur cette machine à écrire. Elle est juste dans ma chambre et je l’utilise seulement quand il est le moment d’écrire des paroles.

Pouvez-vous nous parler de votre jazzmaster ? Quand l’avez-vous rencontrée ?

Shannon Wright : Je crois que c’était en 1999. Quelqu’un que je connaissais devait la vendre parce qu’il avait besoin d’argent. Il me l’a vendue pour 200 dollars. Au début, je me suis dit : « wah, c’est une très chouette guitare » .

Ensuite, je l’ai modifiée. Je ne pourrais jamais faire de l’argent avec, en la revendant à une personne qui serait attirée par son prestige.

Elle est complètement modifiée pour mon jeu, maintenant. Je serai complètement dévastée si je la perdais, mais (elle touche du bois) j’espère que ça n’arrivera jamais. (Sa voix change) J’aime ma guitare, c’est assez dingue. Je ne la laisse jamais dans le van. Je ne la laisse généralement jamais sur scène. Je suis très protectrice avec elle (rires).

(On parle ensuite d’accordage où je tente de traduire péniblement mes sol, ré, en D, G et de setlists pleine de secrets dans les rires)

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-36Pour finir, quels sont vos prochains projets après cette tournée. Et s’il vous plait, ne nous dite pas à nouveau (voir interview là) que vous voulez arrêter…

Shannon Wright : … (après quelques secondes de silence, on éclate de rire)

Bon d’accord, vous pouvez…

Shannon Wright : Je ne vous le dirais pas mais j’y pense définitivement. Je n’ai aucun projet planifié. Jouer est un un gros projet pour moi, être en tournée… C’est un long process pour organiser la tournée.

En ce moment précis, j’essaie de profiter de ce que j’ai fait, de ce que je fais, profiter des concerts, du public, juste de vivre le moment et ne pas penser à ce que je vais faire après ça. Qui sait ? Je vais sûrement rentrer et déprimer après avoir travaillé autant.

Quand on travaille depuis si longtemps sur un projet et qu’ensuite, il s’arrête, c’est vraiment bizarre. On doit un peu faire le deuil de ces moments pendant quelque temps.

Merci beaucoup…

Shannon Wright : You’re welcome. Merci.

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FEVRIER 2014 – Antipode MJC – Rennes

Shannon Wright @ l'ANtipode MJC - Interview - 2014 - Alter1fo (11)

Shannon Wright @ l'ANtipode MJC - Interview - 2014 - Alter1fo (3)Ce n’est pas la première fois qu’on rencontre Shannon Wright [lire la première interview là, la seconde ici]. Antoine, qui accompagne Shannon sur cette tournée de début d’année au son, nous dira même après l’interview que l’Américaine se demandait bien quelles questions on allait encore pouvoir lui poser. On voudrait d’ores et déjà lui dire qu’après celle-ci, on risque d’en avoir encore un paquet.

Pourtant, avant de la retrouver en chair et en os par ce dimanche après-midi, on n’en mène pas plus large que d’habitude. On tremble comme des feuilles avant la tornade. On vérifie quarante fois qu’on a bien pris deux enregistreurs et des piles neuves. On a la gorge sèche, le pas électrique et les genoux qui lâchent. On alterne même régulièrement entre l’envie immense de retrouver la musicienne et celle de s’enfuir en courant dans le soleil de février. Jusqu’à ce que Shannon arrive. Toujours aussi douce et calme dans la vie qu’elle peut être déchaînée sur scène. Arrivée la veille d’Atlanta où une tempête de neige fait rage, elle est épuisée, rattrapée par les effets pernicieux d’un sérieux jetlag.

Il s’est encore passé quelque chose pendant cette interview. Un peu comme à la première, où on a eu du mal à se quitter (on aurait bien continué à parler des heures si les kids de l’Antipode (déjà) n’avaient pas eu besoin de la salle où nous étions). On l’a senti entre autre avec un problème de traduction qui pour la première fois s’est posé à nous. S’il était clair que jusqu’à présent, nous vouvoyions la musicienne (« malheureux, on ne tutoie pas Shannon », avait rigolé Guillaume de Vicious Circle à l’attention d’un autre journaliste), on a eu l’impression, pendant l’interview de passer du « nous » au « tu ». De sa part et de la nôtre.

Sûrement l’interview la plus personnelle que Shannon nous ait donnée (et pourtant, les deux autres déjà…). Alors sûrement, celle-ci s’adressera peut-être d’abord aux fans. On s’en excuse. On a moins parlé de musique que d’habitude (enfin, quoique). Tant pis. Ce moment fut juste du bonheur en barre. Étonnamment simple et sincère. Rencontre.

Shannon Wright @ l'ANtipode MJC - Interview - 2014 - Alter1fo (6)Alter1fo : Vous avez beaucoup apprécié votre dernière tournée en France et en Europe. Est-ce que vous pouvez nous en parler ?

Shannon Wright : Celle de novembre ou d’avril?

De novembre.

Shannon Wright : C’était une super tournée. Peut-être une des meilleures que j’ai faite. Nous avons vraiment bien joué, je crois. Et nous avons eu des publics incroyables, vraiment chaleureux. A Toulouse, c’était un concert incroyable.

 

St Nazaire, c’était bien ; Brest, c’était génial. Mais Laval… C’était intense.

Shannon Wright : Merci (touchée). Il y a eu beaucoup de concerts où nous sommes sortis de scène heureux. Où on s’est dit : « Wow… Qu’est-ce qui s’est passé ? » C’est vraiment spécial entre nous.

Shannon Wright Todd Cook and Kyle CrabtreeComment vont Todd et Kyle justement ?

Shannon Wright : Ils vont très bien. Je viens juste de recevoir un sms d’eux à propos de cette tempête de neige [NDLR : à Atlanta, la veille, une tempête de neige paralysait la ville] me demandant : « est-ce que tout va bien ? Où es-tu ? » Ils sont supers. On se manque toujours les uns aux autres après une tournée.

Peut-être qu’ils seront là sur la prochaine tournée. On espère en tout cas… Vous allez jouer dans quelques heures en solo. On vous a déjà vu jouer seule sur scène, mais cet après-midi, c’est un peu spécial parce que c’est un concept un peu à part, propre à l’Antipode, l’Instant Thé. Les gens seront assis, ils mangeront des gâteaux.

Shannon Wright : Des gâteaux ? On ne m’a pas parlé de gâteaux (Rires).

Oui, et ils vont aussi boire du thé et du café…

Shannon Wright : Uhh… Je ne suis pas du tout au courant. C’est terrifiant ! (Rires).

Désolée. (Rires) Quand on vous a vue à Laval, il y avait plein d’enfants. C’était vraiment bizarre. Je crois que leurs parents n’avaient pas prévu de protections auditives. Cette fois-ci aussi, il y aura sûrement des enfants (mais ils auront les oreilles protégées !)

Shannon Wright : C’est assez intimidant quand il y a des enfants. Il y a eu une date, ils étaient tout devant. Il y en avait deux tout devant, et deux un peu plus loin. On s’est dit : « oh mon dieu, ils vont avoir vraiment peur quand on va commencer !»

Et ils n’avaient pas de casque. Et dès qu’on a commencé, ils ont fait « uhhhh » (elle mime la peur de Munch) « Je veux rentrer à la maison ! » (Rires)

2013-12-intant-the-antipode-alter1fo 2C’était la même chose à Laval, on leur a même donné nos bouchons d’oreilles ! Qu’est-ce que vous pensez d’initiatives comme celles-ci, un concert l’après-midi, où le public boit du thé ?

Shannon Wright : J’aime les concerts tôt, simplement parce que c’est sympa et différent. Mais les gâteaux et le thé, c’est plus… bizarre pour moi ! Je ne savais pas que ce serait le cas. C’est terrifiant !

(Caro, rassurante : ) Tout le monde n’aura pas un gâteau dans la bouche…

Shannon Wright : (D’une voix menaçante et hilare) Posez votre p**** de gâteau !

Je crois que vous jouez en second, …

Shannon Wright : (Elle finit ma phrase) … donc les gâteaux auront disparu, ils auront été mangés. Tout le monde sera fatigué et aura envie de faire une sieste après… (Rires)

[L’Antipode a une nouvelle fois bien fait les choses ce jour-là, et contrairement à d’habitude pour l’Instant Thé, les tables, chaises, gâteaux, thés et cafés sont à disposition dans d’autres espaces que celui de la salle de concert.]

Vous avez écrit sur votre page facebook que vous alliez jouer de vieilles chansons sur cette tournée et vous avez gentiment demandé à vos fans s’ils avaient des requêtes. Est-ce que vous avez redécouvert de vieilles chansons ?

Shannon Wright : Oui, j’en ai re-découvert. Elles sont tellement différentes de la façon dont je joue maintenant. C’est vraiment un challenge. La plupart sont à la guitare. Maintenant, je ne dirais pas qu’il y en a des tonnes d’anciennes dans la setlist . J’aurais bien aimé jouer d’anciennes chansons, mais c’était trop de travail. Ça m’aurait pris des mois pour réussir à vraiment être assez à l’aise pour les jouer.

Shannon Wright @ l'ANtipode MJC - Interview - 2014 - Alter1fo (9)Je ne voulais pas être en train de me dire en jouant : « est-ce que je le joue comme il faut ? » Je veux dire, je fais toujours des erreurs, c’est sûr, à tous les concerts. Mais je m’en moque. Du moment que ça ne me gêne pas, sauf si c’est vraiment une grosse erreur. Parfois sur le piano, si je suis vraiment dedans, mes doigts glissent sur les touches, par exemple. Jouer comme autrefois me déconcentrerait trop. Mais il y aura des vieux morceaux au piano.

Justement, comment vous choisissez votre setlist pour un concert ? Pour cet après-midi en particulier, mais en général aussi ?

Shannon Wright : J’aime la fluidité, quand ça s’enchaîne bien dans un concert, c’est très important pour le groupe. J’aime être immergée (…). De temps en temps, on enlève des morceaux, de temps en temps, on en rajoute. On veut tellement bien jouer que quand une chanson n’est pas là où elle devrait être, on l’enlève, même si on l’aime vraiment. On aime être emporté comme dans un océan.

Vous jouez en solo en France, mais vous allez jouer avec un batteur en Italie, Sacha Tilotta. Est-ce que vous pouvez-nous parler de lui ?

Shannon Wright : Il a joué sur la moitié de la tournée en avril.

Oui. Nous, on vous a vue avec Todd et Kyle. On ne vous a pas entendue avec Sacha.

Shannon Wright : Oui, Kyle ne pouvait pas venir sur la première partie de la tournée. En fait Sacha est le fils des membres du groupe Uzeda. Vous connaissez ?

Euh (on n’a pas compris le nom sur le moment, shame on us), non…

Shannon Wright : Ils étaient sur Touch and Go. Ils sont italiens. Ils sont incroyables. Ils doivent avoir dans les soixante ans maintenant, mais ils écrasent tellement de jeunes groupes. Tu as envie de dire à ces groupes, « allez les voir ! Ils en ont sacrément à vous apprendre. » Ils sont complètement immergés dans leur musique.

Shannon Wright @ l'ANtipode MJC - Interview - 2014 - Alter1fo (15)La mère de Sacha, la chanteuse [Giovanna Cacciola] est juste incroyable. Je suis complètement folle d’elle. Je n’arrive pas à croire à quel point elle est incroyable. Elle fait partie de ces gens, quand tu leur parles après le concert, qui sont vrais, plein de sagesse. Elle est extrêmement chaleureuse. Mais elle est super agressive sur scène. Je m’identifie énormément à elle. Ce sont donc les parents de Sacha. Il a joué avec eux. Il enregistre aussi des groupes, il fait le son. Il est super. On s’entend très bien. Ça va être chouette. Il a plein de fans en Italie. (Elle mime les cris d’un public transi d’admiration) « Sachaaaaaa ! »

[A noter pour son concert au Nouveau Casino le 17 juillet et celui du 18 à Ribérac, c’est une nouvelle fois Sacha Tilotta qui sera derrière les fûts.]

De la même manière que vous avez demandé à vos fans de choisir de vieilles chansons, parlons un peu du passé, si ça vous va …

Shannon Wright : C’est d’accord.

Vous nous avez dit que vous étiez tellement timide que vous ne chantiez même pas devant votre grand-mère et qu’elle écoutait assise derrière la porte de votre chambre. Je me demandais du coup ce qui vous avait poussé à monter sur scène. Est-ce que c’est un événement spécial, un concert que vous avez vu, les mots d’un ami ?

Shannon Wright : Quand j’étais adolescente, il y avait ce club pour tous les âges. J’avais une quinzaine d’années. Mes amis et moi, on allait voir ces groupes. Je n’avais jamais vraiment vu de groupes punk avant cela. Avant, pour moi, les groupes, c’était dans des stades, des gros shows rock’n roll. Quand j‘ai commencé à aller là-bas, je me suis dit : « wow ! Peut-être que je peux faire partie d’un groupe… Peut être que je peux jouer de la musique ? Ils ont l’air comme moi. Les paroles de leurs morceaux me parlent »… Ce genre de trucs.

Mais je n’ai commencé à jouer de la guitare que plus tard. Parce que je pensais : « pas moyen que je puisse le faire », que je serai nulle. J’avais un petit ami, on va dire. Je voulais acheter une guitare. Je lui ai demandé : « qu’est-ce que tu me conseilles comme guitare ? » Il m’a montré trois accords. Et ça m’a complètement obsédée. Quelque chose s’est passé. Je ne pouvais pas poser cette guitare. Je jouais le matin avant de partir travailler, je rentrais à la maison le midi pour manger et je jouais. Je jouais après le travail et je me couchais tard pour continuer de jouer. Les dix premières chansons que j’ai écrites n’avaient jamais été jouées et mes amis m’ont dit : « Tu vas faire partie d’un groupe !»

Shannon Wright @ l'ANtipode MJC - Interview - 2014 - Alter1fo (4)On n’avait peur de rien à l’époque et en même temps, à ce moment-là j’étais maladivement timide. Je le suis restée très longtemps au début. Je pensais que je n’étais pas douée, que j’étais bizarre. Je me disais que j’avais l’air d’une dingue. C’était difficile au début. Et quelque chose s’est passé, tout ça m’est devenu égal. Quand tu gagnes cette liberté, pour autant tout ne se met pas en place tout seul, il faut mettre des choses de côté. (…) Ma grand-mère est morte quand j’avais 15 ans.

Vous étiez très jeune…

Shannon Wright : Oui… A partir de là, j’étais toute seule. Je ne pouvais compter que sur moi. Plus tard, d’une certaine façon, son influence m’a poussée à faire de la musique même si à cette période j’y étais complètement réfractaire. « Non, je ne veux pas faire ça ! ». Plus tard, ça a eu un impact sur moi. C’est comme ça que se passe quand on est enfant. Vos parents ou d’autres vous disent des choses et plus tard vous réalisez qu’ils avaient raison. [A propose de l’influence de la grand-mère de Shannon sur sa musique, lire aussi notre précédente interview là]

(Après une longue pause) Je suis désolée. Je ne peux pas imaginer à quel point c’est difficile d’avoir été seule si jeune.

Shannon Wright : C’était horrible.

… Je suis désolée.

Shannon Wright : Non, non, c’est bon. Quand je regarde en arrière, je peux à peine y croire. J’ai un fils maintenant. Il a huit ans. J’étais à peine plus âgée que lui. C’est choquant pour moi d’imaginer que j’étais toute seule.

C’était bizarre parce que mes amis, eux, vivaient encore avec leurs parents. J’étais la gamine à part. Les parents de mes amis leur disaient : « va jouer avec la fille qui vit toute seule dans son appartement ». L’appartement en question, c’était plutôt un taudis. J’étais pauvre. C’était vraiment bizarre, je me sentais comme une personne à part. Avant cela, ma grand-mère m’a préparée « tu vas être toute seule, il faudra que tu sois forte, tu devras te battre » et c’est ce que j’ai fait. C’était vraiment dur. J’ai une profonde empathie pour les enfants qui souffrent, les ados. C’est le moment où on est encore en train de développer sa personnalité. C’est déjà dur d’être ado. Alors être seul, en plus…

Shannon Wright @ l'ANtipode MJC - Interview - 2014 - Alter1fo (10)Je comprends. Je suis enseignante, dans la vraie vie. Et je vois des choses pas faciles qui arrivent à ces gamins.

Shannon Wright : Quel âge ont tes élèves ?

Le même âge que votre fils. C’est un âge chouette.

Shannon Wright : Oh oui. Vraiment génial.

Ils ont en même temps envie de tout savoir et ils restent encore petits et adorables.

Shannon Wright : Oui ! C’est vraiment formidable. Mon fils est rentré dans une phase où il rapporte tout ce que les autres font de mal. (Elle imite alors son fils de façon hilarante) « Tu as vu, ces personnes sont EN TRAIN DE FUMER ! ». (Puis d’une voix basse avec un regard entendu) « Ils avaient une CIGARETTE!» « Oui oui, je l’ai vu. »

Il est toujours en train de me montrer ceux qui fument ou de me rapporter des choses que les gens ne sont pas censés faire. Tout le temps. Mais le truc le plus dingue, c’est que je l’ai surpris dehors l’autre jour. Il avait un bâton de sucette au coin des lèvres (elle mime son fils tirant sur sa fausse cigarette avec une mine patibulaire de façon une nouvelle fois hilarante) (Rires) Je me souviens avoir fait la même chose enfant. Il était avec des copains un peu plus jeunes que lui. Ça m’a tellement fait rire. (Et elle rit de plus belle, nous avec.)

Maps of Tacit Shannon WrightJ’ai écouté vos anciens disques il y a quelques jours. Je ne parle pas de Crowsdell, mais de vos albums solos. Je pense à Flightsafety et à Maps of Tacit. Ces deux albums sonnent très acoustiques, même si il y a des sonorités électriques également. Alors que Dyed in the wool sonne résolument plus électrique. Pouvez-vous nous expliquer le changement qui s’est opéré entre ces albums?

Shannon Wright : Quand je me suis mise à jouer en solo, je n’avais rien planifié. Je voulais aller à la fac parce que j’avais dû arrêter l’école à 15 ans et j’avais dû commencer à travailler. J’ai eu mon GED (General Educational Development) [une sorte d’équivalence permettant à ceux qui n’ont pas obtenu leur diplôme de fin d’études au lycée d’entrer à la fac, un peu comme le DAEU en France]. J’ai fait Crowsdell et j’ai voyagé, en Europe, etc., plusieurs fois. C’était chouette. Mais on ne s’entendait pas très bien. Ils disaient tout le temps : « pourquoi tu écris toujours des chansons tristes ? Pourquoi tu n’écris pas des chansons pop ? » (Elle rit) Pour moi, ce sont des chansons pop !

Quand j’ai déménagé de New York pour la Caroline du Nord où des amis vivaient, c’était la campagne. Je me demandais ce que j’allais bien pouvoir faire. J’ai prévu d’aller à la fac. Mais je ne pouvais pas m’arrêter d’écrire des chansons. J’en ai enregistré quelques unes sur le quatre-pistes d’une amie et je lui ai fait écouter. Elle m’a dit : « tu dois les sortir. » J’ai répondu : « Mmm, je ne sais pas trop. Est-ce que ça doit être en solo ? Autrement ? » Je n’y croyais pas du tout. Et elle n’a pas arrêté de me pousser. C’était juste des chansons écrites à la campagne, loin de l’idée d’un groupe électrique.

J’avais acheté une très belle guitare acoustique. Elle a un son incroyable. J’aime l’idée de progression de la guitare acoustique à l’électrique, de même pour le piano. Je n’avais jamais joué de piano avant cette chanson sur Flightsafety. C’était la première chanson au piano que j’écrivais. Je me suis dit : « wow, j’aime vraiment le piano »

Shannon Wright - crédit photo  Thomas RabillonSur Maps of Tacit, je crois que je suis devenue plus agressive. Plein de choses se passaient. Je suis devenue plus dure à l’intérieur, pas dans un sens négatif, mais davantage révoltée par les injustices de la vie. Je devais me faire l’écho des voix de tous ces gens qui souffrent. J’ai commencé à le faire sur Maps of Tacit. Après avoir écrit ces chansons, j’ai décidé de passer à l’électrique. Sur scène, je jouais quand même avec une guitare acoustique, branchée à un ampli. Mais debout, en bougeant déjà pas mal. Je me suis mise à aimer jouer de l’électrique. Ce n’était pas planifié.

Juste un détail, mais qu’est-ce que c’est que ce son au début d’Emberdays (je mime un ‘rffrlflrrfrlfr’) ?

Shannon Wright : Ah oui. Je ne sais pas pourquoi, j’ai eu cette vision d’un son très sourd d’eau violente, qui fait un peu peur. On a rajouté des effets dessus. Et il y a aussi le bruit d’une fin de bobine de film qui bute sur le projecteur sur la dernière chanson de Flightsafety.

On a parlé de votre jazzmaster la dernière fois. J’aimerais qu’on parle un peu de piano, maintenant. Vous nous avez expliqué que vous n’aviez pas composé de chanson au piano avant Flightsafety. Mais votre grand-mère jouait du piano. Quand est-ce que vous avez commencé à jouer de votre côté ?

Shannon Wright : Je n’en jouais pas. Je n’avais pas envie de jouer de piano. Je n’avais pas joué de piano avant d’écrire une chanson au clavier pour Crowsdell et Heavy Crown était la première vraie chanson au piano que j’ai composée. C’est là que j’ai commencé à en jouer. Je n’en avais jamais joué avant…

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-31Ah oui quand même. C’est assez bluffant. (Rires) Quelle relation avez-vous avec le piano ?

Shannon Wright : Ohhh… (Doucement) Une relation très belle. En fait, je voulais vraiment apprendre à accorder les pianos. Je pense que c’est le plus bel instrument. C’est drôle parce que j’étais avec mon ami hier et je lui disais que mon piano me manquait. Parce que j’adore l’idée de m’asseoir à mon piano, de jouer un peu, d’aller et venir, d’y revenir un peu plus tard.

Même si ce n’est pas le mien. Ça peut être un autre piano. J’ai juste besoin d’un piano pour me sentir mieux sur terre. C’est étrange.

Il y en a un juste à côté, un gros. (Rires)

Je pense souvent que ma grand-mère doit se dire : « je t’avais bien dit ». (Rires)

Je n’ai jamais rien lu sur les artworks de vos premiers albums. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?

Shannon Wright : J’étais en tournée avec Crowsdell. Je me suis perdue dans Amsterdam. J’étais en tournée avec Pavement, Mercury Rev, tous ces gros groupes de l’époque. On voyageait en bus (je trouvais ça ridicule). Ils avaient garé le bus à un endroit. Je ne le retrouvais pas. J’ai commencé à paniquer. Le soleil se couchait, c’était magnifique. J’ai commencé à prendre des photos. J’avais peur de manquer le concert mais je me suis dit que j’allais bien finir par y arriver.

Flightsafety Shannon WrightPour la pochette de Flightsafety, j’ai pris cette photo. Je l’aimais bien avec ce « _aloon »Je trouvais que ça collait bien. (Rires) En fait, une amie à moi dont le mari vient d’Amsterdam faisait du vélo là-bas. Elle m’a dit par mail :« Ca y est ! Ils ont recollé le ‘s’ ». C’est bien écrit « Saloon » maintenant. Elle m’a raconté : « je me tenais là tranquillement et d’un coup je me suis dit ! Oh my god, c’est l’album ! » (Rires). C’est vraiment drôle.

A l’intérieur, c’est la même chose. Au dos, c’est Frank Sinatra mais on a dû trafiquer la photo pour des raisons de droits. C’était une chambre d’hôtel où nous étions. L’hôtel était incroyable.

Et qu’en est-il de l’artwork d’Over the Sun ?

Shannon Wright : La photo est celle d’un de mes plus vieux amis, il est réalisateur. Il fait des films abstraits. A cette époque, nous vivions dans un atelier. Son frère qui est aussi un très vieil ami à moi est un artiste et il fait des films. Je faisais la musique.

Je lui ai demandé de faire des photos. J’avais des idées précises. J’ai tout installé. Je lui ai juste demandé de prendre les photos telles quelles, en m’excusant d’être un peu autoritaire. Et à l’intérieur, c’est le plan d’un de ses films. C’est son œil.

Shannon_Wright-Dyed_In_The_Wool-Et pour Dyed in the Wool ?

Shannon Wright : C’est le seul artwork pour lequel je n’ai pas vraiment décidé. J’étais bien sûr impliquée. J’ai dit à la personne qui s’en occupait ce que je voulais mais il l’a fait tout seul. La pochette est une vieille carte postale de Floride, qui est la région d’où je viens. Je ne savais pas trop quoi en penser. Il a fait les racines, l’arbre…

Ça va, mais ce n’est pas trop mon style. On l’avait déjà payé. On s’est demandé ce qu’on faisait. Et puis on l’a gardée.

C’est la Floride, donc c’est une partie de vous quand même.

Shannon Wright : Oui. Merci.

On a parlé de Secret Blood et de votre machine à écrire la dernière fois [voir là]. Elle vous a servi à écrire les paroles. Je voulais savoir ce qu’était le plan à l’intérieur, celui qu’on voit derrière ces morceaux de textes tapés sur votre machine…

Shannon Wright : Oh… La carte est une carte de Floride. Je l’ai découpée et j’ai fait une sorte de collage. Je faisais pas mal de collages à ce moment-là. Avant j’avais fait une séries de pochettes de 7 pouces, avec un collage sur chaque pochette. Ils étaient tous différents. C’était vraiment chouette à faire. J’ai décidé de le faire sur un coup de tête, en utilisant ma vieille machine à écrire dont je me sers toujours.

Route du Rock - Low by alter1foOn a ce film sur Low à la maison. On peut y voir Mimi Parker et Alan Sparhawk reprendre I started a joke. Sur Perishable Goods, Alan jouait ce morceau avec vous. Qui a donné l’idée à l’autre de faire cette cover ?

Shannon Wright : Je ne savais pas qu’ils avaient fait une cover de cette chanson, c’est assez dingue !

On tournait beaucoup à cette époque. J’ai dit à Alan que j’aimerais faire une reprise de cette chanson. Il m’a demandé : « tu veux que je vienne pour jouer dessus ? » J’ai dit oui ! Il avait des miles en plus à utiliser. Il les a utilisés. Il était en tournée à ce moment-là. Il est venu jusqu’à Atlanta, on a enregistré. Il est resté quatre heures et il est reparti ! C’était comme ça entre nous à l’époque. C’est vraiment triste parce que quand on tourne beaucoup avec quelqu’un, on devient tellement proche. Et puis on vit dans des villes différentes, on est pris dans nos vies. On ne peut pas se voir autant. Mais quand on se voit, c’est juste « wow ! »

Il y a tellement de groupes dont je suis devenue proche en tournant avec eux. On s’aime vraiment. On n’a pas l’occasion de se voir. Quand on a joué en Suisse, Low jouait la veille dans la même salle. Et tout le monde nous a dit : « ils n’ont pas arrêté de parler de vous pendant tout le concert. Shannon Wright ! Shannon Wright ! » C’était vraiment adorable ! « Si vous ne connaissez pas Shannon Wright, il faut absolument venir la voir. « Et pourtant on ne s’était pas vu depuis des années. Infinite love !

[on ne le sait pas encore, mais belle coïncidence, I Started a joke fera partie de la setlist de ce dimanche de février]

Qu’en est-il de votre musique aux États Unis et de la musique en général ? On ne se rend pas vraiment compte, vu d’ici en France.

Shannon Wright : Quand il s’agit de musique, les États Unis, c’est super frustrant. Maintenant et depuis environ 5 ans, il s’agit surtout de musique à la mode et branchée.

Je continue d’attendre des groupes qui viendraient en criant : «Motherfucker, j’ai quelque chose à dire !» Et j’ai le sentiment que ça n’arrive pas. J’attends vraiment un groupe qui me bouleverse. Non que je sois supérieure à quiconque. Mais c’est important pour moi quand je vois de la musique, qu’elle soit émouvante et honnête. Et parfois ces groupes sont justes funs… Ça me va aussi. Mais je sens que pour le moment aux États Unis, il n’y a pas assez de punk rock !

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-28Au moment où ma musique sortait aux États Unis, les chroniqueurs écrivaient : « elle est tellement en colère » C’est tellement nul. Maintenant je crois juste que les gens ne savent plus qui je suis. Je joue déjà depuis longtemps et aux États Unis, la musique est très liée à l’âge. La plupart des gens qui achètent de la musique sont étudiants. Et quand ils ne sont plus à la fac, ils continuent d’écouter ce qu’ils achetaient quand ils y étaient. Jusqu’à la fin (rires) Ils n’achètent plus rien de nouveau. Ils ne vont pas aux concerts.

Aux États Unis, c’est très différent d’ici. J’aime la manière dont les gens sortent boire un verre avec leurs amis ici. Ils rentrent chez eux. C’est simple. Là-bas, si tu demandes à quelqu’un de venir boire un verre, il pense qu’il va encore être là à 4h00 du matin. Ils te disent « oui, je viendrai ». Et le jour-même, c’est (elle mime une petite voix traînante) « oooohh, je suis vraiment fatigué » et c’est TOUJOURS pareil aux États Unis. Je crois que les gens travaillent trop là-bas. Ce n’est pas très marrant. (Rires) C’est vraiment une époque difficile. En tout cas, là où je vis. Si tu es blanc, jeune et que tu as de l’argent, tout va bien. Si tu ne l’es pas, la vie est dure.

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-12Est-ce que vous aimeriez jouer là-bas de nouveau ?

Shannon Wright : C’est difficile parce que j’ai été sur Touch and Go pendant si longtemps. C’était vraiment une famille. J’ai un label aux Etats Unis, mais il n’est vraiment pas impliqué dans ma musique. Je suis un peu à part. Il semblerait que le label ne sache pas quoi faire de ma musique. Je suis juste fatiguée, je n’en peux de tous ces gens qui ne savent pas quoi faire de ma musique. J’ai envie de dire : « Allez ! Ce n’est pas si différent. De temps en temps c’est rock, parfois ça ne l’est pas. Ce n’est pas si compliqué ».

Comme je l’ai dit, je suis plus âgée maintenant et beaucoup de jeunes étudiants ne savent même plus que Touch and Go existe. C’est tellement dingue. J’ai rencontré ce garçon, il joue dans un groupe énorme aux États Unis. (Avec une imitation impayable) C’est très : « est-ce que vous êtes chauds ce soir ? » (…) Je suis devenue amie avec leur batteur. C’est un garçon adorable. Il vient du Sud. C’est un gars bien (…) On parlait ensemble. Je crois qu’il a 24 ans. Il n’avait jamais entendu ma musique. Je lui ai dit : « peut-être qu’un jour on pourrait faire de la musique ensemble» (c’est vraiment un bon batteur). Il m’a demandé avec qui j’avais enregistré ça.

Shannon_Wright_-_Over_the_Sun« Oh, tu sais c’était avec Steve Albini ».

Il m’a répondu : « Qui ça ? »

(Elle mime un regard interloqué et effrayé) «Tu n’as jamais entendu Nirvana ou les Pixies?»

« Oui, je connais Nirvana »

(Perplexe) « Mais…. Les Pixies ?????!! » (Rires)

« Ah oui, ça me dit quelque chose »

Je me suis dit : « oh mon dieu, ce n’est pas possible ! Est-ce que c’est vraiment en train de se passer?»

« Je n’ai jamais entendu Touch and Go »

J’’ai pris un sacré coup de vieux. « Tu ne connais pas Touch and Go ? …»

Même moi, quand j’étais ado, je voulais tout savoir sur les groupes de rock, de punk. Comment le punk a commencé, la new wave, … Pour moi, c’est le meilleur. Il est musicien. On aurait pu penser que ça allait l’intéresser. C’était une des premières fois où je me suis dit: « cette personne ne connaît pas Steve Albini, Touch and Go. (Interloquée) Ok…»

Il fallait lui donner vos albums.

Shannon Wright : Je l’ai fait. Il a aimé la musique. Il est revenu en me disant qu’il avait vraiment aimé. Je lui ai dit : « tu devrais aller écouter….blablablabla… » (Rires – Puis elle ajoute en riant) « Et ne joue plus avec ce groupe ! » (Rires). Ils marchent bien. Ils ont du succès. Ils sont supposés être hype. Je suis perplexe. Pourquoi ça plaît autant ? Ce sont des mondes différents, je crois.

Vous nous avez dit que ce batteur venait du Sud. Ça avait l’air d’être important. Justement quelle est la différence pour vous entre le Nord et le Sud ?

georgie-savannahShannon Wright : J’ai vécu dans les deux régions, au Sud et au Nord.

Le Sud, c’est plein de bonnes choses mais aussi plein de mauvaises. Quand tu grandis dans le Sud, les gens sont calmes, doux, détendus, sereins. (…)

[Antoine, qui accompagne Shannon sur la tournée passe alors la tête par la porte, inquiet de savoir si tout se passe bien et qu’on n’ait pas encore fini… Shannon le rassure et reprend de plus belle]

C’est un point commun entre les gens du sud. Ils ne se mettent pas en colère facilement. Et quand ils commencent à frapper dans un mur, on sait qu’il faut faire attention. C’est particulier au Sud. C’est différent au Nord, les gens disent davantage ce qu’ils ressentent sur le moment. Dans le sud, les gens peuvent ressentir la même chose mais ils gardent leur calme. J’ai aussi l’impression qu’ils sont plus sincères, plus simples. Mais dans le Sud, il y a aussi les vrais rednecks, des gens qui font peur.

Shannon Wright @ l'ANtipode MJC - Interview - 2014 - Alter1fo (17)(Isa : ) Caro aimerait aller dans le Sud.

(Caro : ) Isa adore les écrivains du Sud des États Unis.

Shannon Wright : (elle acquiesce, enthousiaste) Il y a un tas d’écrivains du Sud incroyables. Où est-ce que vous aimeriez aller ?

(Caro) Savannah.

Shannon Wright : Oh ! Savannah est magnifique. La Nouvelle Orléans aussi… Savannah est incroyable. Et a définitivement son propre rythme (Elle ralentit la voix), une façon d’être très lente particulière au Sud. Charleston aussi. Si vous avez une voiture pour vous déplacer, vous pourrez vraiment voir des rednecks. Vous ne voudrez définitivement rien avoir à faire avec eux, bien sûr parce qu’ils peuvent faire assez peur. Les personnes du sud que je connais sont terrifiées par les rednecks parce qu’ils savent vraiment comment ils sont. Nous savons vraiment comment ils sont. Certains sont très violents, comme des chiens sauvages. C’est dingue. Non pas que je veuille vous faire peur. (Rires)

Vous viviez dans le sud. Vous nous aviez dit que votre grand-mère écoutait Billie Holiday. Ça ne devait pas être évident d’écouter Billie Holiday dans le Sud, quand elle était jeune.

Shannon Wright : En fait ce n’était pas cette grand-mère-là. C’était mon autre grand-mère. Elle voulait être chanteuse de jazz. Et à cette époque, elle s’était mariée à cet homme qui était vraiment dans le cliché masculin : « Tu ne chanteras pas. Je ne permettrai pas que ma femme chante en public. » C’est tellement affreux.

Elle a fait un concert, ou plutôt elle a participé à un concours avec Benny Goodman. Ils avaient plusieurs chanteuses, vous vous leviez pour aller chanter. Benny Goodman lui a dit qu’il aimait vraiment sa voix, et d’autres choses du même genre. Mais elle n’est pas devenue chanteuse de jazz. Elle écoutait Billie Holiday, mais surtout Ella Fitzgerald. (…) Tout le monde connaît l’histoire du Sud.

Shannon Wright @ l'ANtipode MJC - Interview - 2014 - Alter1fo (16)Je me demandais si vous écoutiez beaucoup de musique. Je sais que vous avez travaillé dans un magasin de disques. Quelle est la place de la musique des autres dans votre vie ?

Shannon Wright : (très sérieuse) La musique m’a sauvée la vie. Sans musique, je ne sais pas ce que j’aurais fait.

C’était comme ma meilleure amie. Surtout quand j’étais ado et livrée à moi-même.

Je ne pouvais pas me payer une chaîne stéréo. Et puis il y a eu ce garçon (peut-être qu’il m’aimait bien) qui m’a acheté une platine vinyle avec des enceintes. Il les a laissées devant ma porte. C’est sûrement le plus beau cadeau qu’on m’ait fait. Ça m’a sauvé la vie. Parce que j’avais mes disques, mais je n’avais rien pour les écouter. Ça a eu un gros impact sur moi, le fait d’avoir cette platine et ces haut-parleurs.

J’allais à tous les concerts qui passaient à côté de chez moi, dans cette salle dont on parlait tout à l’heure. Même quand parfois je n’aimais pas la musique programmée à telle ou telle soirée. J’ai travaillé là-bas de temps en temps. On vendait du coca-cola, ce genre de choses. J’étais très timide. Je ne parlais jamais aux groupes.

Je ne serai probablement pas assise là maintenant si la musique n’était pas entrée dans ma vie.

Quand vous enregistrez vos disques, vous n’écoutez pas la musique des autres, je crois…

Shannon Wright : Non, je ne le fais jamais. Je ne sais pas pourquoi. Je n’éprouve pas le besoin d’écouter de musique quand je compose et quand j’enregistre mes trucs. J’ai eu des amis qui parfois me disaient : « tu deviens un peu dingue. Tu es perdue dans ton monde ! » Je ne sais pas si c’est une bonne chose. (Avec une voix caverneuse et grave) Pour eux, c’est un peu effrayant, c’est comme si j’étais complètement obsédée. Je ne suis pas (avec une voix guillerette) : « oh, je vais sortir un disque ». Je suis totalement immergée dans ce que je suis en train de faire.

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-48Est-ce qu’on peut parler un peu de Vicious Circle qui, pour sa part, est réellement impliqué à vos côtés. Quelle relation avez-vous avec eux ? Comment avez-vous rencontré Philippe [Couderc, boss du label bordelais] ?

Shannon Wright : J’ai rencontré Philippe quand j’étais en tournée avec Calexico en 2000. J’étais en train d’écrire Dyed in the wool. Nous avons joué dans une grande salle parisienne. Je ne me rappelle plus de son nom, mais elle était énorme. Joey [Burns] et John [Convertino] de Calexico jouaient avec moi. Philippe était là pour un autre groupe et il était en train de partir.

Quand j’ai commencé à jouer en fait, Philippe était en dehors de la salle. Il a dit qu’il avait entendu ma voix, qu’il était rentré à nouveau dans la salle en disant : « Mais qui-est-ce ? Qui est-ce ? » Il paraît qu’il a dit : « il faut que je rencontre cette personne ». Il est venu me voir après le concert et m’a demandé : « Est-ce que ça t’intéresserait de sortir des disques avec moi ? »

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-41A cette époque, Touch and Go sortait des disques en Europe. Donc je lui ai dit que ce n’était pas possible. Mais j’avais eu un bon feeling avec lui. Il était tellement enthousiaste ! Pour moi, c’était déterminant. Je suis allée voir Corey à Touch and Go et je lui ai dit que je voulais sortir un disque avec ce label. « Nous ne voulons pas le faire » Ça n’a pas été rien. J’ai été la première personne à le faire. Je me suis battue très fort pour Vicious Circle. Après on a eu cette relation privilégiée avec Philippe. On parle d’aller en vacances ensemble, c’est n’importe quoi ! (Rires)

Pour finir, revenons au présent. Est-ce que vous écrivez de nouvelles chansons ? Êtes-vous en train de préparer un nouvel album ?

Shannon Wright : J’ai écrit des chansons au piano. J’ai toujours des milliards d’idées. Et même si je me dis que je ne vais pas sortir un autre disque, j’ai toutes ces idées. Que j’oublie. J’ai alors de nouvelles idées. C’est un mouvement constant qui tourne dans ma tête. Des fois, je me dis que je vais faire un album seulement au piano sans chanter. Parfois je me dis que je vais faire une musique pour un film que j’aime, juste pour moi. Personne ne le saurait…

Nous, on voudrait bien l’entendre. (Rires)

Shannon Wright : Des choses comme ça, pour changer. J’aimerais vraiment écrire un album au piano, écrire les parties de cordes, des choses comme ça. Ça pourrait me prendre du temps. Et il n’y aurait pas de voix.

Si ça se trouve, je ne ferai pas ça, et je sortirai encore un album à la guitare. Je ne sais pas. Je n’en ai aucune idée. Tant que j’écris des chansons, ça reste ouvert, je crois.

2010-11-23-ANTIPODE-Alter1fo-42Parfois c’est dur. C’est vraiment dur. Je ne gagne pas d’argent, je vieillis, j’ai un enfant. Je ne sais pas pour encore combien de temps je peux faire ça. J’éprouve une grande tristesse pour les musiciens qui ne font plus de musique. Ils ont donné 20 ans de leur vie. Ils n’ont pas fait d’études. Ils n’ont pas fait ceci ou cela. Mais ils sont devenus des musiciens incroyables. Donc quand ils arrêtent la musique, ils se retrouvent avec des boulots pourris. Et ils ne sont pas heureux. Je trouve ça vraiment triste.

Ça pourrait être moi. Ça pourrait facilement être moi. Et parfois je me dis que je vais laisser tomber et trouver quelque chose, faire des études. Je ne sais pas. Mais c’est difficile de poursuivre son rêve absolu pendant si longtemps et tout d’un coup de tout arrêter. Comme si vous aviez une histoire d’amour incroyable et que soudain, vous êtes dévasté parce que c’est toujours magnifique mais cette personne vous quitte. « Attends, je suis encore amoureuse de toi ! » C’est exactement comme ça. Je sais que quand je déciderai d’arrêter, je serai dévastée. (En voyant nos mines désespérées) Je ne sais pas. Je n’en sais vraiment rien ! (Rires)

J’en suis à un moment de ma vie où c’est un vrai problème. C’est énorme. Je me demande en permanence ce que je vais faire. Je suis vraiment pauvre ! C’est trop. Comment est-ce qu’on peut continuer ? Non que je ne puisse pas faire de la musique et avoir un travail. Mais ce ne serait pas un travail qui me laisserait partir en tournée. Ou ce serait un travail que je n’aurais vraiment pas envie de faire.

Les chaussures de Shannon dans la loge avantle concert - Crédit photo : Thomas RabillonIl faut continuer. (Rires)

Shannon Wright : C’est dur parce que j’aime le faire. Ça m’apporte tellement de joie que c’en est indescriptible. Mais en même temps, ça me cause aussi de la tristesse. C’est un vrai dilemme. Quand je suis trop fauchée, je me dis mais pourquoi je fais ça ? Personne n’en a rien à faire.

We care.

Shannon Wright : (Rires) Merci.

(On lui remonte alors le bourrichon en lui rappelant l’importance que sa musique peut avoir. Pour nous, mais aussi pour plein d’autres. Ainsi que la force que peuvent donner son honnêteté et sa sincérité.)

Shannon Wright : (touchée, dans les rires) Oh, merci.

(On finit entre rires et gorge serrée) Merci pour tout.

Shannon Wright : Merci à vous.

Les micros s’arrêtent.

On poursuit pourtant plusieurs minutes, souvent en riant, mais toujours avec la même profonde sincérité. On parle de ReNyx pour les Mansfield.TYA, du français retors à l’apprentissage, … Les portes de la salle sont alors sur le point de s’ouvrir.

On vient juste de passer une heure magique. Suspendue.


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 La majorité des photos, Enregistrement, Montage Son : Caro

Autres crédits photo : Thomas Rabillon (Shannon qui change les cordes de sa jazzmaster, les chaussures de Shannon dans la loge) – Encore merci Thomas !

Crédits photos ‘November Tour’ et Savanah : ?

Un immense merci à Guillaume Le Collen de Vicious Circle pour avoir rendu tout ça possible.

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