[Livre] Repose Toi sur Moi, Roman de Serge Joncour

On est un peu chauvin. Serge Joncour, auteur de romans savoureux comme UV,  est l’un de nos favoris dans l’émission culte Des Papous dans la tête de France Culture. A l’origine, c’est Delphine de Vigan qui nous avait suggéré d’aller respirer de près sa prose et ses romans au salon du livre de Vannes…

Derrière la bonhommie et sa nonchalance, Serge Joncour cache un labeur artisanal : il creuse, fouille, laboure le champ du savoir et scrute avec la même ardeur notre quotidien, l’espace du vivant, dirait Michel Serres.

Dans son dernier roman, sorti en poche en mai, Repose Toi sur Moi, deux mondes cohabitent. L’un est l’antichambre de l’autre. L’un parle du surendettement, l’autre des prédateurs, ceux qui s’attaquent aux fleurons de nos savoir-faire pour les désosser ou mieux les délocaliser.

Les impayés, les retards et le surendettement identifient un mal qui ronge la vie de personnes isolées, perdues, honteuses d’avouer qu’elles n’en peuvent plus. Ces quelques scènes traitées comme des nouvelles, où Ludovic le recouvreur tente d’obtenir un engagement par la persuasion et une petite dose de pression virile, sont des moments d’une justesse rare.

Ces rencontres portent une forte intensité émotionnelle, qui dévoile l’envers du décors, la face sombre de nos sociétés de consommation. Au delà des impayés, une certaine misère morale, aux gestes empruntés, est racontée avec cette voix lente, mais sans cesse aux aguets, au bord de l’implosion : la hantise de Ludovic est de partir en vrille.

Cette hantise le dépasse quand le surendetté conteste, nie, fraude effrontément et trompe un faible, arnaque un petit, fut-il petit commerçant. Et voir que «  plus le débiteur doit de l’argent, et moins il se laisse impressionner, c’était terrible de le noter »  comme si les plus faibles étaient les plus scrupuleux, les plus honteux. Moins ils doivent d’argent et plus ils en souffrent, alors que les gros débiteurs survolaient le litige, on aurait dit qu’ils s’en foutaient.

L’autre univers est celui des prédateurs qui se développent sur les savoir-faire des autres. Choisir sa proie, comme les corbeaux de l’immeuble, s’immiscer dans leur commerce, faire croire à des lendemains heureux et tirer le tapis.
Certes, « il a foutu les pieds dans une sale histoire où il a tout à perdre, cet univers n’est pas le sien, « mais il ne veux plus lâcher » , ce monde en col blanc qui se rit de sa tenue, qui avec des complicités occultes, dérègle la cible, pour mieux la racheter au rabais, ce fleuron de la mode du nom de sa créatrice Aurore Dessage.

Ces thèmes sont très actuels ! Serge Joncour avec ses coups de sang les a choisis à dessein, il a des ressentis plus que des analyses, mais il dit par ce roman l’essentiel en peu de mots.

Ne faut-il pas retenir l’idée que chez Ludovic, cet homme du terroir, « rayonnant d’une densité minérale, naturelle, brute. » (p89), son côté troubadour, si habile à nous mettre la larme à l’œil, est un leurre, une plus grande exigence.

Le choix de la vallée du Célé, d’où l’ancien agriculteur devenu recouvreur de dettes est originaire, est tout symbolique. Moins connu que le Tarn, le parcours du Célé depuis le Cantal vers le Quercy pour enfin se fondre dans le Lot est fabuleux. Entre les falaises du Célé et la grotte du Pech Merle, un tel parcours signe un très étrange contraste avec ces banlieues anonymes de Paris.

Cette mise en scène des deux personnages, Ludovic et Aurore, va donner à leur rencontre une densité assez rare. Ils ont l’un et l’autre un vécu riche et Ludovic est encore habité par de profondes blessures. L’un se bat avec sa solitude depuis l’envol de sa femme. L’autre, Aurore Dessage donc, dont on perçoit l’angoisse et la peur monter… Un couple de corbeaux et c’est la panique !

L’originalité de leurs premiers échanges viendra du fracas de leurs profondes différences. De cette curiosité va germer une métamorphose de leur imaginaire.

L’un et l’autre vivent de la beauté, mais l’objet de leur ravissement n’est pas le même. Sur le chemin du désir, leurs particularités s’installent comme des fragments disjoints qui peu à peu s’estompent.

Le Repose Toi sur Moi  de Ludovic, comme taillé dans le fût d’un chêne, devient pour Aurore, ébranlée par le coup de sang de Ludovic, une supplique… Repose Toi sur Moi  murmure Aurore.

Un beau roman d’amour aux personnages singuliers qui viennent, se distraient, se confondent. Tout est là dans cette quête timide, mais ô combien opiniâtre, de Serge Joncour qui ne cesse de clamer dans ses romans l’amour sans le faire.

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